J'étais partie pour réaliser un petit "one shot" mais, de fil en aiguille, les idées fusent et le récit s'allonge considérablement. Je vais donc le fractionner pour éviter le pavé indigeste.
Bonne lecture!
22 juin 1546, Barcelone.
Le jour qui se leva sur la Catalogne proclamait la perfection de l'art du Créateur. À une aurore qui semblait refléter les roses de tous les jardins dans leurs nuances différentes, et cependant accordées, succéda l'immense soie changeante d'un ciel à l'azur indicible que le soleil au solstice caressait sans en briser la profonde couleur.
Ce dais fabuleux, semblable à celui qui presque dix ans auparavant, avait présidé aux épousailles d'un marin appelé Mendoza, paraissait une coupole céruléenne au-dessus des miliers de toits de la cité couronnée. L'air était d'une douceur exquise et les hirondelles passaient comme de minces flèches noires dans ce tableau idyllique.
Barcelone, lavée de frais, parée comme une mariée, ressemblait, dans l'écrin vert de ses collines piquées de noirs cyprès et de la mousse argentée des oliviers, à quelque coffre ouvert sur le trésor d'un empereur.
À l'approche de la San-Joan, les réjouissances s'emparèrent de la ville dès le matin. Pas une maison, jusqu'aux plus pauvres, qui ne fût ornée de tout ce qu'elle possédait, même de simples bouquets de feuillages ou d'une guirlande d'églantines entourant une effigie du saint.
Pour ajouter à la gaieté, des bandes de musiciens jouant de la viole, du fifre ou du tambourin couraient les rues et s'arrêtaient aux carrefours... le plus près possible des fontaines car, pour les festivités, celles-ci laissaient couler du vin à la place de l'eau...
Mais à cet instant, l'effervescence qui régnait sur la Plaça del Pi n'avait rien à voir avec les préparatifs de la fête des feux du lendemain soir...
C'était jour de marché. Sur la petite place ombragée de pins dont les aiguilles persistantes, d'un vert foncé, apportaient leur fraîcheur, des paysannes se tenaient assises, droites et fières comme des statues grecques au milieu de paniers plats où piaillaient des volailles et de corbeilles où, auprès de grosses olives juteuses, s'étaient déversées toutes les richesses de la campagne et des jardins. Groupés sous les conifères, de petits ânes débâtés attendaient placidement qu'il fût l'heure de rentrer au mas. Les voix joyeuses se renvoyaient des plasanteries et, quelque part, une chanson voltigeait, soutenue par un air de flûte...
La Plaça Santa Maria, elle aussi, était pleine d'une vie bruyante, riche et colorée où ne résonnait aucun pas ferré de troupe en marche. On allait célébrer tout autre chose en ce lieu. L'heure fatidique approchait et une jeune femme, vêtue comme une princesse, faisait nerveusement les cent pas sur le parvis de la Catedral de la Ribera. Ne manquait plus que le padrino* ; en retard comme à l'accoutumée, et le prêtre ; offrant indubitablement son aide et son temps aux plus démunis à la Casa de la Pia Almoina*: il instruisait les enfants nécessiteux, évangélisait les soldats, et soignait tous ceux qui faisaient appel à lui. Sa réputation de thaumaturge étant grande, les aveugles, les sourds-muets et les infirmes venaient à lui, et il les guérissait.
Dans son costume noir, l'homme qui allait accompagner la jeune femme jusqu'à l'autel prenait son mal en patience, assis sous le tympan du porche principal. Il tentait de l'apaiser comme il pouvait. Celle qu'il se plaisait jadis en secret à nommer sa fille était devenue une créature vraiment magnifique. Cet homme avait un surnom, "Juanca", mais il n'était utilisé que par son épouse ; l'usage s'en était accru depuis leurs noces et ce n'était pas tant un sobriquet qu'un appellatif hypocoristique, forgé sur la prononciation babillante de "Juan-Carlos". Avec les années, ce dernier avait pris un peu de poids et quelques rides tandis que ses épais cheveux noirs commençaient à s'argenter, mais il conservait une grande vitalité et une étonnante puissance de travail.
Non loin de là, aussi fébrile que sa promise, le futur marié leva les yeux au ciel. La journée s'annonçait chaude, splendide et pourtant, il avait la chair de poule. Un frisson parcourut son corps en entendant le chant d'une cloche retentir majestueusement, annonçant le début imminent de l'office. Cette unique volée, empreinte d'émotion et de solennité, forgea un lien mélodique entre amour et tradition, témoignant de l'engagement des futurs époux.
En ce jour particulier, elle semblait sonner de façon différente... Ou bien était-ce lui qui l'entendait autrement? Le jeune Espagnol imaginait aisément le bedeau ; portant la longue robe rouge de sa charge, se pendre de tout son poids à la grande corde et se laisser emporter par elle. Il regarda les tours octogonales de la basilique gothique. Elles fermaient la façade principale des deux côtés ; grandes, élancées, légères, qui s'étrécissaient à mesure qu'elles s'élevaient vers le ciel ; ouvertes aux quatre vents grâce aux fenêtres en ogive ; ceintes de balustrades à chaque niveau et achevées par une terrasse. Lorsqu'il était enfant, le père Rodriguez lui avait dit qu'elles étaient des plus simples, dépouillées, sans aiguille ni chapiteau, naturelles comme la mer dont elles protégeaient la patronne, mais imposantes et fabuleuses.
Il avait désormais vingt-six ans. C'était un homme grand, fort et beau. Depuis la fin de la quête des cités d'or, il vivait à Patala pour et par la confrérie de son meilleur ami, son métier et sa bien-aimée.
Vêtue de ses plus beaux atours, la foule se rassemblait ; certains entraient dans l'édifice, d'autres, comme Esteban, restaient dehors à l'admirer et à écouter la musique de sa cloche. Les mouvements de la presse faisaient surgir de vieilles connaissances, bientôt remplacées par d'autres avec lesquelles on reprenait les mêmes phrases. Entre deux cadeaux*, l'Atlante serrait contre lui la señora Isabella Laguerra* qui arborait un joli ventre rond. La brise marine étant encore fraîche à cette heure, elle grelottait tout en attendant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues qu'elle avait coutume de mordiller à ses moments de silence. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par-derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que l'Élu remarqua là pour la première fois de sa vie.
Derrière eux se tenait l'impétueux naacal qui venait d'arriver avec son inséparable ami. Animal de compagnie en mission, Pichu, sur son maître perché, tenait en son bec un branchage...
Finalement, le prêtre se présenta à l'heure, lui aussi. Plutôt mince, il était revêtu de l'aube, de l'étole et du manipule. Accompagné de son clerc, il se rendit à la porte de l'église devant laquelle les futurs époux, accompagnés de leurs proches, l'attendaient avec leurs invités. En l'apercevant, Zia eut l'impression qu'une main invisible ôtait de ses épaules le poids de fatigue et d'angoisse qui les accablait depuis quelques minutes. Dès lors, elle put s'accorder le droit de respirer un peu...
Les Élus n'étaient pas pratiquants. Elevés tous deux dans la religion catholique, ils considéraient que l'Église faisait partie intégrante de leur culture et qu'elle avait façonné au fil du deuxième millénaire une civilisation que le message du Christ avait rendue un peu plus humaine, un peu plus altruiste, un peu plus tolérante que celles qui y sont restées imperméables. L'entrevue qu'ils avaient eu avec le Père Marco avait renforcé leur décision de faire un mariage à l'église, la seule institution reconnaissant l'union légitime d'un homme et d'une femme, selon Erasme.
Qu'avait donc dit, au cours de cette audience, l'abbé du monastère de Pedralbes?
PM: "Le péché de chair est peu de chose, en somme, mes enfants, encore qu'il ne soit pas recommandé, bien sûr, de tomber dans la licence. Mais seul compte vraiment, seul est grave pour notre salut, seul est mortel, le péché contre l'Esprit!"
Sans ambages, Josep Oriol* leur demanda s'il n'y a pas de lien de parenté entre eux, et ce jusqu'au quatorzième degré suivant la computation romaine. Les fiancés, ayant répondu par la négative à l'enquête, joignirent leurs mains et, Mendoza, qui s'était redressé, déclara:
Après avoir demandé solennellement à trois reprises à l'assemblée si quelqu'un connaissait un empêchement au mariage, l'ecclésiastique envoya Leandro, son assistant, à l'intérieur du bâtiment afin d'aller chercher le nécessaire dont il avait besoin. Le cérémoniaire blême qui semblait se déplacer en flottant comme une algue dans l'eau vint mettre fin à l'attente en revenant peu de temps après avec missel et autres accessoires liturgiques. Le prêtre s'assura cette fois que les deux jeunes gens étaient venus librement et consentaient à cette union. Après avoir entendu les deux "oui"*, le clergeon tendit au curé un vase d'argent contenant de l'eau bénite. D'un geste ample, le père Oriol aspergea les fiancés avant de les encenser. Puis, tandis qu'il lisait la charte d'épousailles, Esteban offrit à Zia treize pièces d'or, connues sous le nom de "las Arras"*, et disposa la bague d'alliance* sur le livre de messe. Oriol bénit les objets et plaça le tout dans la dextre du futur marié qui, à son tour, les remit dans celle de son élue. Sur les mains jointes des fiancés, le prêtre apposa sur elles les deux extrémités de son étole marquant l'intervention de l'Église. C'est dans cette position que le fiancé prononça sa parole de donation:
Les prunelles de l'Inca se levaient vers lui et brillaient soudain comme des gouttes de pluie au soleil. Elle lui répondit:
L'étole enlevée, Esteban et Zia disjoignirent leurs mains. Le prêtre reprit l'anneau et le confia au témoin. Celui-ci le fit coulisser sur le bout de bois tenu par le volatile. Alors que la cloche continuait de carillonner, tout le monde entra dans l'église afin d'assister à la cérémonie.
À suivre...
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