Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 17 févr. 2019, 20:10

Suite.

Descente aux enfers.

Raquel: Venons-en au fait. Par Saint-George! Je n'ai pas parcouru le chemin de chez moi jusqu'ici pour vous parlez de la pluie et du beau temps!
Isabella se demanda ce que sa belle-mère allait lui dire. Remontant à quatre jours, le bal avait laissé à la jeune femme, qui n'avait pas revu Jaume depuis lors, une impression désagréable, vaguement inquiétante.
S'il lui fallait, en plus de ses relations troubles avec le secrétaire de la comtesse, faire face à d'autres complications, comment allait-elle s'y prendre?
Ce dimanche matin, en rentrant de la messe, Isabella et ses enfants avaient trouvé la mère de Juan qui les attendait dans la salle de leur logis.
Elle avait maigrie. Son nez n'en paraissait que plus long. En devisant de choses et d'autres, ils avaient partagé leur premier repas de laitage, d'œufs, de tartines, puis Elena, Pablo et Joaquim étaient allés jouer dans le jardin pendant que Carmina couchait Paloma.
Le temps s'était radouci. Un soleil de mi-avril, décoloré et sans chaleur, se faufilait entre les hauts toits de tuiles tandis que, dans la pièce jonchée de foin, un feu vif flambait en pétillant.
Raquel: Avez-vous reçu des nouvelles de mon fils?
Il y eut un silence. On entendit les enfants qui criaient dans le jardin, et le tintement acharné des marteaux maniés par les ouvriers monnayeurs, de l'autre côté de la rue. Dans l'atelier d'en face, on frappait monnaie tout au long du jour.
:Laguerra: : Non... Absolument aucune... Et pas davantage de l'homme qui l'accompagnait. J'espère sincèrement qu'aucun mal ne leur est advenu or je ne pense pas que ce soit le cas. Alberto est un saisonnier. Une fois sa tâche effectuée, il a très bien pu quitter Juan pour aller chercher du travail ailleurs. Je suis désolée de vous dire ça Raquel, mais votre fils veut sans doute nous signifier par son silence que nous avons cessé d'exister pour lui... Vous m'aviez pourtant prévenue...
Raquel: Ma bru, ma pauvre bru... Je voudrais vous dire...
:Laguerra: : Je sais, Raquel, je sais...
Isabella se leva de son siège, s'empara d'une paire de pincettes et se mit à tisonner le feu sans nécessité. Tout en lui tournant le dos, elle reprit, en s'adressant à la vieille femme dont l'honnête regard ne la quittait pas:
:Laguerra: : Votre dévouement et votre amitié me sont acquis depuis longtemps, je ne l'ignore pas, mais personne ne peut se mettre à ma place ni souffrir pour moi!
Elle se redressa, reposa les pincettes et demeura debout devant le foyer.
:Laguerra: : Le destin d'une femme abandonnée est plus pénible qu'on le pense.
Sa tête était inclinée sur sa poitrine.
:Laguerra: : On n'y songe guère d'habitude, ou bien, juste en passant, pour la plaindre et s'apitoyer sur son sort. La vérité vécue est que tout manque en même temps. Il ne reste qu'une alternative: se résigner ou bien lutter.
L'aventurière s'interrompit, releva la tête et regarda enfin sa belle-mère qui l'écoutait toujours avec la plus profonde attention.
:Laguerra: : Après des mois d'attente, d'effondrement et d'incertitude, j'ai choisi de lutter. Je ne veux plus me laisser abattre. Ce serait la fin de toute vie familiale. Mes enfants me mépriseraient. Pour eux, mais aussi pour l'idée que je me fais de moi-même, je dois surmonter cette épreuve et cesser de me considérer comme perdue parce que mon mari n'est plus là! Les miens, mes amis, mon travail, me permettront, si Dieu a pitié de moi, de continuer à élever ceux dont je demeure l'unique soutien.
Raquel avait croisé les mains sur ses genoux. Les yeux attachés à ses ongles aux lunules à peine visibles, elle dit:
Raquel: Je vous savais vaillante, mais tout de même pas à ce point! On voit que vous êtes de bonne race...
Avançant le menton d'un air résolu, Isabella jeta fièrement:
:Laguerra: : Je n'ai pas un cœur de serve! Si je veux reconstruire ma vie, le moment est venu de me ressaisir!
Raquel se frotta longuement le nez en signe de réflexion. D'une voix incertaine, elle finit par demander:
Raquel: Cela veut dire que vous avez déjà rencontré un autre homme?
:Laguerra: : Une femme ne peut-elle vivre seule, en paix, avec ses enfants, sans qu'on imagine aussitôt qu'elle ne rêve que de s'attacher de nouveau le licol autour du cou? Allons Raquel, ce sont là des idées toutes faites! Me voici libre. Ce n'est pas pour déposer aussitôt cette liberté en d'autres mains!
Raquel: Par la Croix du Christ! Je ne peux que vous en féliciter, croyez-le bien! Faites à votre guise, vous ferez ce qu'il faut!
La vieille femme se leva à son tour du banc où elle était assise.
Raquel: Comme vous avez changé, ma bru. Vous étiez encore si meurtrie dernièrement... voici que, soudain, vous vous montrez revigorée et combative comme je ne l'aurais pas cru possible.
En détournant les yeux, Isabella reconnut:
:Laguerra: : En passant, le temps transforme faits et gens. La vie m'aura au moins appris deux choses: d'abord à ne pas m'apitoyer sans fin sur mon propre sort. Ensuite, qu'il est bon de prendre les évènements comme ils se présentent, sans rechigner, en s'acceptant et en acceptant les autres tels que Dieu les a faits.
Quand elle se retrouva seule, une fois la mère de Juan repartie, l'aventurière se demanda:
:Laguerra: : Que m'arrive-t-il? Pourquoi ai-je parlé de la sorte à Raquel? Je me suis laissée aller à lui faire des déclarations que je ne m'étais encore jamais permises au plus secret de mon âme. Sa présence m'a incitée à adopter une manière d'être dont je ne me croyais pas capable voici seulement une heure! Pourquoi? Suis-je en train de devenir une autre? (Pensée).
Le front appuyé au manteau de la cheminée, Isabella observait la danse échevelée des flammes qui consumaient les bûches entrecroisées. Dans un brusque éclatement, comme un essaim de guêpes fauves, des étincelles en jaillissaient pour retomber ensuite sur le pavé, et s'éteindre aussi rapidement qu'elles avaient surgi.
:Laguerra: : Les assiduités de Jaume ne sont-elles pas, en réalité, la cause de cette espèce de griserie qui s'est tout d'un coup emparée de moi? Raquel ne s'y est pas trompée... Suffit-il donc à un cœur rempli d'amertume d'un témoignage d'amour pour se sentir allégé de son mal? Sommes-nous si versatiles? Suis-je une créature aussi légère que ces femmes qui passent d'homme en homme sans jamais paraître y laisser la moindre part d'elles-mêmes? En me faisant trouver des excuses à un prochain abandon qu'il désire, espère, prépare malgré moi, ne serait-ce pas encore mon corps qui me joue ce tour? (Pensée).
Isabella alla à la fenêtre, l'entrouvrit et regarda ses enfants qui, ayant enfourché des bâtons terminés par des têtes de chevaux sculptées dans le bois, s'amusaient à se poursuivre.
Elle referma la fenêtre, revint à pas lents vers le métier à tapisser sur lequel un ouvrage l'attendait et songea:
:Laguerra: : Décidément, l'air de Barcelone ne me vaut rien. Les villes sont des chaudrons lucifériens où le Mal se déchaîne en toute impunité. Il s'y trouve bien plus à l'aise qu'à la campagne. La nature ne cesse pas, en effet, de nous montrer Dieu à l'œuvre dans sa Création. Les astres, l'eau, les nuages, les arbres, les plantes sont sans péché, puisque innocents... Ils témoignent de l'ordre du monde et de l'attention que le Seigneur y porte. Les cités, au contraire, tiennent leurs habitants enfermés entre des murailles closes pour mieux les séquestrer et les tenir éloignés de la simple liberté des champs... Leurs plaisirs sont frelatés, les tentations y rôdent... (Pensée).
Rentrant toute seule du jardin, ainsi que son caractère indépendant la poussait souvent à le faire, Elena demanda:
Elena: Qu'as-tu, maman? As-tu du chagrin?
:Laguerra: : Non, ma petite salamandre. Bien au contraire. Ta grand-mère vient de m'apporter son soutien et je pensais à l'hacienda.
Joignant les mains d'un air extasié, la jeune fille s'écria:
Elena: Oh, oui maman! Retournons chez nous!
Elle se jeta dans les bras de sa mère et se suspendit à son cou.
:Laguerra: : Hélas, ma petite plume, ici j'ai du travail et je gagne de quoi nous faire vivre convenablement.
Elena: Mais puisque oncle Miguel peut te donner ce dont nous avons besoin, ne peut-on pas y retourner?
:Laguerra: : Ce n'est pas si simple... Estéban et Zia y vivent désormais. Et comme leur enfant va bientôt arriver, ils ne peuvent plus habiter au monastère... Rien n'est plus pareil, maintenant... Enfin, nous verrons, nous verrons... En attendant, il nous faut nous occuper du dîner.
L'attitude d'Elena donna à réfléchir à la jeune femme. Contrairement à sa fille, elle ne tenait pas tellement à se retrouver à l'hacienda. La présence des élus ne suffirait pas à remplir la place vide... Et trop de souvenirs nichaient là-bas...
Peut-être aussi, l'attente, redoutée et espérée en même temps, du dénouement de son aventure avec Jaume l'incitait-elle à ne pas s'éloigner de Barcelone?

☼☼☼

Le lundi matin, au travail, tenant d'une main sûre la mine de plomb gainée d'un cuir dont la teinte naturelle était devenue, par endroits, beaucoup plus foncée, tant elle s'en était souvent servie, Isabella dessinait un cygne.
Penchée sur sa table, elle commençait à travailler à l'illustration d'un manuscrit qu'un copiste avait livré tout composé, sous forme de cahiers volants. Dans la marge, en face des espaces qu'il avait laissé en blanc, quelques indications, très succinctes, en caractères minuscules, donnaient le sens des scènes à représenter.
Trop indépendante pour accepter de se plier, ainsi que le faisaient certaines de ses consœurs, et selon l'usage couramment admis, à la simple imitation d'anciens modèles qu'on se contentait de recopier, la jeune enlumineresse préférait suivre son inspiration. Quelques mots lui suffisaient pour imaginer le sujet proposé et pour voir comment elle allait le traiter.
Ce matin-là, elle consultait du coin de l'œil un carnet de croquis posé à côté d'elle et sur lequel elle avait noté, au cours de ses promenades, des idées de composition aussi bien que des dessins de fleurs, de feuilles, d'animaux qui avaient attiré son attention.
L'aventurière n'ignorait pas que la renommée de l'atelier où elle travaillait dépendait en grande partie de sa faculté à créer, de son goût, de son savoir-faire, et qu'il ne lui était pas permis, au nom des préoccupations de sa vie personnelle, de négliger son nouveau métier.
Autour de la jeune mère, la grande pièce bourdonnait comme à l'accoutumée. Dieu seul savait combien, en cette pluvieuse matinée, Isabella était tentée de se soucier d'autre chose que de la chanson du "chevalier au cygne", texte sur lequel elle œuvrait sans relâche. Mais la conscience de ses responsabilités pesait comme une main de fer sur sa nuque et la maintenait à l'ouvrage. Elle lui interdisait de laisser sa pensée errer autour des obstacles et des interrogations qui, depuis la veille, revenaient à tout propos l'assaillir...
C'est alors que Zia fit son entrée pour aller saluer Isabella et Catalina avant de se rendre au monastère afin de soigner les malades. Dire que l'inca était fatiguée relevait de l'euphémisme. Jamais elle n'avait connu pareille lassitude, même après la quête des cités d'or. Elle se traînait.
:Laguerra: : Zia, tu ne peux pas continuer à venir ici ni à travailler dans l'état où te voilà. Retourne chez toi et repose-toi.
:Zia: : Pour attendre mon heure, je suis aussi bien ici ou au monastère, parmi mes patients, qu'à l'hacienda où je tourne en rond en attendant ma délivrance! Et puis je n'aime pas m'écouter. Il sera toujours temps, aux premières douleurs, de regagner mon logis.
Tout en préparant une seconde couche pour consolider une feuille-lustre à décalquer, l'épouse de Miguel lui dit:
Cat: À moins que tu n'enfantes ici, au milieu des plumes, des pinceaux et des parchemins. Pour Domingo, j'ai été prise de court. Il est venu au monde en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire!
Debout devant son pupitre, Anita s'esclaffa:
Anita: Vierge Mère et Sainte! Je vois à l'avance la tête de Guvendolina et celle des jumelles si vous nous faites un marmot à même le plancher, tout à trac!
Occupée à peindre de petites feuilles d'or pâle sur un tronc d'arbre rouge, la rouquine fit une grimace moqueuse et protesta avec véhémence.
Guvendolina: Sur mon âme! Je ne me démonterai pas pour si peu! Voir naître un enfant n'a rien de bien étonnant pour moi. N'oubliez pas que je suis l'aînée de huit frères et sœurs, et que ma mère en a mis douze au monde!
Neus et Marisol, qui faisaient toujours bande à part dans leur coin, furent les seules à se taire. Penchées sur leur ouvrage, elles exécutaient avec application, avec une fine plume, des inscriptions explicatives au-dessus des personnages déjà peints. Lèvres serrées, regards indifférents, elles laissèrent les autres s'entretenir avec excitation de leurs propres couches. Vieillissant sans qu'aucun homme ait jamais été tenté de partager leur vie, elles en gardaient rancune aux femmes pourvues de maris et de progéniture.
Commençant à illustrer la marge d'un feuillet qui faisait partie d'un gros livre d'heures, Beatriu trancha:
Beatriu: Tout cela est bel et bon, mais nos histoires ne changent rien à la réalité du moment. Au nom de chacune d'entre nous, je vous demande, señora, de repartir chez vous sans tarder et de vous mettre au lit sous la garde de votre bon Estéban!
Meritxell, qui s'exprimait toujours avec un minimum de mots afin de distraire le moins de temps possible de son labeur de fourmi, approuva en disant:
Meritxell: Bien parlé!
Sa mince tête noiraude demeurait sans cesse inclinée au-dessus d'épaisses pages crissantes sur lesquelles sa main habile mêlait au texte grec de délicates enluminures.
Zia finit par céder. Elle repartit vers l'hacienda en admettant que ses jambes enflées et le poids de son ventre suffisaient à la fatiguer. Ils justifiaient le fait de ne pas se rendre au monastère.
L'atelier retrouva son calme.
Une pluie froide cinglait la façade du bâtiment, crépitait sur les tuiles du toit, transformait les rues en bourbier.
Ce fut après que les cloches eurent sonné l'interruption du travail, que Anita, l'ouvrière qui ressemblait à une chèvre, s'approcha d'Isabella. Celle-ci achevait d'indiquer, en quelques traits de plume, l'expression de l'animal qui servait de motif central à son illustration. À sa droite, plusieurs pinceaux de tailles variés trempaient dans un gobelet de grès, auprès d'une palette constituée par une simple omoplate de mouton, nettoyée et grattée, que constellaient des taches de couleur.
Non loin de l'aventurière, pendues à deux perches horizontales, d'autres feuilles en cours de séchage éclairaient de leurs teintes vibrante la grisaille du jour pluvieux. Un retard s'ensuivait. Les autres ouvrières sortaient déjà.
Anita: Nous n'avons guère le temps de faire ici plus ample connaissance. Ne trouvez-vous pas que c'est dommage? Nous travaillons ensemble toute la journée, et, pourtant, nous restons des étrangères les unes pour les autres.
:Laguerra: : Il est vrai. Que voulez-vous, Anita! Entre les heures passées à l'atelier et les obligations de mère de famille qui m'attendent à la sortie, je n'ai, hélas, pas le temps de lier amitié avec qui je le souhaiterais!
Les gros yeux bombés de l'enlumineuse semblaient taillés dans une agate dorée. Avec un air entendu, elle répondit:
Anita: On trouve toujours le moyen de faire ce qu'on désire, vraiment. J'ai envie de vous connaître davantage, figurez-vous. Eh bien! Je suis certaine d'y parvenir. Voulez-vous, par exemple, venir demain, après souper, passer la veillée chez moi?
:Laguerra: : Je ne sais si ce sera possible...
Anita: Je suis veuve et mes enfants se trouvent dispersés loin de moi. Mon isolement me pèse. Soyez bonne, rendez-moi visite... Je demanderai à une ou deux voisines de se joindre à nous.
Isabella n'éprouvait pas de sympathie particulière pour cette femme plus âgée qu'elle, dont l'esprit railleur la déconcertait souvent. Mais elle connaissait suffisamment le poids de la solitude pour compatir et comprendre le besoin de compagnie que pouvait ressentir son interlocutrice.
:Laguerra: : Je tâcherai de me rendre libre demain soir. Je vous apporterai des pâtes de coing.

☼☼☼

Ce fut en effet avec une écuelle d'étain bien remplie de friandises et recouverte d'un linge blanc que la señora Mendoza se présenta le lendemain soir chez sa nouvelle amie.
Anita habitait au quatrième étage d'une maison déjà ancienne, coincée entre deux constructions récentes. La pièce où elle introduisit sa visiteuse était peu et mal meublée. Trois chandelles l'éclairaient. La plus grosse était posée sur l'unique coffre que semblait posséder la pauvre femme, la seconde brûlait au chevet d'un lit recouvert d'une courtepointe rougeâtre et usagée. Fichée dans un chandelier de fer, la troisième avait été mise sur une petite table nappée de toile et poussée devant la cheminée.
Deux pichets de terre, quelques gobelets de buis, un plat de bois rempli de beignets à la sauge y étaient disposés.
Après avoir débarrassé son invitée de sa chape, Anita la conduisit devant un siège proche du maigre feu qui grignotait une bûche à demi calcinée.
Anita: Asseyez-vous et mettez-vous à l'aise. Grand merci pour vos pâtes de coing. J'en suis gourmande!
Elle plaça l'écuelle d'étain près du plat de beignets.
Anita: J'ai demandé à deux de mes amis de venir nous rejoindre. Je pense qu'ils ne vont pas tarder.
On frappa. Une femme âgée, dont les nattes aux mèches jaunies battaient les gros seins mous, fit son entrée dans la pièce.
Anita: Irene est une de mes plus chères voisines. Connaissant les vertus des simples, elle me confectionne des breuvages qui me soignent le mieux du monde!
On se mit à parler de choses et d'autres. Au bout d'un moment, la veuve proposa:
Anita: Commençons à boire et à manger en entendant le retardataire. Il ne nous en voudra pas d'avoir goûté avant lui à ces bonnes choses.
Le vin de mûres était assez fort, les beignets excellents. Isabella vida plusieurs fois son gobelet, tout en savourant, tièdes et enduites de miel, les gâteaux parfumés à la sauge.
La porte fut de nouveau heurtée à petits coups. Anita alla ouvrir et Jaume entra.
Il rejeta son capuchon, se défit de son manteau, et salua les trois femmes qui le considéraient d'un œil bien différent mais tout aussi attentif. Complices, curieux, surpris, les regards convergeaient vers lui avec un bel ensemble. En se dirigeant vers la cheminée, le secrétaire de la comtesse fit:
Jaume: Dieu vous garde, amies. Je suis bien aise de vous voir.
Que faire? Que dire?
Isabella sentait son cœur cogner et ses genoux se dérober.
Très à l'aise, Jaume prit sur la table un gobelet, le remplit, s'approcha de la plus jeune et se pencha vers elle.
Jaume: Accepterez-vous de trinquer avec moi et de boire à nos santés réciproques, belle et douce amie?
Comme toujours, il était vêtu de bleu. Comme souvent, il souriait, mais ses yeux clairs étaient assombris par une expression de défi toute nouvelle.
Isabella se dit qu'il ne servait à rien de s'indigner, qu'au fond elle n'était qu'à moitié étonnée de ce qui lui arrivait, que de toute façon...
Ils devisèrent un certain temps, tous quatre, en agitant les potins qui occupaient la cour et la ville. Irene ne tarda pas à se plaindre de l'estomac et pria Anita de la reconduire chez elle. En manière d'excuse, elle annonça:
Irene: Je ne loge pas loin donc je ne retiendrai que très peu de temps notre hôtesse hors d'ici...
La porte se referma bientôt sur les deux voisines.
:Laguerra: : Pourquoi vous être donné le mal de monter cette farce? Elle est indigne de vous!
Jaume: Parce que vous aviez refusé de venir chez moi quand je vous en ai priée!
Jaume se leva et vint se planter devant Isabella.
Jaume: La docilité et la patience prônées par la comtesse ayant échoué, je me suis dit qu'il restait la ruse, puisqu'il ne pouvait être question de la force entre nous. N'avais-je pas raison?
:Laguerra: : La tête me tourne. Ce vin de mûres est aussi traître que vous!
Le secrétaire éclata de rire.
Jaume: S'il vous rend moins farouche, c'est déjà une bonne chose!
:Laguerra: : Je vous croyais loyal. Je constate que je me suis trompée.
Jaume: Est-ce donc être déloyal que de vous amener à faire ce dont vous mourez d'envie?
Elle se leva.
:Laguerra: : Certes, mais pas avec vous! Je ne trahirai jamais la foi jurée!
Isabella s'aperçut que ses jambes la portaient avec peine tant elles tremblaient.
Jaume: Jurée à qui? À un homme qui vous a abandonnée! Est-il digne d'un pareil sacrifice?
:Laguerra: : Quel sacrifice? Il n'y en a pas puisque je ne vous aime pas!
Elle se trouva brusquement saisie, enlacée, pressée par des bras impérieux.
Jaume: Le sacrifice de votre plaisir, ma belle amie, n'est-ce donc rien?
Le visage de Jaume se penchait vers le sien. Elle se rejeta en arrière.
:Laguerra: : C'est vrai que j'ai soif d'amour. C'est chose naturelle à mon âge. Mais l'acte charnel est pour moi un acte d'importance, grave, presque sacré parce qu'il prend sa source au sang des cœurs! Ce ne sera jamais ni un divertissement ni une passade!
Jaume: Mais enfin, je vous aime!
:Laguerra: : Je parlais d'amour partagé!
Jaume: Eh bien, nous le partagerons!
L'amabilité empressée que reflétait d'ordinaire la physionomie du secrétaire avait fait place à un masque avide griffé par le désir.
Jaume: Je vous veux!
Il ramena contre la sienne, d'un geste autoritaire, la tête au chignon. Puis, essayant de desserrer les lèvres obstinément closes, il l'embrassa de force... La résistance opiniâtre qu'il n'attendait pas acheva de ruiner les apparences policées qu'il se donnait par ailleurs tant de peine pour étaler.
Jaume: Viens!
Sa voix était rauque.
Jaume: Viens, te dis-je!
Il cherchait maintenant à entraîner Isabella vers le lit à la courtepointe rouge. Une lutte silencieuse s'ensuivit. Mais la jeune femme n'était pas de force à maîtriser son assaillant. Elle se trouva jetée malgré elle sur la couche douteuse de sa mauvaise hôtesse.
Tout en la maintenant d'une poigne rageuse, tandis que son autre main explorait le corps étendu sous lui en tentant de retrousser la chemise, Jaume l'embrassa une seconde fois avec tant de voracité qu'elle en perdit le souffle.
Allait-elle se laisser prendre comme une fille qu'on culbute sur le premier matelas venu?
L'odeur de cet homme lui déplaisait, le goût de sa salive lui répugnait...
D'un mouvement brusque, elle releva une de ses jambes, et envoya un furieux coup de genou dans le bas-ventre de son agresseur.
Avec un cri, il roula sur le côté, plié en deux en geignant.
D'un bond, Isabella se redressa, se précipita vers la porte et s'élança dehors.
Sans chape, elle courut comme une perdue à travers la nuit fraîche qu'une bise glaciale venant du nord balayait. Mais elle ne se préoccupait pas du froid. Son cœur cognait à lui en faire mal, le sang lui battait dans la gorge...
Qu'importait tout cela...
L'homme qui, par félonie, avait cherché à la faire sienne ne l'avait pas soumise!
Cette victoire, remportée sur son propre trouble autant que sur Jaume, la grisait soudain. Avec une confiance retrouvée en ses possibilités de défense, elle lui rendait le sentiment de sa dignité, de son intégrité préservée.
C'était sans doute un amer exploit, mais c'était un exploit!
Sans avoir rencontré grand monde, l'aventurière parvint enfin devant la demeure de Miguel, traversa la cour, gagna son logis.
En refermant sa porte, elle jeta un coup d'œil derrière elle et vit que la fenêtre de la chambre de Pablo était encore éclairée. À travers le châssis en bois tendu de feuilles de parchemin poncées et huilées, la lueur de bougies toujours allumées frissonnait.
Isabella savait que son fils dessinait, lisait, étudiait une partie de ses nuits, et elle l'approuvait.
Afin de ne pas attirer l'attention du garçon, elle s'appliqua à rabattre l'huis sans faire de bruit.
Une fois dans sa chambre, elle se laissa glisser à terre près du berceau où dormira son futur bébé. Elle posa son front sur le bois ouvragé du petit lit. L'odeur du chêne l'enveloppa. Elle en éprouva une sorte d'apaisement mélancolique.
Ainsi donc, au plus profond de son cœur, l'amour si puissant qu'elle avait conçu treize ans plus tôt survivait en dépit de tout! Il venait de prouver sa permanence.
Ce n'était pas un sursaut de vertu qui l'avait arrachée aux bras de Jaume, c'était une évidence: elle ne pouvait pas se donner à cet homme-là, alors qu'elle en aimait un autre!
Contrairement à ce qu'elle avait cru, le premier venu ne faisait pas l'affaire. Si, en des moments de détresse intime, elle était parvenue à s'en persuader, elle s'était trompée.
Plus fort que ses défaillances, son instinct s'y refusait.
Bien que son corps, affamé d'étreintes, souffrît durement d'une chasteté qui lui était à charge, n'importe quel passant ne pouvait pas le satisfaire. Un seul y parviendrait!
Juan!
Secouée de frissons, traversée d'élancements douloureux dans tous ses os transis, Isabella découvrait que, pour elle, la fidélité n'était pas un choix, non plus que résolution ou morale, mais conséquence irréfutable d'un lien si étroitement serré qu'aucune main étrangère ne saurait le dénouer.
Parce que, malgré sa désertion, elle persévérait à aimer avec assez d'intensité son époux absent pour ne pouvoir envisager l'amour charnel sans lui, elle n'avait pas supporté le contact sur sa peau d'un autre épiderme que le sien...
Les caresses du secrétaire lui répugnaient. Entre elle et lui, une barrière s'était dressée. Obstacle infranchissable, le dégoût les séparait.
C'était aussi simple que cela. Son corps ne voulait connaître qu'un amant, n'en admettrait pas d'autres... L'absence, l'abandon ne changeaient rien à une vérité bien trop essentielle pour être entamée par eux.
Isabella était de celles qui ne se donnaient bien qu'à celui qu'elles aimaient. Or, un seul avait su l'émouvoir et elle persévérait à n'aimer que lui...
:Laguerra: : Que faire, mon Dieu, que devenir? Si je ne puis avoir recours à des aventures passagères, comment traverser les nuits, les mois, les années qui m'attendent? Comment vivre sans mon homme, avec le désir planté comme une lame dans ma chair? (Pensée).
Elle s'aperçut seulement au bout d'un très long moment que le malaise qui la tenait et la faisait grelotter n'était pas uniquement dû à ses tourments.
Elle claquait des dents, se sentait glacée et fiévreuse à la fois, souffrait de violents maux de tête.
Elle retourna dans la grande pièce où un chaudron de cuivre, suspendu à la crémaillère, au-dessus des braises, conservait de l'eau chaude durant la nuit. Elle remplit un cruchon de grès qu'elle revint glisser dans son lit. Elena et Paloma y dormait l'une près de l'autre, parties vers leurs rêves d'enfants, inconscientes, tranquilles.
Isabella se déshabilla aussi vite que possible et se coucha à côté de ses filles.
Prenant garde à ne pas les réveiller, elle continua, en dépit du cruchon tiède qu'elle avait sous les pieds, à se sentir agitée de tremblements.
:Laguerra: : J'aurais pris froid en courant à travers les rues? (Pensée).
Ses membres n'étaient plus que courbatures.

☼☼☼

Les surprises de l'amour.

À l'aube, une fièvre violente se déclara.
Les obsessions qui ne l'avaient pas quittée traversaient les brumes douloureuses et brûlantes qui l'envahissaient, ne cessaient de la hanter.
Réveillée par sa mère, Elena alla chercher Carmina.
:Laguerra: : Préparez-moi une tisane.
De l'hacienda, l'enlumineuse avait apporté avec elle des sachets de plantes médicinales séchées et dosées par Zia. S'en servant souvent pour soigner ses enfants, elle en connaissait parfaitement les propriétés.
Sur ses indications, la servante mélangea des fleurs de bourrache, de sauge, de souci, de genêt, de pensée sauvage, avec des feuilles de saule, en fit une infusion adoucie au miel et l'apporta à sa maîtresse.
:Laguerra: : Je ne prendrai rien d'autre de toute la journée. Je voudrais guérir rapidement. Il ne faut pas que je traîne ici si je veux faire tout le travail qui m'attend...
Il fallut pourtant dire à Catalina de prévenir l'atelier d'une absence dont on ne pouvait à l'avance fixer le terme.
Carmina et Colomba lavèrent, habillèrent et nourrirent les enfants, puis les conduisirent à la messe.
Au retour, son hermine apprivoisée perchée sur une épaule, Pablo pénétra dans la chambre de sa mère. En s'approchant du lit où elle somnolait, il s'enquit:
Pablo: Comment te sens-tu, maman?
:Laguerra: : Fort lasse. Je suis rompue car la fièvre me brûle.
Pablo: Tu aurais pris mal cette nuit.
Ce n'était pas une suggestion mais une affirmation.
:Laguerra: : Sans doute...
Trop mal en point pour interroger son fils sur ce qu'il savait, la malade ferma de nouveau les yeux. Afin de ne pas avoir à s'expliquer, elle souffla:
:Laguerra: : Je ne suis bonne qu'à dormir...
En fin de matinée, une voisine de l'hacienda vint annoncer que Zia avait ressenti à l'aube les premières douleurs de l'enfantement. Les choses ne se présentaient pas trop bien.
:Laguerra: : Mon Dieu! Il faut que cela arrive alors que je gis dans ce lit, incapable de me lever, d'aller l'assister! Bonne à rien!
Carmina: Ne vous tourmentez pas, señora. Votre fille a Jesabel, Miranda et Consuelo à son chevet. Les femmes du domaine doivent avoir envahi sa chambre! Elle en sera quitte pour mettre son enfant au monde sans vous, voilà tout!
Isabella secoua sur l'oreiller sa tête aux joues enflammées par la contrariété autant, que par la fièvre.
:Laguerra: : Je lui avais promis de ne pas la quitter en ce moment critique... Et puis, je dois être la marraine du nouveau-né. Si je suis retenue ici par la maladie, comment m'acquitter de ce devoir?
Carmina: Pour l'amour du ciel, calmez-vous! La première chose à faire est de vous guérir. Ensuite, nous aviserons. De toute manière votre futur filleul est encore à naître! Attendons qu'il soit là pour envisager la cérémonie de son baptême!
Le mécontentement aggrava l'état de l'aventurière, ce qui décida Carmina à lui poser des sangsues aux pieds.
La journée fut noyée pour Isabella dans des brumes fébriles.
La scène de la veille au soir, son avenir incertain, l'absence de son mari, les couches de Zia, composaient dans sa tête appesantie une sorte de ronde obsédante, coupée d'assoupissements.
Peu après vêpres, Estéban passa pour dire que les douleurs ne paraissaient pas porter sur l'enfant, que Zia faisait preuve du courage qu'on pouvait attendre d'elle, mais que l'épreuve risquait de se prolonger.
Il ne vit pas Isabella et repartit au plus vite. Après son départ, Carmina revint dans la chambre en compagnie de Catalina et annonça:
Carmina: Elvira est venue épauler les femmes de l'hacienda. Vous savez bien qu'elle n'a pas sa pareille pour masser les ventres en mal d'enfants et compose elle-même ses onguents. Sa réputation n'est plus à faire dans la région.
Isabella dit qu'elle s'en réjouissait, mais qu'elle donnerait un an de sa vie pour être auprès de sa fille adoptive, pour lui apporter les secours de son expérience en un pareil moment.
:Laguerra: : Heureusement que j'ai pensé, voici déjà deux mois, à lui faire don des petites statues en bois taillé de sainte Britte et sainte Maure, qui ont toujours présidé à mes propres couches. Elles aident aux heureuses délivrances.
Cat: Je suis également allée, ce tantôt, mettre un gros cierge à la chapelle voisine. Ne t'inquiète pas, Isa. Ta fille sera protégée.
Pour être certaine que son amie dormirait, la femme de Miguel lui fit boire du lait dans lequel elle avait versé quelques gouttes de suc de pavot.
Il fut aussi décidé que Teresa coucherait sur un matelas, dans la chambre de la malade, tandis que Paloma et Elena partageraient le lit de Carmina.

☼☼☼

Le lendemain matin, la fièvre était un peu moins forte.
Isabella continua à vider de nombreux gobelets de tisane et des sangsues lui furent remises aux pieds. Au cours de la matinée, elle demanda plusieurs fois:
:Laguerra: : A-t-on des nouvelles de Zia?
Carmina: Le señor De Rodas est parti aux renseignements. Il n'y a rien de nouveau. Elle peine toujours...
En dépit de sa fermeté, Carmina parvenait difficilement à cacher son inquiétude.
Carmina: Elle est encore jeune mais pourquoi avoir tant attendu? Quand on accouche pour la première fois à seize ou dix-sept ans, tout se passe beaucoup mieux!
:Laguerra: : Elle est solide. Je ne l'ai jamais vu malade! Ça va aller...
Isabella ferma les yeux. Le silence emplit la chambre. On n'entendait plus que le très faible bruit des marteaux dans l'atelier d'en face.
La nuit était tombée depuis longtemps quand on frappa à la porte de la demeure de l'hidalgo. Colomba alla ouvrir et Estéban entra. Il demanda Catalina, qui le reçut dans la salle où elle se trouvait seule.
En le voyant paraître, pâle, les yeux rougis, les vêtements tachés de sang, elle craignit le pire. Il le comprit, étendit une main qui tremblait encore.
:Esteban: : Non, rassure-toi. Elle vit! Mais elle est brisée. Il lui faudra du temps pour se remettre. On l'a sauvée de justesse.
Cat: Et l'enfant?
:Esteban: : Il va bien.
Cat: Un garçon?
:Esteban: : Par Dieu! Oui! Il a failli coûter cher à sa mère!
Il y avait de la rancune dans la voix du nouveau père. Il en prit conscience et secoua la tête.
:Esteban: : Je n'ai pas encore eu le temps de penser à lui. Depuis des heures, je n'ai songé qu'à ma Zia. J'ai cru la perdre...
Sur les traits creusés d'anxiété et de fatigue, on pouvait déchiffrer les traces du combat qu'il venait de livrer aux côtés de son épouse. Si la présence d'un homme dans la chambre où une femme accouchait était, en général, jugée indésirable, il y avait cependant des circonstances où on l'admettait.
Cat: Étais-tu auprès d'elle?
:Esteban: : Au début, j'ai attendu dehors avec Tao. Puis elle m'a demandé. J'y suis allé... J'ai vécu son supplice avec elle... J'avais oublié combien il fallait tant souffrir pour mettre au monde un enfant...
Cat: Comment ça, oublié?
:Esteban: : Plus jeune, j'étais présent pour la naissance d'Elena. Mais dans mon souvenir, Isabella n'a jamais hurlé de cette façon... Pas plus qu'elle ne m'a enfoncé ses ongles dans la main à chaque retour des douleurs... Quoi qu'il en soit, j'étais heureux de partager un tant soit peu ses tortures, mais je me rendais bien compte de l'effrayante disproportion de ce que nous endurions, elle et moi! C'était une impression abominable que de la voir se débattre contre un mal sur lequel je restais sans aucun pouvoir... Il a fallu aller chercher l'enfant dans son ventre d'où il ne voulait pas sortir... Une vraie boucherie. Il y avait du sang partout! Quand le petit est né, nous étions tous à bout de forces. Elvira titubait de fatigue, Zia avait la face grise, le nez pincé, les épaules et les joues marquées de points rouges à cause des terribles efforts qui avaient fait éclater les veines de sa tête et de son cou...
Cat: N'y pense plus, Estéban. Elle se remettra vite. Pour la naissance de mon premier enfant, j'ai eu, moi aussi, des couches laborieuses. Trois jours plus tard, j'étais rétablie.
Elle lui tendit une coupe d'hypocras.
Cat: Bois. Tu en as besoin.
Après avoir vidé son verre, l'Atlante fit:
:Esteban: : Je vais retourner chez nous. Préviens Isabella de ma part.
Cat: Elle a tellement déploré de ne pas pouvoir seconder Zia pendant qu'elle était en gésine!
:Esteban: : Qu'aurait-elle pu faire de plus que la ventrière? Que les autres femmes qui étaient présentes?
Cat: Pas grand-chose, sans doute, mais tu connais leur attachement!
:Esteban: : Annonce-lui la nouvelle. Insiste sur le fait que nous attendrons son rétablissement pour baptiser notre fils qui peut attendre, car il est bien constitué et semble robuste.
Cat: Comment l'appellerez-vous?
:Esteban: : Agustín. C'était le deuxième nom de mon père.
Il s'enveloppa dans sa chape, et, pour la première fois depuis son arrivée, il eut un léger sourire. Avec un peu de gaieté retrouvée, il lança:
:Esteban: : Il ne sera point sot car il est né avec les yeux ouverts!
Il s'apprêtait à sortir quand Catalina le retint encore un peu.
Cat: Estéban...
:Esteban: : Oui?
Cat: Félicitations!
:Esteban: : Merci.
Puis, il fila. Sans plus tarder, Catalina fit part à Isabella de la naissance de son filleul.
:Laguerra: : Un fils! Ah, si seulement je pouvais aller le voir!
La nuit s'écoula ensuite sans incident.

☼☼☼

Le jour suivant, l'état d'Isabella s'améliora.
Les enfants reçurent la permission de venir embrasser leur mère et Elena lui fit don d'une couronne de rubans qu'elle avait tressée pour elle.
Joaquim lui proposa de chanter à son chevet en s'accompagnant de la harpe portative qui ne le quittait guère plus que sa flûte.
Le jour passa. Une nouvelle nuit survint.
Prise de pitié envers Teresa, Isabella assura à Cat, sa sœur de cœur, qu'elle n'avait plus besoin de garde. La jeune servante put aller trouver Carmina et les trois enfants dans l'autre chambre.
Vers l'heure de matines, la porte du fond du jardin s'entrouvrit en silence. Deux hommes la franchirent. Le plus jeune fit tout bas:
:?: : Vous voilà à pied d'œuvre. Il ne vous reste plus qu'à tenter votre chance, mon ami.
:?: : Soyez béni pour votre aide, Rafael! Sans vous, je n'avais aucun moyen de la revoir avant longtemps.
Rafael: Dites-vous bien, Jaume, que c'est autant pour tirer cette charmante femme du malheur où elle s'enlise que pour vous secourir que j'ai fait tout ceci. Que Dieu me pardonne si je me trompe, mais je ne crois pas mal agir en vous permettant de la rejoindre!
La nuit était humide et froide. Sans plus rien dire, les deux hommes se séparèrent. Le jardinier gagna la grande demeure, le secrétaire se dirigea vers la petite maison.
La clé que lui avait confiée Rafael permit à Jaume de pénétrer sans difficulté dans la salle, puis de gagner la pièce suivante.
Enfouie dans ses couvertures, Isabella reposait.
Accrochée par des chaînettes à la tête de son lit, une lampe à huile éclairait faiblement la dormeuse, ses draps froissés, les deux gros oreillers qui la soutenaient.
Dans une cassolette d'étain, des branches de romarin achevaient de se consumer, combattant de leurs senteurs aromatiques les odeurs de la maladie.
Troublé, le jeune homme demeura un moment immobile, se demandant comment il allait être accueilli.
Avait-il eu raison de tant insister auprès du jardinier, soucieux de complaire à l'un des favoris de la comtesse afin d'obtenir son assistance? N'était-ce pas prématuré? Seul le souvenir de leur dernière entrevue et de son aboutissement l'avait occupé jusque-là. Il lui fallait cette femme qui s'était si prestement dérobée à lui. Pour se la procurer, toutes les manœuvres lui paraissaient justifiées.
Des doutes l'assaillaient à présent...
Ravivé cependant par la scène qu'il avait sous les yeux, son violent désir l'incita à rejeter des scrupules trop tardifs pour porter leurs fruits.
Jaume: Au diable les hésitations! Affaiblie par la fièvre, ma petite enlumineuse ne pourra plus se défendre avec la même vigueur que l'autre nuit... Et puis je suis certain qu'elle se languit de caresses... (Pensée).
En prenant soin de ne rien heurter, il avança vers la couche. Sous ses pas, le parquet craqua traîtreusement.
Le sommeil d'Isabella ne devait pas être aussi profond qu'il semblait à son visiteur. Elle ouvrit les yeux. En s'élançant vers elle, il ordonna:
Jaume: Par tous les saints! Ne criez pas! Songez à ceux qui pourraient vous entendre!
Parvenu au bord du lit, il se pencha vers le visage empreint de stupeur.
Ne sachant pas encore si elle était la victime d'un rêve ou bien si, pour extraordinaire que la présence de cet homme à pareille heure, dans sa chambre, pût lui paraître, elle avait véritablement affaire à lui, l'aventurière hésitait.
Ce fut le mouvement d'air soulevé autour d'elle par sa présence, l'odeur du drap humide dégagée par les vêtements du jeune homme qui achevèrent de la renseigner.
:Laguerra: : Qui vous a permis?
Des paumes dominatrices pesèrent sans explication sur ses épaules, des lèvres encore froides du dehors écrasèrent sa bouche.
Elle voulut se débattre.
Mal réveillée, encore engourdie par la chaleur du lit, éreintée par la maladie, Isabella était loin de posséder les mêmes ressources d'agressivité que lors des précédentes initiatives de Jaume.
Une mêlée confuse s'ensuivit.
Hardiment, les mains avides écartaient le drap, les couvertures fourrées de peaux d'agneaux, découvraient, au creux tiède du matelas, le corps nu aux beaux seins offerts, gonflés et doux, marqués chacun de leur grain de beauté jumeau, le ventre blanc qui s'était beaucoup arrondi dernièrement...
Avec une exclamation étouffée, Jaume s'abattit de tout son poids sur la femme qui cherchait, toujours en vain, à le repousser...
C'est alors que la porte de la chambre s'ouvrit soudainement, livrant passage à Pablo.
Le petit garçon se jeta vers le lit où les deux adversaires confondus luttaient aussi farouchement l'un que l'autre. Comme un chat sauvage, toutes griffes dehors, il attaqua l'agresseur de sa mère.
Tiré, bousculé, égratigné, martelé de coups, Jaume se redressa pour se débarrasser de l'intrus. En se retournant, il aperçut le visage du garçon qu'il ne connaissait pas. Saisi, il suspendit un instant son geste défensif. Avec une promptitude imparable, Pablo en profita pour tirer de sa manche des ciseaux qu'il y avait cachés, et en porta un coup violent à l'épaule gauche du secrétaire.
Le tissu de laine de la chape amortit le choc. L'arme improvisée ne pénétra que très superficiellement dans le gras du bras.
Sous l'effet de la stupéfaction autant que sous la morsure du métal, Jaume poussa un cri, tâtant de sa main droite sa légère blessure. Une seconde fois, le fils d'Isabella frappa. Les ciseaux atteignirent cette fois l'avant-bras de l'homme.
:Laguerra: : Pour l'amour de Dieu, Pablo, arrête!
Isabella sortit du lit avec précipitation, s'enveloppa dans la courtepointe froissée et immobilisa le poignet de son fils avant que celui-ci ait eu le temps de recommencer.
Abasourdi et mortifié, Jaume essaya maladroitement de désarmer le garçon. Il lui échappa. Venant se poster près de sa mère, il lui lança:
Pablo: Tu es bien bonne de vouloir ménager un tel félon, maman! L'aurait-il fait, ce bouc, si je n'étais pas intervenu?
Mais il remit ses ciseaux dans sa manche.
La honte et la fureur avaient remplacé chez l'agresseur d'Isabella le désir insatisfait. Il recula vers le mur le plus proche, s'appuya contre un coffre de voyage en cuir clouté qui se trouvait là, et la mine offensé, enroula un pan de sa chape autour de son bras ensanglanté.
Puis, sans un regard pour mère et fils qui suivaient sa retraite en se tenant par la main, il marcha vers la sortie. Sur le seuil, il se retourna et lança entre ses dents:
Jaume: Vipères! Vous êtes deux vipères!
Puis, d'un pas rageur, il quitta la pièce. On l'entendit traverser la salle, s'éloigner. La porte d'entrée claqua derrière lui.
Isabella se laissa retomber sur sa couche. Sans pouvoir maîtriser le tremblement nerveux qui l'agitait, elle demanda:
:Laguerra: : Par Notre-Dame! Comment as-tu pu savoir que cet homme s'était introduit dans ma chambre avec l'intention de me forcer à lui céder?
Pablo: Tu vas prendre froid, maman. Recouche-toi, je t'en prie!
:Laguerra: : Pas tout de suite, mon grand!
Pablo: Sur mon âme! Cesse de trembler!
Avec un mélange d'agacement et de passion contenue, il reprit:
Pablo: Respire lentement. Calme-toi. Cette méchante affaire est terminée!
Avec son sang-froid coutumier, Pablo tira à lui un escabeau pour s'asseoir au chevet du lit. Mais, surveillant encore la porte, il tourna le dos à sa mère. Cependant, il leva la main et celle-ci trouva la douceur maternelle d'une joue. Isabella s'en empara.

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Pablo: Depuis que Rafael t'a si effrontément abordée pendant la messe de la chandeleur, je m'étais promis de ne pas le laisser t'importuner davantage. Le jardinier a fini par comprendre mais ensuite, ce Jaume est arrivé. J'entendais souvent parler de ce larron d'honneur aux veillées où je me trouvais. Ses assiduités auprès de toi ne sont pas longtemps demeurées secrètes, tu dois t'en douter. Tes compagnes d'atelier se sont empressées de jaser et le bruit m'en est revenu.
Il serra les lèvres comme le faisait Isabella, mais, au lieu de signifier souci ou réflexion, cette habitude, chez lui, témoignait volonté et audace.
Pablo: Je savais que tu ne l'aimais pas. Tu ne pouvais pas te laisser prendre à ses manigances, puisque tu ne cesses secrètement d'attendre et d'espérer le retour de papa... Aussi, tout à l'heure, alors que je venais de souffler ma bougie, quand j'ai entendu des pas sur le gravier du jardin, j'ai entrouvert ma fenêtre. J'ai vu ce damné chien et j'ai deviné qu'il allait chercher à profiter de ton état pour s'imposer à toi...
Il se retourna et, à son tour, s'empara d'une des mains de sa mère et la baisa avec ferveur. Tout bas, il avoua:
Pablo: Je l'aurais tué, s'il l'avait fallu. Tué! Jamais je ne t'aurais laissée te défendre seule, affaiblie comme tu l'es!
:Laguerra: : Mon fils! Mon cher fils! Tu m'as sauvée de quelque chose de pire que le déshonneur. Tu m'as sauvée du mépris de moi-même!
Doigts enlacés, ils demeurèrent un moment silencieux. Puis, Pablo aida la convalescente à s'étendre de nouveau, tira sur les draps et couverture et la borda avec soin.
Pablo: Si tu le veux bien, maman, je resterai avec toi jusqu'à la fin de cette nuit. Je ne serais pas tranquille si je te quittais après ce qui vient de se passer ici!
Avec élan, l'aventurière répondit:
:Laguerra: : Reste, reste mon enfant tant aimé! Il y a si longtemps que j'attends cet instant.
Pablo quitta sa chaisne molletonnée qu'il avait mise et rejoignit sa mère dans le grand lit. Depuis combien d'années n'avaient-ils plus dormi ensemble?
Bouleversée de sentir son fils étendu à ses côtés, d'entendre son souffle devenir petit à petit profond et régulier, Isabella demeura immobile sans parvenir à retrouver le sommeil.
La scène qu'elle venait de vivre lui semblait irréelle, folle, mais son dénouement, le rapprochement inespéré intervenu entre elle et Pablo, lui procuraient un tel réconfort que la satisfaction l'emportait sur l'inquiétude dans son esprit pacifié.
Qu'allait faire Jaume? Chercherait-il à se venger? Mais comment le pourrait-il? Étant dans son tort, il aurait sans doute la prudence de se taire et de ne pas attirer l'attention de la comtesse sur une conduite qui ne pouvait que la révolter. Par crainte de perdre un appui dont il n'était pas en état de se passer, il serait contraint au silence... Pour le secrétaire comme pour sa victime, il était préférable de ne rien ébruiter des évènements de la nuit...
Isabella finit par sombrer dans une somnolence tardive en se répétant que le pire avait été, par deux fois, évité, que le secrétaire s'était à jamais discrédité auprès d'elle, que les tentations qu'il avait pu éveiller ne survivraient pas à sa déloyauté...

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 20 févr. 2019, 01:29, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 19 févr. 2019, 23:44

Quelques corrections sur la suite 1 :
1) La colère empourpra soudain LE beau visage d’Alonso.
2) Le salut que Philippe offrit à Elena eût COMBLÉ
3) à une JOLIE fille
4) dominait presque TOUTES les autres.
5) quelqu’un qui ressemble (DOUBLON)
6) description aussi FIDÈLE
7) Ces dernières PAROLES
8) avec une GRIMACE

Suite 2 - DESCENTE AUX ENFERS
1) Raquel se FROTTA longuement
2) comme un ESSAIM
3) j’AURAIS pris froid


Magnifique texte et dénouement si inattendu !
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 20 févr. 2019, 01:31

Merci! Pour les corrections et pour la petite note! ;)
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 20 févr. 2019, 11:33

Vraiment une super histoire.
Quel talent pour raconter et quelle imagination !
J’espère que Juan sera aussi fidèle et résistant que sa princesse...
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 20 févr. 2019, 22:57

Suite.

Le visiteur de la Saint-Jean.

Le lendemain matin, il fallut cependant mettre Catalina au courant de l'agression de Jaume et de l'intervention de Pablo.
Cat: Cet homme est devenu fou! Lui qui passait pour un modèle d'urbanité et que notre comtesse ne cessait de louer pour ses excellentes manières!
:Laguerra: : Eh bien, voilà au moins la preuve que toutes les belles paroles débitées à la cour de Barcelone ne changent rien à la nature humaine! En dépit des illusions qu'on cultive autour de Blanca Pimentel, l'animal qui loge en chacun de nous reste toujours aussi présent! Les poèmes de ton Joachim du Bellay n'y peuvent rien!
Catalina, qui aidait la convalescente à boire un gobelet de vin d'écorce de saule pour se fortifier, lui fit remarquer:
Cat: On dirait que tu t'en réjouis, Isa! Il est pourtant fort triste de constater que les tentatives faites pour venir à bout de nos instincts échouent si lamentablement.
L'aventurière soupira.
:Laguerra: : Un homme restera toujours un homme. Corps et âme mêlés. C'est perdre son temps que de le nier. Il nous faut nous en accommoder et compter avec notre nature tout comme avec notre esprit... L'alliance de la bête et de l'ange. C'est là notre double héritage. Si nous ne voulons pas nous tromper gravement sur notre pauvre destinée, nous devons accepter ce constat et nous faire une raison.
Seule après le départ de son amie, l'aventurière se prit à songer aux derniers mois qu'elle venait de vivre. Bien au chaud dans son lit, et bénéficiant de la lucidité qui succède souvent aux faiblesses de la maladie, elle récapitula les événements qui s'étaient déroulés depuis son arrivée à Barcelone. Ils ne la satisfaisaient pas.
:Laguerra: : Puisque Mig' m'a affirmé que j'étais à la tête d'une petite fortune, pourquoi ne pas retourner à l'hacienda, à présent? Les souvenirs de mon bonheur détruit ne me poursuivront pas davantage là-bas qu'ici. J'ai également vécu avec Juan dans cette ville, et notre passé m'attend partout au coin des rues... Elena souhaite rentrer. Je suis persuadée que Joaquim et Paloma seraient ravis de retrouver les libres espaces de notre vallée. Zia a certainement besoin de conseils, besoin de moi. Mon bébé va bientôt arriver. Tao et Jesabel sont sur le point de se marier... Il serait préférable pour nous tous de nous regrouper sous le toit familial. Estéban à déjà pris la place de Juan. Je recommencerai à diriger nos serviteurs, à m'occuper avec eux de la demeure, du jardin, des animaux... Seul Pablo souhaitera peut-être rester ici, avec son oncle. Il faut que je lui en parle. À présent qu'il a recouvré confiance en moi, il n'est pas impossible qu'il consente à revenir au domaine... (Pensée).
Ce projet l'occupa tout le jour. Elle préféra cependant ne s'en ouvrir encore à personne et décida d'attendre son complet rétablissement pour aviser.
La nuit suivante, elle s'enroula dans sa couverture et se coucha pour chercher le sommeil qui, d'ailleurs, ne la fit pas attendre tant son corps encore épuisé réclamait le repos. Quelques instants après avoir fermé les yeux, Isabella s'endormait profondément. Son esprit l'entraîna dans un mauvais rêve. Elle se vit debout, pieds nus et en chemise au bord d'un fleuve bouillonnant, sulfureux, qui n'avait que de lointaines ressemblances avec le flot familier. Sur l'autre rive, en face d'elle, Juan était debout. Il lui tendait les bras et l'appelait. Elle voulait s'élancer vers lui mais des liens la retenaient, toujours plus nombreux, toujours plus lourds, des liens que des mains cruelles accumulaient. Et son homme l'appelait encore... Enfin, elle se sentit poussée violemment et l'eau l'engloutît. Elle réussit à remonter à la surface et le flot la porta mais, sur l'autre berge, Juan riait maintenant. Il riait des efforts inouïs qu'elle faisait pour le rejoindre. Elle le vit tendre la main vers une femme sans visage qui s'approchait de lui et que, dans son rêve, Isabella savait être très belle. À présent, ils riaient ensemble puis, se détournant, s'éloignèrent en se tenant enlacés. L'épouse délaissée essaya de crier mais aucun son ne sortit de sa bouche que l'eau emplit...
Une voix immatérielle se fit alors entendre.

:idea: : Finis monium nunc est. Esto memor.

Isabella se réveilla. Encore haletante de son cauchemar, elle se dressa sur son séant. Elle était dans sa chambre.
Elena et Paloma avaient repris leur place à ses côtés. Heureuses de ce retour à leurs habitudes, elles dormaient paisiblement.
Tout était silence. On devait être au cœur de la nuit.
Il semblait, néanmoins, qu'une nuée blanche, irradiante, emplissait la pièce d'une sorte de rayonnement mat et enveloppant.
Une présence s'imposait. Invisible mais certaine. Attentive, aimante, patiente... si forte, si réconfortante, que la jeune mère en éprouva un émerveillement muet, une extase indicible, un bouleversement poignant, éperdu, qui était également allégresse et gratitude...
:Laguerra: : Finis monium nunc est. Esto memor. La fin est proche. Souvenez-vous-en... Dieu est là. Il me fait don de Sa Grâce! Je l'ai retrouvé!
Elle se leva, revêtit sa chaisne, s'agenouilla au pied de son lit, fit avec ferveur les trois signes de croix dont on lui avait dit dans son enfance qu'ils ouvraient les portes de l'oraison et que la Vierge s'y complaisait, puis elle se mit à prier.

☼☼☼

Après avoir remercié chaleureusement son hôtesse, Isabella, accompagnée de Carmina et de ses quatre enfants, quitta la ville afin de regagner l'hacienda. Elle y retournait pour la première fois depuis son départ pour Barcelone.
Miguel s'inquiéta de la savoir sur les routes alors qu'elle en était à son septième mois de grossesse, mais l'aventurière l'assura de sa bonne santé, de sa prudence, et ajouta qu'en sa compagnie elle se sentait à l'abri de tout risque.
Ce fut donc une charrette accompagnée d'un cavalier qui franchit les remparts pour s'éloigner de la cité couronnée.
En dépit de l'affreux hiver qu'elle avait traversé, la campagne était fleurie et les routes étaient de nouveau praticables. Mais Carmina se plaignit d'avoir froid. Assise à côté de la vieille femme, Isabella ramena sur les épaules de la servante l'épaisse couverture de laine qui la protégeait de la fraîcheur matinale.
:Laguerra: : Oui, il ne fait guère chaud. Il serait grand temps que le soleil se montre davantage. Que voulez-vous, nous sommes en plein dans la semaine des saints de glace!
Miguel s'écria soudainement:
MDR: Par les yeux de ma tête! Je crois bien que nous allons croiser une procession. Elle vient de Sant Feliu.
:Laguerra: : C'est vrai, ce sont les Rogations! Elles ont commencé hier.
D'ordinaire, Isabella participait avec sa maisonnée et tous les fidèles de la paroisse au grand tour du territoire qui en dépendait.
Le premier jour voyait bénir les prés et les futures fenaisons. Le deuxième, les guérets et les moissons à venir. Le troisième, les vignes et l'espoir de fructueuses vendanges.
Fête chrétienne, mais aussi fête des prémices, des récoltes, des engrangements escomptés, les Rogations étaient pour tout le monde l'occasion de rompre la monotonie des travaux domestiques en suivant le prêtre à travers pâturages, labours et vignobles. Comme tous les enfants des environs, ceux de l'aventurière s'amusaient beaucoup de ces promenades.
Durant trois jours, on se retrouvait avec plaisir pour ce vagabondage en commun, durant lequel se nouaient des amitiés. On marchait, on priait, on chantait, et on se restaurait des offrandes en nature déposés par les peóns tout au long du parcours.
MDR: Les voilà!
Suivant un chemin qui serpentait à travers la province, une longue file processionnaire arrivait à un carrefour que coupait la route de Barcelone à Sant Joan Despí.
De part et d'autre du sentier, sur un rang, chacun à la place qui lui avait été assignée, hommes, femmes, garçons, pucelles, enfants, défilaient en psalmodiant des litanies, à la suite d'un jeune prêtre, lui-même précédé de clergeons.
Tout d'un coup, le cortège s'arrêta au bord d'une longue pièce de terre. Dans une corbeille que lui tendait un enfant de chœur, le curé prit une poignée de croisettes bénies en cire blanche destinées à conjurer la grêle, les tempêtes, les intempéries de toutes sortes, et la lança à la volée dans le champ.
Très excité par cette rencontre, la servante s'écria:
Carmina: Regardez! Au pied de la croix du carrefour, il y a un reposoir!
Appuyé au marche du calvaire, décoré de guirlandes, de feuillage vert, de bouquets de fleurs, se dressait en effet, un petit autel drapé de blanc, gardé par plusieurs jeunes gens.
La procession, qui était repartie, traversa la route devant la charrette immobilisée, puis se dirigea vers le grand crucifix de pierre. Miguel descendit de cheval et, comme Carmina et les enfants, il s'agenouilla au passage du prêtre, qui les bénit avant de gagner le reposoir. Isabella avait fermé les yeux. Ses lèvres remuaient. Elle priait avec tous ceux qui se trouvaient là pour demander à Dieu que l'année à venir fût moins dure que la précédente.
Après s'être incliné devant le petit oratoire fleuri, l'officiant prit l'eau bénite que lui présentait dans un vase sacré un de ses clergeons, et traça avec son goupillon de larges signes de croix vers les quatre points cardinaux.
Soutenu par l'aigre vent de mai, la bénédiction s'envola en direction des terres verdoyantes, porteuses de promesses en herbe, afin de les féconder et aussi de leur assurer la protection céleste.
La foule chantait les louanges du Seigneur et les besoins de Ses créatures. Des jeunes filles vêtues de blanc jetaient à pleines mains des pétales d'églantines, de giroflées, ou de pervenches, qui jonchèrent bientôt le sol devant l'autel.
:Laguerra: : Que Dieu nous donne de bonnes récoltes et qu'Il te ramène vers moi, mon chéri... (Pensée).
La charrette repartit.
Au village voisin, il y avait beaucoup de monde en prévision de la grande fête de l'Ascension qui avait lieu le surlendemain. Il ne fut pas aisé de se frayer un chemin dans la cohue.
Après une petite heure de trajet en roulant au pas, l'hidalgo quitta sa belle-sœur et ses neveux à l'entrée du vieux chemin ombragé de chênes vénérables qui menaient à l'hacienda De Rodas. En les saluant, il dit:
MDR: Vous voici à bon port! Et vous n'avez pas besoin de témoins pour retrouver les vôtres...
:Laguerra: : Tu pourrais entrer te rafraîchir?
MDR: Pas aujourd'hui, Isa. Mais demain, avec ta permission, je viendrai te faire visite pour saluer les nouveaux parents et voir de qui Agustín tient-il le plus.
Il fit volte-face, piqua des deux et disparut en direction du nord...
Le cœur de l'aventurière battait plus vite que de coutume tandis que la petite troupe remontait le chemin creux entre les herbes folles de ses talus.
Quand on sortit du couvert des arbres et que l'hacienda se profila, rose et blanche dans son nid de verdure, Joaquim battit des mains.
Une voix qui sifflait gaiement un rondeau ancien se mit à sourdre des profondeurs du jardin et se rapprocha. Enfin un jeune homme déboucha d'un buisson d'aristoloches, portant sur son bras un perroquet qui braillait en se cramponnant à sa tunique couleur de paille. Le cheval de l'attelage renifla et lui fit tourner la tête. Il s'arrêta net, tandis que ses yeux s'agrandissaient démesurément. En même temps, d'un geste machinal, il enlevait le volatile pour l'installer sur son épaule.
:Laguerra: : Eh bien, Tao? Est-ce que tu vas nous dire bonjour?
La première surprise passa et, soudain, les prunelles du naacal s'illuminèrent tandis qu'un véritable hurlement de joie s'échappait de son gosier:
:Tao: : Jesabel! Miranda! Consuelo!... Vite! Venez vite! Venez tous! Isabella est revenue!
Et comme personne, apparemment, ne l'avait entendu, il se précipita vers la demeure en criant de plus belle:
:Tao: : Isabella est revenue! Isabella est revenue!
Quelques secondes plus tard, telle une volée de moineaux, les occupants de la demeure accouraient à sa rencontre. À l'exception de Zia, tenue de demeurer enfermée chez elle, tous étaient là. Pendant un moment, ce ne furent qu'embrassades, serrements de mains, exclamations joyeuses et souhaits de bienvenue. Carmina qui, la cornette en bataille, pleurait comme une fontaine en serrant son mari et sa fille sur son cœur, embrassa son futur gendre aussi chaleureusement, ce qui surprit le jeune homme, guère habitué à de telles expansions venant de sa part.
Les apprentis avaient eux aussi les larmes aux yeux en revoyant la señora pour laquelle ils éprouvaient une amitié proche de l'affection.
Pour la maîtresse des lieux, ses retrouvailles avec un passé englouti lui furent moins pénibles qu'elle ne l'imaginait.
Les serviteurs avaient entretenu le domaine du mieux qu'ils l'avaient pu. Si Isabella remarqua quelques erreurs ou manquements, elle n'en dit rien et se contenta de s'assurer que l'essentiel était fait.
Tandis que Carmina avait déjà disparu en criant qu'elle allait préparer le meilleur repas de la terre, l'aventurière se mit en marche vers le foyer que Zia et Estéban avaient choisi d'occuper. Il se composait d'une grande cuisine qui servait de pièce à vivre, de deux chambres et d'un réduit pour les commodités. Les meubles en étaient simples, mais solides et bien choisis comme les tentures qui réchauffait le logis où ne manquaient même pas les tapis. La main de la jeune mère se devinait dans l'abondance et la qualité du linge et des objets usuels. Rien de luxueux, bien sûr, mais tout ce qu'il fallait pour vivre convenablement.
Une fois dans la chambre, précédée d'Estéban, Isabella se pencha vers le nouveau-né qui se trouvait dans son berceau.
:Laguerra: : Agustín vous ressemble à tous deux... Il sera très beau...
:Esteban: : Nous l'avons assez bien réussi, c'est vrai!
L'élu écrasa une petite larme. Il réalisa que, jusqu'à l'instant de son premier cri, l'enfant lui était apparu comme un danger puisqu'il avait failli coûter la vie de sa mère. Mais à présent, ce n'était plus une abstraction: c'était un petit être vivant, la chair de sa chair, le sang de son sang.
Dans sa corbeille, le nourrisson commençait à s'agiter. L'heure de la tétée était proche.
Parvenue près de la jeune accouchée, Isabella l'embrassa sur le front.
:Laguerra: : Je suis heureuse pour toi, Zia.
:Zia: : Ce sera bientôt ton tour...
L'aventurière lui sourit et, glissa sur son ventre une main protectrice. À mesure que les jours passaient, elle s'attachait à ce petit être inconnu qui prenait vie dans ses entrailles, et elle en venait à penser que l'inévitable délivrance serait peut-être la dernière. Jamais plus Juan ne lui fera d'enfant.
:Zia: : Donne-le moi, Estéban. Ce fieffé gourmand n'attendra pas une minute de plus!
L'Atlante prit son fils avec précaution avant de le soulever et, posant sa joue contre la petite tête, il y déposa un baiser plein de douceur et de tendresse.
Tandis que Zia ouvrait sa chemise de lin sur sa poitrine pommée, son mari, avec des gestes pieux, vint le déposer entre ses bras.
Plein comme une outre après l'allaitement, le petit glouton semblait satisfait. Zia le garda un moment près d'elle tout en fredonnant une berceuse familière pour l'endormir.

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☼☼☼

Juin fut, en cette année, le vrai mois des fleurs.
Jamais on ne vit en Flandre de si embaumantes aubépines, jamais dans les jardins tant de roses, de jasmins et de chèvrefeuilles. Quand le vent soufflant d’Angleterre chassait vers l’orient les vapeurs de cette terre fleurie, chacun, et notamment à Anvers, levant le nez en l’air joyeusement, disait:
:?: : Sentez-vous le bon vent qui vient de Flandres?
Aussi les diligentes abeilles suçaient le nectar des plantes, faisaient la cire, pondaient leurs œufs dans les ruches insuffisantes à loger leurs essaims. Quelle musique ouvrière sous le ciel bleu qui couvrait éclatant la riche terre!
On fit des ruches de jonc, de paille, d’osier, de foin tressé. Les vanniers, tonneliers, y ébréchaient leurs outils. Quant aux huchiers, depuis longtemps ils ne pouvaient suffire à la besogne.
Les colonies étaient de trente mille abeilles et de deux mille sept cents bourdons. Les gâteaux furent si exquis que, pour leur rare qualité, le doyen de Damme en envoya onze au Prinzenhof. Mais l'Empereur Charles n'en profita point étant de nouveau sur les routes. Les mendiants, vagabonds et toute cette gueusaille de vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins et préférant se faire pendre plutôt que de faire œuvre, vinrent, au goût du miel alléchés, pour en avoir leur part. Et ils rôdaient en foule, la nuit.
En Catalogne aussi, Tao avait fait des ruches pour y attirer les butineuses. Quelques-unes étaient pleines et d’autres vides, attendant de nouveaux locataires. Il veillait toute la nuit pour garder ce doux bien. Quand il était las, il demandait à Pablo de le remplacer. Celui-ci le faisait volontiers.
Or, une nuit, le garçon, pour fuir la fraîcheur, s’était réfugié dans une nasse et, tout recroquevillé, regardait à travers les ouvertures. Il y en avait deux en haut.
Comme il s’allait endormir, il entendit craquer les arbustes de la haie et entendit la voix de deux hommes qu’il prit pour des larrons. Il regarda par l’une des ouvertures et vit qu’ils avaient tous deux une longue chevelure et une barbe longue, quoique qu'elle fût signe de noblesse.
Ils allèrent de ruche en ruche, puis ils vinrent à la sienne, et, la soulevant, ils dirent:
:?: : Prenons celle-ci : c’est la plus lourde.
Puis se servant de leurs bâtons, ils l’emportèrent.
Pablo n’avait nul plaisir d’être ainsi voituré de la sorte. La nuit était claire et les voleurs marchaient sans sonner un mot. À chaque cinquante pas ils s’arrêtaient, épuisés de souffle, pour se remettre ensuite en route. Celui de devant grommelait furieusement d’avoir un si lourd poids à transporter, et celui de derrière geignait mélancoliquement. Car il est en ce monde deux sortes de couards fainéants, ceux qui se fâchent contre le labeur, et ceux qui geignent quand il faut ouvrer.
Pablo, n’ayant rien à faire, tirait par les cheveux le brigand qui marchait devant, et par la barbe celui qui cheminait derrière, si bien que, lassé du jeu, le furieux dit au pleurnicheur:
:evil: : Cesse de me tirer par les cheveux ou je te baille un tel coup de poing sur la tête qu’elle te rentrera dans la poitrine et que tu regarderas à travers tes côtes comme un voleur à travers les grilles de sa prison.
Le pleurnicheur répondit:
:cry: : Je ne l’oserais, mon ami. C'est toi plutôt qui me tires par la barbe.
Le furieux rétorqua:
:evil: : Je ne chasse point à la vermine dans le poil des ladres.
:cry: : Señor, ne faites pas sauter la ruche si fort mes pauvres bras n’y tiennent plus.
:evil: : Je vais les détacher tout à fait!
Puis se débarrassant de son cuir, il déposa le fardeau à terre, et sauta sur son compagnon. Et ils se battirent, l’un blasphémant, l’autre criant miséricorde.
Pablo, entendant les coups pleuvoir, sortit de la ruche, la traîna avec lui jusqu’au prochain bois pour l’y retrouver, et retourna chez lui.
Et c’est ainsi que dans les querelles les petits malins ont leur profit.

☼☼☼

Ce fut la veille de la saint Jean, un soir chaud, grondant de menaces orageuses, qu'Isabella ressentit les premières douleurs de l'enfantement. Elle achevait de bercer Paloma, qui avait mis beaucoup de temps à s'endormir et reposait enfin.
Constatant que les spasmes se produisaient à un rythme beaucoup plus rapproché que les autres fois, elle appela Carmina et lui enjoignit de courir prévenir Elvira.
Mais à peine avait-elle enfilé sa chemise d'accouchée, sur le devant de laquelle était cousue la prière destinée à préserver des gésines laborieuses, qu'elle perdit les eaux. Décontenancée, mais sans trop s'inquiéter, elle s'essuya rapidement et pensa aller s'étendre.
Avant qu'elle ait pu gagner le petit lit de sangles affecté aux enfantements, et dressé à l'avance dans un coin de la chambre, une contraction plus violente se produisit, lui déchirant le ventre.
Elle poussa un cri strident. À sa profonde stupéfaction, elle sentit alors l'enfant sortir d'elle, glisser le long de ses jambes, dans un flux de sang.
Il serait tombé au sol jonché des hautes herbes odorantes de Juin si elle ne l'avait pas retenu dans les plis de sa chemise et, un peu affolée, reçu, gluant et gigotant, entre ses mains. Elle lança à la sage-femme qui entrait sur ces entrefaites:
:Laguerra: : C'est un garçon! Il semble solide et bien membré.
Carmina qui suivait l'accoucheuse en portant des brocs d'eau chaude, des langes et de petits vêtements de toile, s'écria:
Carmina: Dieu tout-puissant! Il est déjà né!
La ventrière, s'emparant de l'enfant qui criait, demanda:
Elvira: Pourquoi m'avoir fait prévenir si tard, señora?
:Laguerra: : Je vous ai appelée dès que les douleurs sont devenues insistantes, comme je le fais toujours. Mais tout s'est ensuite passé fort rapidement. Je n'ai jamais accouché si vite! Est-il vraiment possible de mettre un enfant au monde en si peu de temps?
Elvira: La preuve! Votre petit homme avait, semble-t-il, grande hâte de voir le jour!
L'accoucheuse coupa le cordon ombilical, le noua avec soin, enveloppa le petit corps tout agité dans un linge propre, le tendit à Carmina afin qu'elle le baignât.
Elle procéda ensuite à la délivrance d'Isabella qui s'était allongée sur la couche prévue à cet effet, puis se mit en devoir de la laver et de la parfumer.
Pendant ce temps, la servante frottait de sel le bébé qui se débattait et poussait des cris de putois, le plongeait dans le cuvier servant d'ordinaire à Paloma, le savonnait avec soin. Mais il ne semblait aucunement apprécier cette façon de faire et protestait de plus belle.
Après l'avoir séché, elle le frictionna à la poudre de racine d'iris, ce qui parut plaire au petit garçon qui se calma. Enfin elle lui passa autour du cou un mince collier de grains d'ambre pour qu'il ne souffrît ni de coliques, ni de convulsions.
Après en avoir terminé avec la mère, Elvira revint vers l'enfant. Elle lui versa dans les yeux quelques gouttes de vinaigre rosat apporté par Zia, et lui banda le nombril en le compressant à l'aide d'une ceinture de lin.
Une chemise de toile fine et une brassière molletonnée l'habillèrent. Il ne restait plus à la sage-femme qu'à emmailloter le nouveau-né dans les langes blancs qu'elle maintint par des bandelettes entrecroisées afin qu'il gardât les jambes droites.
Zia et Carmina avaient installé pendant ce temps Isabella dans le grand lit conjugal dont elles avaient changé les draps. Deux gros oreillers la tenaient presque assise.
Elvira: Il vous faut boire à présent l'infusion d'alchémille que je vous fais prendre à chacune de vos couches. Doña Carmina va vous la préparer.
:Laguerra: : Je n'ai mis au monde aussi aisément aucun de ses frères et sœurs. C'est à peine si j'ai souffert!
Elvira: Señora, j'en ai vu de bien des sortes depuis que je fais ce métier, mais presque jamais je ne suis arrivée après que tout a été fini! J'en reste encore saisie, éberluée... et même un peu vexée!
Elle se prit à rire en ouvrant bien grand sa bouche d'ogresse.
Elvira: Enfin, le principal est que vous ayez un beau garçon. Il convient d'en remercier le Seigneur.
L'élue, penchée sur le berceau, assura:
:Zia: : Pour un bel enfant, c'est un bel enfant!
:Laguerra: : Donne-le-moi, Zia. Je l'ai à peine vu.
La jeune femme le souleva et le porta à sa mère.
:Zia: : Tiens!
:Laguerra: : Vierge Sainte! Il ressemble à Marco! On jurerait que c'est lui revenu parmi nous!
Des larmes lui montaient aux yeux. Le serrant avec précaution contre sa poitrine, elle murmura:
:Laguerra: : Mon petit. Mon tout petit que je retrouve...
Pendant un instant, une joie poignante la submergea puis elle pensa que Juan ne partagerait pas cette émotion. C'était la première fois qu'il se trouvait absent lors de la naissance d'un de ses enfants. Le petit garçon connaîtrait-il jamais son père?
Elle le garda contre elle, lui murmurant des mots tendres, caressant doucement les mains minuscules et les petites joues rondes qui avaient la douceur et la couleur d'une pêche de vigne. Son cœur, pris par surprise, débordait d'amour et de chagrin. Carmina qui revenait avec un plein gobelet de tisane fumante, demanda:
Carmina: Comment allez-vous l'appeler?
:Laguerra: : Juan et moi avions pensé à Javier.
L'accoucheuse qui faisait un paquet des draps et des linges ensanglantés dont elle s'était servie, s'exclama:
Elvira: Va pour Javier! Ce n'est pas si courant. Il ne risquera pas de rencontrer beaucoup d'autres galopins portant le même patronyme que lui!
Isabella achevait de boire l'infusion d'alchémille.
:Laguerra: : Il faut faire prévenir Catalina et ma belle-mère. Elles ne me pardonneraient pas de les laisser dans l'ignorance d'une telle nouvelle. Quant aux voisines, je ne doute pas qu'elles viendront d'elles-mêmes dès que la chose sera sue!
Le défilé des commères était inévitable. Malgré l'éloignement relatif des villages les plus proches, il y avait aux alentours deux ou trois demeures avec lesquelles Isabella entretenaient de bonnes relations... et puis l'absence de Mendoza aiguisait les curiosités...
Tout comme sa bru un peu plus tôt, Raquel eut la même réaction.
Raquel: Seigneur Dieu! Qu'est-ce qu'il ressemble à Marco! On jurerait que c'est lui réincarné!
La grand-mère, remplie d'énergie, proposa de prendre chez elle Paloma et Joaquim durant la période où leur mère garderait le lit. Isabella la remercia, mais déclina l'offre.
:Laguerra: : Ils sont encore trop turbulents et vous fatigueront bien vite!
Elle préférait conserver ses enfants auprès d'elle. On était assez nombreux au domaine pour s'en occuper.
De la part de l'élu, qui ne pouvait pénétrer dans la chambre d'une femme alitée, puisqu'il n'était ni son père, ni son mari, ni son fils, Zia annonça à son amie leurs plus sincères félicitations.
:Laguerra: : Tu le remercieras de ma part, puisque je ne pourrai pas le voir avant mes relevailles. Ces quarante jours vont me sembler bien longs.
Assise sur son lit, soutenue par une pile d'oreillers, ses cheveux soigneusement peignés tombant sur ses épaules et encadrant son visage amaigri, l'aventurière paraissait rajeunie. Cependant, ses yeux remplis de tristesse n'avaient jamais retrouvé leur éclat depuis le départ de Mendoza.
Le baptême du petit Javier, qu'Elvira n'avait pas jugé utile d'ondoyer, tant il était robuste, eut lieu trois jours plus tard.
Selon la coutume du diocèse de Barcelone, il fallait deux parrains et une marraine pour un garçon. L'inverse pour une fille. Comme pour Pablo et Joaquim, Estéban et Tao furent de nouveau choisis. Zia, très émue, accepta pour la cinquième fois.
De sa chambre, Isabella entendit le carillon que le vent du nord lui apportait. Le son en était différent des autres, car l'usage voulait que le carillonneur utilisât pour les baptêmes un maillet de bois garni de cuir, avec lequel il frappait le rebord de la cloche, suivant un rythme particulier à chaque paroisse...
Le repas qui suivit réunit famille et amis proches dans la salle, mais Isabella ne put y assister. Ce fut Miguel qui présida le dîner où ni le père ni la mère du nouveau-né ne se trouvaient présents.
Les grâces à peine dites, les femmes de l'assemblée quittèrent la table pour rejoindre la jeune mère dans sa chambre où Carmina lui avait servi les meilleurs morceaux pour compenser son isolement forcé. Sa fille fit une remarque:
Jesabel: Votre nouveau fils est fort réussi, señora Mendoza. C'est une bénédiction qu'un aussi bel enfant!
Catalina ajouta:
Cat: Par ma foi, le Seigneur t'a fait là un merveilleux présent. J'y vois le signe qu'Il ne t'abandonne pas et veille sur toi ainsi que sur ta descendance.
Isabella soupira:
:Laguerra: : Nous en avons bien besoin.

☼☼☼

Douze jours plus tard, Charles Quint fut une nouvelle fois grand-père. À Valladolid, Philippe II eut de Marie-Manuelle de Portugal don Carlos, le fou cruel.
Contrairement à Isabella, la reine souffrait des suites de ses couches. Elle garda le lit et avait près d’elle ses dames d’honneur, parmi lesquelles la duchesse d’Albe.
Philippe la laissait souvent seule pour aller voir brûler des hérétiques. Tous ceux et celles de la cour faisaient comme lui. De même aussi faisait la duchesse d’Albe, la noble garde-couches de la reine.
En ce temps-là, l’official prit un sculpteur Flamand, catholique Romain, pour ce qu’un moine lui ayant refusé le prix, convenu entre eux, d’une statue en bois de Notre-Dame, il avait frappé de son ciseau la statue au visage, en disant qu’il aimait mieux détruire son œuvre, que de la donner à vil prix.
Il fut, par le moine, dénoncé comme iconoclaste, torturé sans pitié et condamné à être brûlé vif.
On lui avait, durant la torture, brûlé la plante des pieds, et il criait, en cheminant de la prison au bûcher et couvert du San-benito:
:!: : Coupez les pieds! Coupez les pieds!
Et Philippe entendait de loin ses cris, et il était aise, mais il ne riait point.
Les dames d’honneur de la reine Marie la quittèrent pour assister au brûlement et après elles la duchesse d’Albe qui, entendant crier le sculpteur Flamand, voulut voir le spectacle et laissa la reine seule.
Philippe, ses hauts serviteurs, princes, comtes, écuyers et dames étant présents, le sculpteur fut attaché par une longue chaîne à une estache plantée au centre d’un cercle enflammé formé de bottes de paille et de fascines, qui devait le rôtir lentement, s’il voulait, se tenant au poteau, fuir le feu vif.
Et on le regardait curieusement essayant, nu qu’il était ou peu s’en fallait, de raidir sa force d’âme contre la chaleur du feu.
En même temps, la reine Marie-Manuelle eut soif sur son lit d’accouchée. Elle vit la moitié d’un melon sur un plat. Se traînant hors de son lit, elle prit de ce melon et n’en laissa rien.
Puis, à cause du froid de la chair du melon, elle sua et frissonna, resta sur le plancher, sans pouvoir bouger.
M.M: Ah! Je me réchaufferais si quelqu’un pouvait me porter dans mon lit.
Elle entendit alors le pauvre sculpteur qui criait:
:!: : Coupez les pieds!
M.M: Ah! Est-ce un chien qui hurle à ma mort?
À ce moment, le sculpteur, ne voyant autour de lui que des faces d’ennemis espagnols, songea à Flandre, la terre des mâles, croisa les bras, et, traînant sa longue chaîne derrière lui, marcha vers la paille et les fascines enflammées et s’y mettant debout en croisant les bras:
:!: : Voilà comment les Flamands meurent en face des bourreaux Espagnols. Coupez les pieds, non à moi, mais à eux, afin qu’ils ne courent plus aux meurtres! Vive Flandre! Flandre pour l’éternité!
Et les dames l’applaudissaient, criant grâce en voyant sa fière contenance.
Mais il mourut.
La reine Marie-Manuelle tressaillait de tout son corps, elle pleura, ses dents claquèrent au froid de mort prochaine, et elle dit, raidissant bras et jambes:
M.M: Mettez-moi dans mon lit, que j’aie chaud.
Elle mourut quatre jours après la naissance de son fils. Ainsi, suivant la prédiction de Zia, la bonne sorcière, Philippe semait partout mort, sang et larmes.

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 20 févr. 2019, 23:49, modifié 3 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 20 févr. 2019, 23:43

Félicitations aux heureux parents !
(Juste une correction : grondant de MENACES orageuses)
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 22 févr. 2019, 17:13

Suite.

Requiem pour un homme de bien.

Août était déjà bien entamé. On moissonnait partout. L'odeur de la paille fraîchement coupée flottait au-dessus de la vallée des coteaux. Il faisait chaud et sec.
Assise à l'ombre d'un des pommiers plantés en bordure du champ, Elena tressait une couronne d'épis pour la statue de la Vierge Marie. Elle irait ensuite l'offrir au curé de Sant Joan Despí, qui la bénirait avant d'en parer, dans la chapelle qui lui était dédiée, l'effigie de Notre-Dame. En même temps que la tresse de blé, toute la moisson qui s'achevait serait ainsi bénie.
Natter la paille était un travail minutieux. La jeune fille entrelaçait avec des mouvements agiles les tiges dorées sommées des plus beaux épis qu'elle avait pu trouver. Comme sa mère, elle avait des doigts longs, fins et adroits.
Autour d'elle, les moissonneurs accordaient un moment à la quatrième pause de la journée. La cinquième coïnciderait avec le repas du soir. Commencé à l'aube, le labeur, coupé de répits durant lesquels on se reposait en mangeant et en buvant, tirait à sa fin.
Les fermiers du cru, auxquels s'étaient joints les vignerons de l'hacienda De Rodas, en étaient arrivés au dernier jour de la moisson proprement dite. Ensuite il y aurait le battage et l'engrangement.
Comme le temps était resté sec, tout s'était normalement déroulé et on aurait fini à la date prévue en ce soir du quatorze août, qui précédait la fête de la Dormition. Le repas de clôture tombant la veille d'un jour férié n'en serait que plus copieux et plus gai. Pour la dernière fois, il réunirait tous ceux qui avaient partagé la peine et la fatigue, mais aussi les rires et les plaisanteries, au cours d'une soirée débridée où on ferait bombance, gaillardement!
Mais avant de se retrouver attablé devant une chèvre rôtie, quelques cygnes blancs bien poivrés et les tourtes aux prunes, devant les pichets de vin clairet de poiré, il convenait de terminer l'ouvrage commencé. Le moment de l'offrande de l'ultime gerbe, nommée gerbe de la maîtresse, qui serait présentée par le fermier meneur du travail à son épouse, n'avait pas encore sonné et il restait quelques toises à couper.
Les deux grands chars qui rentreraient la fin de la moisson, étaient déjà à moitié pleins et les bœufs de l'attelage s'occupaient à mâcher avec application l'herbe fraîche qu'on avait ramassée pour eux au bord du fleuve. À l'imitation de leur maître, ils savouraient l'heure de none.
Installés sur le revers du fossé, à l'ombre des pommiers, les moissonneurs et leurs voisins les vignerons mangeaient du pain bis coupé en tranches épaisses, enduites de saindoux ou de fromage blanc relevé d'ail finement haché. Tout en se restaurant, ils buvaient à même les gourdes de peau du vin coupé d'eau qu'ils se versaient au fond de la gorge par brusques giclées bien envoyées. Pour étoffer leur collation, Estéban, Tao, Diego et Matéo détachaient aves leurs couteaux de longues lanières d'un jambon fumé pendu à une branche.
Assises en rond au pied du même arbre, la vieille Carmina, Jesabel et Miranda, étalaient leurs devantiers sur leurs blouses de grosse toile, afin de ne pas les tacher pendant qu'elles videraient leurs écuelles de lait caillé ou de bouillie d'orge. Dans les grands paniers posés à côtés d'elles, des crêpes et des gaufres restaient enveloppées dans un linge propre, et leur odeur miellée attirait les guêpes.
Elena, qui continuait à confectionner sa couronne avec application, fut questionnée par sa servante:
Carmina: Vous n'avez pas faim, señorita?
Sous le large chapeau de paille qui recouvrait la coiffe protégeant ses cheveux tirés, la figure de la gouvernante, luisante de sueur, était aussi colorée que le jambon que se partageaient les hommes.
Elena: Je préfère terminer ma couronne. Mais ne dévorez pas tout et laissez-moi du caillé et des crêpes!
L'adolescente se sentait bien. Elle aimait se retrouver parmi les serviteurs de l'hacienda. Surtout à cause de deux d'entre eux: la mère de Jesabel qui continuait à veiller sur elle et Modesto.
Sous ses cils, épais et recourbés comme de légères plumes noires, Elena coula un regard aigu vers sa droite. Étendu dans l'herbe roussie, ses bras et ses jambes nus largement écartés, son couvre-chef rabattu sur le front, le jeune homme de seize ans dormait. À cause de la chaleur, il avait ouvert jusqu'à la taille la chemise flottante qu'il portait sur des braies de toile défraîchie, dont le bas avait été coupé au-dessus des genoux. Ainsi vêtu, son corps était à l'aise, et Elena s'emplissait les yeux du torse lisse, couleur de pain bien cuit, que le travail des champs avait modelé et que la sueur semblait avoir huilé. En dépit du bruit des conversations, des gros rires, des mouches, le fils de Miranda dormait comme un bienheureux. Sa poitrine se soulevait régulièrement et Elena songeait qu'elle aurait aimé y poser sa joue. Qu'il était loin son béguin pour le peintre Vicente ! Avec excitation et ravissement, elle se répétait:
Elena: Je suis amoureuse... Amoureuse de Modesto qui est à mille lieues de s'en douter! (Pensée).
Savourer cette constatation lui suffisait. Elle ne tenait pas à ce que l'intéressé en fût avisé. Avec délices, elle sentait qu'un sentiment nouveau s'était éveillé dans son cœur à la vue du jeune homme, dont elle n'avait jamais, les années précédentes, remarqué le charme rustique.
Elena: Voilà! J'ai fini!
Elle posa la couronne achevée à coté d'elle.
Elena: Je vais manger un petit peu et j'irai, ensuite, la porter à l'église.
Elle but avec plaisir le lait caillé mélangé de miel, et dévora plusieurs crêpes froides en se léchant les doigts.
Les hommes se levaient, s'étiraient, remontaient leurs braies et retournaient au champ en crachant dans leurs paumes avant de reprendre faucilles et râteaux.
Modesto, qui sortait du sommeil aussi aisément qu'il y entrait, s'était relevé d'un mouvement souple. En lui tendant la moitié de crêpe dans laquelle elle avait déjà un peu mordu, la jeune fille lui demanda:
Elena: Veux-tu un morceau?
Modesto: Voilà une offre qui ne se refuse pas!
Il s'empara de la portion de pâte dorée qu'il engloutit en quelques bouchées.
Modesto: C'était très bon! Merci señorita.
Il sourit à sa jeune maîtresse, recoiffa avec ses doigts écartés ses cheveux drus, avant de remettre son chapeau de paille, puis s'éloigna. Avec ivresse, Elena se dit:
Elena: Il a mangé la crêpe que j'avais entamée! C'est comme une sorte de communion d'amour! Mais je suis la seule à le savoir... (Pensée).
Elle ramassa la couronne d'épis et s'en fut, le cœur en liesse.
Elle suivit le chemin de terre qui longeait les pommiers, et franchit une haie afin de traverser un autre champ, déjà moissonné. Parvenue au bout de l'étroit sentier, elle s'apprêtait à rejoindre la route de Sant Joan Despí quand elle s'entendit appeler. Se retournant, elle aperçut Zia. Portant Agustín dans ses bras, sa "sœur" lui faisait de grands signes.
:Zia: : Notre mère te demande, Elena.
Sa poitrine ronde se soulevait précipitamment sous la simple cote de toile écrue qu'elle portait.
:Zia: : Elle se plaint de ne pas te voir autant qu'elle le souhaiterait.
Elena: Nous nous reverrons pour le souper. Je dois aller à l'église offrir cette couronne que j'ai tressée tout spécialement pour la statue de Notre-Dame. Elle la portera dès ce soir et la gardera demain, pendant la procession.
:Zia: : Puis-je t'accompagner?
Elena: Volontiers! Tu le sais bien, Zia: je suis toujours contente d'être avec toi!
Des liens très forts s'étaient noués entre elles depuis que la jeune mère était revenue vivre au domaine. En dépit de leur différence d'âge, une même façon de croire, intuitive et absolue, les rapprochait. Et puis l'élue lui enseignait les vertus des simples. Émerveillée par une vocation dans l'éveil de laquelle son rôle avait été incontestable, Elena, qui avait décidé de faire des études de médecine, harcelait son aînée de questions sur les plantes, sur leur efficacité.
Une fois encore, elles se mirent à parler de ces choses en se rendant au village où le curé leur réserva, à sa façon, un accueil brusque mais chaleureux. Il déposa la couronne sur l'autel de la Vierge en attendant de l'avoir bénie au cours de la messe du soir, remercia la jeune fille, et retourna à ses préparatifs.
Zia et Elena s'en revenaient et traversaient de nouveau le champ moissonné qui précédait celui où s'affairaient les faucheurs qui rentraient les dernières gerbes à la ferme. Décoré d'arbustes, de branches vertes, de fleurs sauvages, le char était mené par Manolo, le fermier voisin qui avait conduit le travail tout au long de la semaine. Autour de lui, les faneurs au complet, hommes, femmes, enfants, chantaient et plaisantaient ensemble. Certains avaient piqué des épis à leurs chapeaux, d'autres en tenaient à la main. Enfin, sa femme Amparine portait dans ses bras le bouquet de la moisson. Elle demanda aux voisines qui continuaient leur chemin:
Amparine: Ce soir, ce sera fête! Viendrez-vous également chez nous?
:Zia: : Merci bien, mais je ne pense pas.
Elena: Nous n'allons pas laisser notre mère toute seule!
Cependant, Elena jeta au passage un regard à Modesto.
La chaleur sèche des dernières semaines faisait place depuis le matin à une moiteur annonciatrice d'orage. Des nuages noirs s'amoncelaient au couchant, mais il ne pleuvait pas encore. Seuls, des grondements menaçants de fauve cherchant qui dévorer roulaient au-dessus de la vallée. Déserté par les cultivateurs que l'approche du repas et la crainte de la pluie avaient fait fuir, le paysage familier devenait autre. Bousculant les nuées sombres qui couraient dans le ciel, un vent lourd entraînait dans sa furie les passereaux assez imprudents pour ne pas s'être mis à l'abri, les fétus de paille laissés dans les champs, et la poussière du chemin.
Toujours en compagnie de Zia et de son fils, Elena franchit la porte qui donnait sur le petit bois, traversa le verger et parvint sur le terre-plein, au moment ou Pablo et Consuelo rentraient eux aussi. Ils parvinrent donc tous à l'hacienda sous un ciel d'apocalypse, où des lueurs sulfureuses et des trouées sanglantes traversaient de leur lumière infernale les nuages que bousculait et lacérait la tourmente. Le grand chien noir courut vers le fils aîné d'Isabella, dans l'intention de jouer avec lui, mais le petit garçon le repoussa. Depuis son accident, il avait une peur bleue des canidés.
Le souper, puis la veillée autour du lit d'Isabella où tout le monde se ressembla pour écouter, scandés par les feulements de la tempête, la musique de Joaquim et les chants d'Elena, passèrent comme un rêve.
Pablo ne quittait plus sa mère. Par un retournement quasi miraculeux, il semblait avoir oublié ses rancunes. Isabella le retrouvait enfin, aussi passionné qu'auparavant, aussi confiant, aussi proche...
Il lui parlait tout bas, écartait avec décision son petit frère mélomane qui grommelait mais qui n'insistait pas afin de ménager sa dignité. Buvant au même gobelet que l'aventurière, lui offrant des poires confites, des noisettes fraîchement cueillies, une pâte de coing, dans lesquelles il avait préalablement mordu en témoignage de don et de partage, Pablo était heureux. Il ne fut même pas tiré de son extase par le retour tardif de Tao, Estéban et des trois apprentis qui partirent se coucher directement.
La nuit venue, Pablo quitta même sa chambre pour aller se blottir entre les bras maternels et s'endormit aussitôt. La joie d'une réconciliation si totale lui procurait un apaisement dont il avait ignoré qu'il lui fût nécessaire.
L'odeur retrouvée de sa mère, de ce corps auquel il savait à présent appartenir, le comblait de félicité.
Toute la nuit, l'orage roula sans éclater. Ses grondements et ses coups de tonnerre ne réveillèrent pas les enfants enfouis sous les draps et tranquillisés jusque dans leur repos par la présence des familiers.

☼☼☼

Le lendemain matin, le quarantième jour accompli, la cérémonie des relevailles put se dérouler.
Vêtue d'un bliaud de toile blanche, un voile de lin immaculé sur les cheveux, Isabella se rendit à l'église en compagnie de la sage-femme qui l'avait accouchée. Ses enfants, Miguel, Catalina, les serviteurs et les ouvriers de l'hacienda ainsi qu'Estéban, Tao et Zia suivaient.
Elvira donna l'eau bénite à l'aventurière, qui, n'étant pas encore purifiée, ne pouvait tremper directement ses doigts dans le bénitier.
Après la messe solennelle de la Dormition entendue par la postulante à l'entrée de la nef, le prêtre vint la chercher pour l'accompagner à l'autel. Une miche de pain dans une main, un cierge allumé dans l'autre en signe de purification, la señora Mendoza reçut la bénédiction avant de s'incliner pour baiser la pierre sacrée sur laquelle s'était déroulé le Saint Sacrifice.
Quand elle sortit de l'église au bras de Miguel, elle était sanctifiée. Le pain bénit qu'elle tenait entre les doigts en portait témoignage.
Désormais, elle pouvait reprendre sa place au foyer et retrouver ses occupations habituelles. Elle put donc participer à la procession qui défila entre les maisons du village décorées et fleuries avant de reprendre le chemin du logis.
Quatre jours après les relevailles, en pénétrant dans la cuisine ce matin-là, Isabella y trouva son beau-frère. Attablé confortablement, l'hidalgo était en train de faire un sort à un pâté de lapin dont Carmina lui servait de généreuses portions. Il les étalait sur des larges tranches de pain. À chaque bouchée correspondait un petit oignon confit dans du vinaigre qu'il allait pêcher dans un pot en grès à la pointe de son couteau. Le contenu d'un gros pichet de vin aidait à faire glisser le tout.
Voyant entrer la jeune femme et le bébé au creux de son bras, il se leva et salua, sans lâcher pour autant sa tartine et son couteau:
MDR: Ton père m'envoie vers toi, Isabella.
:Laguerra: : Il est en Espagne! Cela faisait plus de deux ans qu'on ne l'avait pas vu par ici.
MDR: Il revient tout juste de Flandre et m'a prié de venir te voir. En attendant ton réveil, Donã Carmina m'a donné de quoi prendre patience.
:Laguerra: : Elle a bien fait, et je vais te tenir compagnie. Tout comme Javier, j'ai faim et ce pâté sent bien bon... Mais pourquoi notre Sire t'envoie-t-il de si bon matin? As-tu donc un message important?
MDR: Oui et non. Il t'invite à souper ce soir, mais tu le connais! C'est un lève-tôt qui aime bien organiser sa journée dès qu'il à l'œil ouvert. Et puis, l'idée de venir passer un moment dans ta cuisine n'est pas pour me déplaire.
Tout en tirant la terrine à elle, l'aventurière fit:
:Laguerra: : Il me fait grand honneur. Mais j'imagine que d'autres convives seront présents ce soir et j'aimerais lui parler seul à seule.
MDR: Lui aussi. C'est pourquoi il te fait dire de venir vers quatre heures, l'heure de sa promenade à pied ou à cheval. Aujourd'hui ce sera de la marche. Tu pourras faire le tour du potager, du verger, ou visiter les écuries et la vénerie.
:Laguerra: : Un instant! Et mon fils? Il m'est impossible de l'emmener au palais... Et je me refuse d'être séparée de lui tout un après-midi.
Ce fut avec une vraie tendresse qu'elle posa ses lèvres sur la minuscule tête ronde où de légers cheveux bruns formaient comme une petite crête. Le petit s'éveillait chaque jour un peu plus à la découverte de ce qui l'entourait.
Carmina: Allons señora! Ce ne sont que quelques heures!
:Laguerra: : Il aura faim durant mon absence!
Carmina: Eh bien, confiez-le à Zia. Quand il y a du lait pour un, il y en a pour deux!
:Laguerra: : Nous n'allons pas nous amuser à le changer de sein toutes les deux minutes. Pensez un peu à lui!
Carmina: Alors, je lui donnerai ce qu'il faut.
:Laguerra: : Quoi donc?
Carmina: Je lui ferai boire de l'eau sucrée au miel ou du lait de chèvre.
:Laguerra: : Et comment?
Carmina soupira.
Carmina: Au moyen d'un petit pot de grès muni d'un bec à versoir auquel sera fixée une toile très fine à travers laquelle le liquide coulera aisément.
:Laguerra: : Il ne va pas aimer!
Carmina: Qu'en savez-vous? Ce n'est que pour cette fois et vous connaissez l'adage: quand on a faim, on mange!
:Laguerra: : Et si moi, j'ai une montée de lait?
Carmina: Je ferai ce qu'il faut en vous habillant tout à l'heure.
En dépit des objurgations de Carmina, la jeune maman refusa d'entendre raison. Elle supplia beaucoup quand la servante, impitoyable en apparence mais déchirée dans le fond de son cœur, lui prit Javier des mains pour qu'elle puisse déjeuner en paix. Ce brusque déplacement n'était pas du goût du bébé qui protesta énergiquement. Sa petite bouche ronde s'ouvrit largement sur un "Ouin... in... in...!" vigoureux qui s'acheva en un déluge de larmes! Et comme l'aventurière passait des supplications à la colère, la mère de Jesabel se fit sévère:
Carmina: Cessez de vous comporter comme une enfant! Vous n'allez pas perdre Javier de vue contrairement à son père. De toute façon, vous ne serez pas longtemps absente et Barcelone n'est pas si loin: quatre lieues, ce n'est rien. Enfin, un ordre du roi ne se discute pas.
Miguel en dit tout autant et il fallut que l'aventurière se résigne.

☼☼☼

Un peu plus tard, Modesto, qui faisait une pause à l'approche de midi, vint la trouver.
Du Llobregat, montait jusqu'à la cour une senteur d'eau fade tiédie par le soleil, de glaise humide, de nénuphars. Des remugles puissants émanaient des étables et de l'écurie. Des fumets de friture s'échappaient de la cuisine.
Assise sur le banc de bois circulaire qui cernait le jacaranda, Isabella allaitait Javier.
Modesto: Señora, il faut que je vous parle.
:Laguerra: : Qu'y a-t-il donc, Modesto?
D'un geste ample, il se frotta le bout du nez.
Modesto: Ce que j'ai à vous dire n'est guère facile.
Il renifla un bon coup.
Modesto: Voilà, Matéo, Diego et moi voudrions savoir si Tao a l'intention de continuer à travailler avec nous.
:Laguerra: : Pourquoi? A-t-il parlé d'arrêter?
Modesto: Non, mais il est si distrait, si indifférent à tout ce qui se fait...
Le jeune homme soupira comme un bœuf.
Modesto: Depuis que la date de son mariage a été fixée, il n'est plus le même. Il ne pense qu'à ça.
:Laguerra: : Ça n'a rien de surprenant! Mais n'est-il pas pourtant retourné en ville pour approvisionner Sancho et Pedro?
Modesto: Si! Il le fallait bien. D'ailleurs, ces deux-là nous devaient une grosse somme. Mais à présent, il musarde devant ses ruches. Avec les vendanges qui approchent...
Isabella dégagea avec douceur la pointe de son sein droit de la petite bouche avide qui la pressait et, avant de changer l'enfant de côté, le tint un moment à bout de bras devant elle. Il avait presque deux mois et promettait déjà d'être plein de vie comme jadis Marco.
Modesto: Vous ne l'avez pas raté votre petit gars!
:Laguerra: : Oui! Ce glouton a plus de santé que son illustre cousin, Charles d'Autriche!
Modesto: Cela n'a rien d'étonnant quand on sait que ce malheureux don Carlos a seulement quatre arrière-grands-parents au lieu de huit!

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:Laguerra: : Et six arrière-arrière-grands-parents, alors qu'il devrait en avoir seize! Quelle horreur! Les membres de ma famille abusent des unions consanguines qui finiront par épuiser la lignée... Je suis moi-même le fruit d'une sorte d'inceste.
Modesto: Comment ça?
:Laguerra: : Mon père, âgé de dix-sept ans à l'époque, était tombé follement amoureux de Germaine de Foix, la seconde épouse de son grand-père maternel. Si aux yeux de gens, cet amour pouvait être condamnable, au moins, il n'y avait pas de lien de sang entre mes parents!
Modesto: Quel âge avait-elle?
:Laguerra: : Vingt-neuf ans. C'était une femme discrète et affectueuse qui ne souffrait pas encore de problèmes d'obésité.
Modesto: Mmmm! En tout cas, pour en revenir à don Carlos, il est certain que beaucoup de ses afflictions physiques semblent découler de l'inceste entre la maison de Habsbourg et les maisons royales d'Espagne et du Portugal.
L'apprenti fit cette remarque, mais, de toute évidence, il se souciait du neveu d'Isabella comme d'une guigne. L'aventurière coucha tendrement Javier dans ses bras et lui tendit son second mamelon d'où sourdait le lait. Modesto, gêné, regarda ailleurs.
Tout en berçant son fils, elle murmura:
:Laguerra: : Mon bébé!... Que tu es beau!
De ses lèvres, elle essayait de saisir au vol les deux menottes roses qui s'agitaient devant sa figure, cherchant à attraper une mèche de cheveux. Finalement, le petit choisit le nez de sa mère et le tira avec décision.
Riant et pleurant à la fois, elle lui dit:
:Laguerra: : Mais tu es déjà très fort!... Oh, Modesto, comment son père peut-il rester là où il est en sachant pertinemment que j'ai enfanté?
Le jeune apprenti n'eut pas le loisir de donner une réponse à une question qui, d'ailleurs, n'en demandait pas. Une autre fut formulée immédiatement:
:Laguerra: : Où est Tao en ce moment?
Modesto: Probablement avec ses chères abeilles. S'il ne nous aide plus, il n'y a plus qu'à fermer boutique!
Sa réplique était pleine de rancune.
Modesto: Matéo, Diego et moi ne pouvons y suffire. Et l'absence du señor Mendoza nous met déjà assez dans l'embarras!
:Laguerra: : Et Estéban? Tu l'oublies?
Modesto: Non, mais Agustín ne fait pas encore ses nuits et votre gendre parait très fatigué. Il n'est pas au meilleur de sa forme, pour le moment.
Isabella soupira.
:Laguerra: : Je sais, Modesto, je sais. Tu as pourtant bien fait de venir me trouver. Je parlerai à Tao... Mais pas tout de suite. Je dois d'abord m'entretenir avec mon père cet après-midi.
Le jeune homme la remercia puis s'en alla.
Parmi les branches du flamboyant bleu, au-dessus de la tête de la jeune mère, une nuée d'oiseaux pépiaient, sifflaient et piaillaient. Perchée sur le toit de l'étuve, une tourterelle roucoulait. On entendait les coups de sabot que les chevaux donnaient dans leurs bat-flancs...
Gorgé de lait, Javier s'endormait contre le sein de sa mère. Elle referma sa chemise, se leva pour regagner son logis.

☼☼☼

À l'heure dite, escortée d'Estéban, Isabella pénétrait dans la plaza del Rei, la cour du Palais Royal. Elle mit un pied à terre près de l'escalier où Christophe Colomb aurait jadis fait un baisemain à la reine Isabelle de Castille. La grand-mère maternelle de Charles Quint s'étant tenue, parait-il, debout sur les marches.
La toilette de l'aventurière lui avait posé quelques problèmes. Elle savait combien son père appréciait la simplicité, surtout si l'on devait marcher à travers champs, mais d'autre part, il tenait à ce que l'on respectât un certain décorum et donc une certaine recherche lorsque l'on était admis à l'honneur de l'approcher en son particulier.
Aussi, après mûre réflexion, Isabella avait opté, avec l'approbation de sa fidèle servante, pour une robe de soie mate à dessins noirs et blancs qu'un étroit ruban vert ceinturait sous la poitrine. Ses seins furent bandés bien serré pour empêcher l'épanchement du précieux liquide maternel. Un petit hennin court, de la même couleur de jeune feuille et ennuagé de mousseline blanche amidonnée, la coiffait. Un seul bijou soulignait son décolleté: la chimère d'or qu'elle avait portée le jour de son mariage.
Elle n'eut même pas le temps d'aller jusqu'à la porte du château: le souverain en sortait. Il eut en la voyant une exclamation joyeuse et vint vers elle d'un pas vif, tandis qu'elle pliait tant bien que mal le genou pour le saluer et dissimuler sous le respect une envie de rire qui lui venait. En effet, vêtu à son habitude depuis son veuvage d'une tunique courte de petit drap noir serrée par une ceinture de cuir et qui lui venait à mi-cuisse, l'Empereur-roi portait le plus étonnant couvre-chef que sa fille eût jamais vu. C'était, enfoncé sur le bonnet de soie rouge qui couvrait ses impériales oreilles, une sorte de chapeau cardinalice noir dont les bords très larges et épais d'un doigt abritaient entièrement ses épaules et l'environnait d'ombre. Ainsi coiffé, sa ressemblance avec un champignon était irrésistible et le sourire que lui offrit Isabella pétillait d'une telle gaieté qu'il ne s'y trompa pas.
C.Q: C'est mon chapeau qui t'amuse, ma chère fille? Eh bien, sache que j'y tiens beaucoup car, pour le chaud, il vaut une petite maison, et, pour la pluie, il me tient à couvert mieux que mes couvre-chefs habituels qui se transforment alors en gouttières... C'est une idée que j'ai prise à Tomás de Villanueva, l'archevêque de Valence.
:Laguerra: : Ma foi, père, c'est une bonne idée. Je déplore seulement que l'usage ne nous permette pas, à nous autres femmes, d'en porter de semblables...
C.Q: Tu le pourrais si tu étais abbesse. Mais au fait, rien ne t'empêche d'en lancer la mode! Une jolie femme ne peut-elle se permettre quelques fantaisies?
Isabella n'eut pas le loisir de répondre. Échappant aux mains d'un page, un grand dogue Allemand blanc accourait et vint gambader autour de Charles avant de se coller contre ses jambes en levant vers lui sa tête fine. Même sans le riche collier clouté d'or et de pierres précieuses, elle aurait reconnu le chien favori de son père. Celui-ci se mit à rire:
C.Q: Ah, Sempere! Tu veux donc venir te promener avec nous? Mais nous allons au jardin, tu sais, et il faudra nous suivre sagement. Il ne s'agit pas de bouleverser les plates-bandes. Te souviens-tu de lui, Isabelle?
Tout en caressant le dos soyeux de l'animal, elle répondit:
:Laguerra: : Bien sûr, père. Je me souviens surtout de cette fameuse toile qui vous représente et comment Tiziano Vecellio, grâce à son habileté, est arrivé à faire ressortir vos traits de caractère respectifs. Cet homme a vraiment la capacité de représenter une réalité concrète, un moment et un climat particuliers.

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En 1530, par l'intermédiaire du marquis de Mantoue, l'artiste rencontra Charles Quint à l'occasion d'un voyage du monarque en Italie. Trois ans plus tard, l'Empereur lui accorda le titre de Conte Palatino et Cavaliere dello Sperone d'Oro, un honneur sans précédent pour un peintre. Durant sa période maniériste, le Titien avait réalisé une série de portraits des proches du souverain, dont le célèbre Charles V et son chien.
:Laguerra: : Et puis, on n'oublie pas si facilement un compagnon d'armes... surtout aussi beau que celui-là.
C.Q: Il est vrai... Vous aviez fait, tous deux, de la belle ouvrage.
L'aventurière se remémora des faits, vieux d'une quinzaine d'années.

Le grand roi d'Espagne exigeait, non seulement que ceux qui l'approchaient par hasard, mais aussi des seigneurs de sa cour, qui sans cesse l'entouraient, la plus grande déférence, le plus grand respect. Tous devaient plier devant sa volonté souveraine. Alors que les tracas de la guerre et les soucis politiques n'absorbaient pas outre mesure le prince, il se livrait aux plaisirs de la chasse, son passe-temps favori, auquel il apportait un zèle et un amour-propre passionnés. Or, un jour, de passage en Andalousie, étant allé tirer la perdrix avec Isabella et un groupe de gentilshommes qu'il avait invités à l'accompagner, il se trouva un moment isolé avec un des gardes royaux. La figure ouverte du jeune homme, son allure pleine de franchise et ses manières correctes avaient attiré sa bienveillante attention. L'ayant vite jugé habile tireur, il l'avait autorisé à faire à son côté le coup de feu, lui disant:
C.Q: Nous allons voir qui de nous sera le plus adroit.
Les serviteurs de Sa Majesté étaient déjà chargés d'oiseaux, et l'on allait sonner le retour, quand, tout à coup, une dernière perdrix s'envola, devant les deux rivaux. Deux détonations retentirent... la perdrix tomba inanimée.

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C.Q: Qui, selon toi, à tué cette perdrix?
:? : Moi, Sire!
C.Q: Toi! Mais pas le moins du monde! C'est moi!
:? : Votre Majesté se trompe!
C.Q: Le roi ne se trompe jamais, sache-le, drôle, et avoue que tu te vantes!
:? : Je ne puis dire ce qui n'est point la vérité.
C.Q: Ce qui ne t'empêche pas de mentir!
Le ton commençait à monter et le jeune garde royal devint très pâle. Sempere se redressa. Quittant sa pose élégante d'animal héraldique, le chien se leva et gronda. Charles Quint posa vivement sa main sur son collier orfévré:
C.Q: Paix, mon fils, paix! Recouche-toi.
Mais Isabella remarqua que les yeux de son père avaient curieusement rétréci. De mauvaise grâce, en montrant les dents, Sempere obéit. L'Empereur reprit:
C.Q: Allons, déclare franchement lequel de nous deux a tué l'oiseau.
Froidement, sèchement, les dents serrés, l'autre répéta:
:? : Moi, Sire!
Luis de Quijada, le fidèle majordome du souverain, murmura alors à la jeune Isabella:
LDQ: Cet homme doit être fou! Ma parole, il se prend pour le pape!
:Laguerra: : Je ne suis même pas certaine qu'il ne se croie pas un peu au-dessus. Mais chut!
Exaspéré par son obstination à laquelle son despotisme n'était pas habitué, Charles Quint perdit toute mesure dans le langage, et s'écria:
C.Q: Tu mens, manant!
Il n'avait pas achevé cette phrase violente que, exaspéré, le jeune garde levait la main sur lui. À cet instant, Isabella bouscula Luis et fit claquer son fouet. Il mordit le poignet du garde qui, déséquilibré, tomba à terre, laissant échapper le long couteau. Les yeux vifs de l'infante Isabelle rivés sur le jeune homme avaient entrevu l'arme, l'espace d'un éclair, et sa réaction avait été immédiate. Foncer droit devant elle avec une seule idée: écarter du roi la menace de mort qu'elle venait d'entrevoir. Le dogue avait réagi avec la même impétuosité et, les pattes sur la poitrine du garde, il tenait sa gorge sous la menace de ses crocs. Isabella cependant ré-enroulait la lanière de cuir, ramassait le poignard et, genou en terre, l'offrait à son père:
:Laguerra: : Sire, cet homme voulait tuer le roi!
Sans rien dire, celui-ci saisit l'arme et l'examina, prenant tout son temps. Apparemment, il était peu pressé de rappeler son chien qui grondait toujours, ce qui d'ailleurs, paraissait inquiéter assez peu le garde. Si son visage n'était plus qu'un masque de fureur impuissante, c'est uniquement parce qu'il venait de regretter son geste brutal. Malheureusement, cette lueur de bon sens arrivait trop tard.
Le premier mouvement du roi fut de tuer l'audacieux à bout portant. Heureusement pour lui, l'escopette du monarque était déchargée.
Son second mouvement fut de le protéger contre la colère des courtisans. Réagissant bien longtemps après la jeune fille, il n'en demeurait pas moins qu'ils avaient vu de loin le geste effroyable, et se précipitaient, épées nues, sur ce criminel qui avait osé lever la main sur la personne sacrée de leur roi.
Le troisième mouvement consista, c'était à craindre, à l'envoyer en prison... en attendant qu'il fût pendu.
Toujours à genou, Isabella levait vers son père ses grands yeux dont aucun nuage ne troublait la limpidité.
C.Q: Relève-toi, ma fille. Sempere, retourne te coucher. Vous nous avez bien servi et vous aurez votre récompense... Capitaine de Ávalos!
Le militaire du royaume de Naples au service de l’Espagne vint se placer auprès du jeune garde qui, toujours à terre, n'osait se relever par peur des crocs du molosse qui, bien qu'ayant obéi, grondait toujours:
Avalos: Aux ordres du roi! Qu'ordonne-t-il?
C.Q: Alfonso, mon ami, ôtez-le de là avant que la colère ne nous gagne...
Ávalos: Et que faut-il en faire?
Le souverain ne répondit pas tout de suite. Lugubre, goutteux, prognathe, il était physiquement dégénéré. Les yeux exorbités, la bouche perpétuellement entrouverte, car les végétations l'empêchaient de respirer, il méditait.
Ce ne sont tout de même pas les digestions difficiles, après ses goinfreries habituelles, qui paralysaient sont esprit au point de ne plus y voir clair! Non, car malgré son visage stupide, Charles Quint était d'une rare intelligence.
C.Q: Faites-le conduire en notre château de Triana, sous bonne escorte. Il s'y trouve, si nous ne faisons pas erreur, une cage encore vide.
Le malheureux garde ne se faisait aucune illusion, même légère, et se jugeait voué, sans espoir, au bourreau. Il fut entraîné par quatre solides lansquenets qui le portaient plus qu'ils ne l'encadraient vers une geôle du château de Saint-Georges, à Séville. Ses jambes battaient l'air de façon grotesque... Sempere, apaisé s'était recouché aux pieds de son maître.
Bien plus tard, rentré en son château, Charles Quint se retira dans ses appartements privés et réfléchit longuement, puis il fit comparaître le condamné. Il lui fit observer que sa faute était d'autant plus grave qu'il ne savait pas s'il n'avait pas menti, puisqu'il restait impossible pour tout le monde d'attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre la mort de la perdrix. Le coupable s'exclama:
:? : Ce n'est point douteux pour moi, Sire!
C.Q: Et sur quoi reposes-tu une affirmation si prétentieuse?
:? : Sur la sûreté de mon tir, Sire.
C.Q: Et c'est justement la sûreté du mien, qui me fait te démentir! Me crois-tu donc moins habile chasseur que toi?
:? : Certes non, Sire, mais c'est moi qui ai tué l'oiseau. Ce serait facile à prouver s'il plaisait à Votre Majesté de regarder le cadavre de la bête.
C.Q: Comment cela?
:? : Vous, Sire, durant tout le jour, ne vous êtes servi que de plomb. Moi, au contraire, je n'ai utilisé que de petites balles.
C.Q: Je suis avant tout ami de la logique et de la vraisemblance.
Le roi ordonna qu'on apportât la perdrix. Elle avait le corps traversé de part en part par une balle, ce qui donnait raison aux dires du jeune homme.
Charles Quint était trop épris de la chasse, pour ne pas admirer un beau coup de fusil, même s'il en était jaloux. Aussi se sentit-il vaguement saisi de remords d'avoir provoqué la colère de son heureux concurrent.
Il resta rêveur... En effet, le geste sacrilège, que son hautain orgueil ne savait pardonner, demeurait et appelait le supplice! Cependant, après quelques instants, il questionna:
C.Q: En admettant même que tu aies tué cette perdrix, rien n'excuse l'indigne attentat auquel tu t'es livré sur ma personne! Me demandes-tu humblement pardon d'avoir été assez audacieusement téméraire pour oser frapper ton roi?
Se redressant de toute sa taille, d'une voix très forte, très claire, le soldat s'écria:
:? : Non, Sire, car Votre Majesté m'a traité de menteur!
Cette fière réponse eut le don d'éteindre tous les bons sentiments qui naissaient dans l'esprit et dans le coeur de l'autoritaire souverain Espagnol. Ce dernier leva l'audience, non seulement sans avoir en rien modifié ses premières instructions, mais en ordonnant, en plus, que l'on conduisit le condamné à Madrid et qu'on le mît en chapelle.
Le terrible monarque, en rejoignant la cité, ne cessait de penser à cette aventure singulière. Certes, la potence, toujours prête à accueillir les insensés se rendant coupables du crime de lèse-majesté, allait bien le venger de ce brutal personnage! Mais le gibet était-il vraiment mérité? N'avait-il pas, le premier, commis une faute grave, qui excusait un peu l'exaspération de l'autre, en l'insultant dans son honneur de soldat, et surtout en l'insultant à tort?
Justicier suprême de son peuple, Charles Quint tenait à honneur d'être toujours équitable. Aussi fit-il renouveler, sous main, la veille du jour fixé pour l'exécution de l'arrêt de mort, une tentative auprès de son agresseur, lui faisant promettre sa grâce, pourvu qu'il demandât pardon.
Mais tout fut inutile. Le garde refusa absolument de s'humilier.
Le roi ne voulait pas croire à un tel dédain de la vie chez un jeune homme. Il fit comparaître à nouveau le condamné devant lui, déclara que c'était le dernier entretien qu'il lui accordait et lui demanda enfin s'il se repentait.
:? : Sire, si j'avais mille vies, et que Votre Majesté me dise mille fois, sans raison, que je mens, mille fois je me révolterais, et mille fois j'irais tranquille au supplice.
C.Q: Alors, tu préfères mourir que de formuler des excuses?
:? : Après l'insulte que Votre Majesté m'a faite, si j'avais été gentilhomme, ne pouvant me servir de mon épée pour tuer mon roi, je me la serais passée au travers du corps, ne croyant pas de ma dignité de survivre à une semblable offense! N'étant qu'un pauvre paysan de Castille, je me suis conduit comme tel. Mendier mon pardon serait aujourd'hui renier mon acte d'hier! La potence ne saurait être infamante pour celui qui y monte par respect de son honneur!
Charles Quint, pensif, regardait l'homme, l'écoutant sans l'interrompre. L'admiration, cette fois, l'emporta sur la colère, et il s'écria:
C.Q: Tu es un vrai Espagnol, courageux et fier! Tu manquerais à mon règne! Que ne suis-je entouré, sans cesse, de gens qui te ressemblent! Non seulement je te pardonne, mais encore je t'attache à ma personne!
Alors, le garde, les larmes aux yeux, s'agenouilla devant le roi, et, le remerciant d'une grâce qu'il n'avait pas voulu demander, il dit, en termes si simples et si francs, son bonheur de l'obtenir, jurant de mettre au service du prince son sang et sa vie, que tous les seigneurs présents se sentirent émus.
Peu de temps après, la Chancellerie expédia officiellement au jeune homme le titre de comte de Punourostro.


:Laguerra: : Qu'est devenu cet homme que Sempere et moi avions maîtrisé, père?
C.Q: Ah! Ce gentilhomme demeura, jusqu'à son trépas, un de mes vassaux les plus loyaux.
:Laguerra: : Il est tombé malade?
C.Q: Ma foi, non. Je crois qu'il est mort de colère. C'était dans son tempérament. Il a été enterré dignement et on a dit trois messes pour le repos de son âme.
Ayant dit, Charles Quint se signa dévotieusement, donna une friandise au chien et reprit son chemin.

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 26 avr. 2019, 23:07, modifié 2 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 22 févr. 2019, 21:09

Suite.

Conversation sous un cerisier.

En face du logis, aucun mur ne défendait la vue. Une simple barrière basse que le roi poussa lui-même donnait accès au jardin et au verger.
En le suivant au long des allées sablées, Isabella pensa que le jardinier du château, à l'instar de Pacello da Mercogliano, était une sorte d'artiste. Ses parterres d'ornement ou simplement potagers, dessinés en buis avec une grande rigueur, présentaient des formes variées. Quant aux plantes qui les composaient, elles étaient choisies pour leurs couleurs. Et si, au jardin d'ornement, les roses et les lys régnaient en maîtres, au potager, les légumes et les herbes aromatiques étaient rangés suivant leurs nuances de façon à offrir un ensemble agréable à l'œil. L'arrosage y était perfectionné, car le jardin recevait l'eau de la fontaine, elle-même reliée au château par des tuyaux de plomb ou de poterie.
Quelques ouvriers étaient au travail et Isabella aperçut Estéban en conversation avec l'un d'eux. L'arrivée de Charles Quint n'interrompit pas l'ouvrage. À son approche, chacun ôtait son bonnet pour le saluer, puis se remettait au travail. Le roi s'arrêtait volontiers auprès de ces hommes choisis par ses soins et qu'il aimait bien pour leur dire quelques mots ou faire une remarque, toujours aimable et toujours pertinente. Au point que l'aventurière en vint à se demander ce qu'elle faisait là: son père semblait complètement l'avoir oubliée. D'un jardinier à l'autre, il parlait surtout à son chien...
Enfin, on franchit la barrière d'un grand verger dont les pruniers croulaient littéralement sous leurs fruits de couleurs diverses. L'Empereur en cueillit quelques-uns, partagea avec sa fille, puis, tout en crachant les noyaux, désigna un banc de pierre placé sous un cerisier. La récolte était faite depuis longtemps mais, bien feuillu, l'arbre donnait une ombre fraîche. Le roi s'installa, fit signe à sa visiteuse de prendre place à son côté, ôta son grand chapeau qu'il laissa tomber dans l'herbe, puis soupira:
C.Q: Or, ça, Señora Mendoza, dis-moi un peu ce qui se passe en Catalogne et ce que tu y fais.
:Laguerra: : Pas grand-chose, je le crains, père. Je suis surtout occupée à élever tes petits-enfants et attendre le retour de Juan.
C.Q: Sans doute, sans doute! Mais c'est de ton frère Philippe dont j'aimerais que tu me parles. Tu as eu des nouvelles de lui récemment, ce qui n'est pas mon cas. Dresse m'en le meilleur portrait que tu peux!
Isabella fit de son mieux, surtout pour rester objective, ce qui n'était pas facile car, connaissant les vifs sentiments chrétiens de son géniteur, elle ne voulait pas l'indisposer en lui montrant à quel point elle détestait son demi-frère. Il était impossible de passer sous silence les exactions, la brutalité du prince, mais lorsqu'elle sentit qu'elle allait se laisser emporter par le ressentiment, elle s'arrêta, détournant même les yeux pour éviter le regard aigu qui les cherchait.
:Laguerra: : Je ne vois pas ce que je pourrais te dire de plus...
Elle fit cette conclusion en se penchant pour cueillir un brin de menthe. Elle se mit à le mâchonner pour déjouer les caprices de Dame Nature. Sa poitrine se fit de plus en plus douloureuse et elle pensa instantanément à Javier.
L'Empereur laissa le silence tomber un moment entre eux. On n'entendait plus que les oiseaux...
C.Q: Le señor De Rodas est plus prolixe que toi, ma chère enfant. Pourquoi ne me parles-tu pas de cet homme qui t'a poursuivi de ses assiduités?
:Laguerra: : Parce que cette cour était invraisemblable. Je ne pense pas être veuve.
C.Q: Non, tu ne l'es point. Du moins, je te le souhaite.
Isabella se sentit pâlir et constatait que ses mains devenaient de plus en plus froides. Elle regarda son père avec épouvante, mais il ne lui offrait qu'un profil hermétique. Néanmoins, elle chassa cette idée funeste. Si Juan ne respirait plus quelque part sous le ciel, un pressentiment l'en aurait avertie. Elle aurait senti qu'une partie d'elle-même avait cessé de vivre...
:Laguerra: : S'il me permet de l'interroger... que veut dire le roi?
C.Q: Que j'ai eu quelques nouvelles de ton époux. J'ai appris de source sûre qu'il s'était rendu en Flandres. Mon ambassadeur en Angleterre, Eustache Chappuis, avait fait sa connaissance et avait voyagé avec lui au début du mois de février. Il m'en a touché un mot car Mendoza avait évoqué la cour d'Espagne.
Ce fut comme si une poigne sans pitié étreignait brutalement le cœur de l'épouse, ainsi qu'on serrait sous ses plumes le col d'un pigeon pour l'étouffer.
:Laguerra: : Il est allé en Flandres?!? Pour y faire quoi?
C.Q: Peut-être rien en ce qui le concerne. Honnêtement, je ne sais pas. En revanche, mon ambassadeur devait passer par les canaux du pays pour me rejoindre à Louvain.
:Laguerra: : Dieu! Est-ce possible?
C.Q: Te voilà toute pâle, ma fille! Tu ne vas pas te pâmer, au moins?
Isabella secoua la tête comme on chasse une mouche.
C.Q: Ton mari semble incapable de se tenir tranquille, en tout cas.
:Laguerra: : Peut-on lui reprocher de vouloir demeurer fidèle à ses serments d'aventurier?
C.Q: Votre mariage les a rendus caducs et j'espérais qu'il en viendrait à considérer la foi qu'il t'avait jurée sur ce bateau, lors de votre union.
:Laguerra: : Il n'est pas le seul fautif, père. Peut-être que si j'avais été plus patiente... moins emportée...
Ainsi lancée, il fallut bien qu'elle lui apprît ce qui s'était passé après la naissance de Joaquim. Elle s'attendait à une sévère mercuriale, mais Charles Quint se contenta d'éclater de rire et elle se sentit vexée:
:Laguerra: : Oh, père! Est-ce si drôle?
C.Q: Ma foi, oui. Ta conception du mariage pourrait désarmer une douairière tant elle est originale. Il te faut tout de même apprendre qu'un homme tel que Mendoza ne se mène pas ainsi en laisse. En ce point, il me ressemble: combien de fois ai-je du laisser ma très chère femme seule à Séville quand je partais au quatre coins de mon empire. Dieu ait son âme... Sa vie de couple était réduite à une alternance de solitude et de grossesses à répétition.
:Laguerra: : Tout comme la mienne...
C.Q: Ceci dit, n'aie pas de regrets! Même si tu t'étais pliée à la sainte obéissance de l'épouse, cela n'aurait rien changé. Mendoza aurait couru aussi vite à son devoir pour me rejoindre à Majorque. Ne regrette donc rien! D'ailleurs, il ne faut jamais rien se reprocher car c'est la meilleure manière d'affaiblir l'âme et la volonté les mieux trempées. Que penses-tu faire, à présent?
:Laguerra: : Mais... essayer de rejoindre Juan, si toutefois tu veux bien me dire où il se trouve exactement.
L'Empereur se leva, plia deux ou trois fois ses genoux qui craquaient pour les assouplir et se mit à marcher de long en large, les mains nouées derrière le dos.
C.Q: Ce serait avec joie... si seulement je le savais!
:Laguerra: : Si tu... Pardon, père, mais tu viens de me dire que Juan était parti pour les Flandres.
C.Q: À Anvers, pour être plus précis...
Isabella pensa à la lettre de change reçue en février.
:Laguerra: : Anvers... Évidemment... (Pensée).
C.Q: ... Puis il est reparti. Ma sœur Marie est certaine de l'avoir vu à Berssele et tout me pousse à croire que c'était bien lui qu'on a incarcéré à Emden un peu plus tard... Un homme vêtu d'une cape bleue et rouge, ça ne court pas les rues!
Isabella fit des yeux ronds.
:Laguerra: : Incarcéré! Pour quel motif?
C.Q: Il s'est opposé à l'arrestation d'un Juif accusé de meurtre. Je disais donc qu'il a été enfermé dans une bonne forteresse, bien défendue et pourvue des meilleures geôles qui soient. Seulement, il n'y est pas resté.
:Laguerra: : Mais... Pourquoi?
C.Q: Pour la meilleure des raisons: il s'est évadé.
:Laguerra: : Évadé? Et on ne l'a pas retrouvé?
C.Q: Eh non!
:Laguerra: : Mais enfin, père! Tu possèdes la meilleure police d'Europe, le meilleure service de messagerie, la plus puissante armée...
C.Q: Je possède tout cela, en effet, mais aussi des gouverneurs de prison pourvus de filles assez stupides pour aider à la fuite d'un prisonnier séduisant. Ton époux, ma chère Isabelle, s'est enfui à l'aide d'une lime et d'une corde qu'on lui avait apportées dans un panier de fromage et de fruits. Voilà! Tu sais tout.
Isabella resta muette quelques instants. Dans son âme s'affrontaient les sentiments les plus contradictoires. Bien sûr, elle éprouvait une grande joie en entendant parler de Juan comme d'un être vivant, non comme un disparu. Pendant tout ce temps, il s'était trouvé ailleurs, voilà tout. Il mangeait, dormait, riait, en aimait peut-être une autre... loin d'elle... mais, enfin, il prenait à nouveau corps. Ce n'était plus ce fantôme insaisissable dont elle venait souvent à se demander s'il existait toujours... Il y avait un endroit du monde où son rire éclatant résonnait encore de temps à autre... Elle avait retrouvé sa piste, or elle était trop femme pour que l'épisode de la fille du gouverneur lui causât un vif plaisir, même si sa propre conscience, en dépit de sa récente aventure, n'était pas tout à fait nette.
:Laguerra: : On ne l'a pas recherché?
C.Q: Bien sûr que si. La forteresse étant bâtie sur un rocher qui domine l'Ems, on a d'abord pensé qu'il avait pu se noyer, mais c'est un cours d'eau placide et on s'est aperçu que la barque d'un pêcheur avait été "empruntée".
:Laguerra: : Mon Dieu! Et s'il lui était arrivé malheur? Seul, sans armes, sans argent, il a pu être attaqué, blessé peut-être?
C.Q: Ah! Ne commence pas à pleurer! Songeant à cette possibilité, j'ai fait proclamer à tous les carrefours du royaume sa description physique, promettant une forte récompense à qui le ramènerait vivant, et une autre... beaucoup, beaucoup plus faible, à qui le ramènerait mort! Rien n'est venu. J'ai même fait mieux: son aide, un certain...
:Laguerra: : Alberto...
C.Q: Oui, c'est ça. Eh bien, il a été relâché, puis on l'a suivi discrètement. Il a filé droit sur le port... et je n'ai plus eu aucune nouvelle de lui... ni d'ailleurs des deux hommes que j'avais chargés de le surveiller, mais il est vrai que, les Espagnols ne sont guère en odeur de sainteté dans le nord de l'Europe. En tout cas, une chose est sûre: personne n'est venu demander de récompense, mais ton époux coûte tout de même très cher à ma trésorerie...
:Laguerra: : J'en suis désolée, père, mais si l'on t'avait livré Juan, quel aurait été son sort? Est-ce que... Est-ce qu'il aurait été...
C.Q: Exécuté? Me prends-tu pour un bourreau? En tant qu'Empereur, je dois assurer la stabilité politique et la résolution pacifique des conflits en endiguant la dynamique du pouvoir. Mon rôle est d'offrir une protection aux sujets contre l'arbitraire des seigneurs... Et puis, ton mari a agi sous la demande de Yossel de Rosheim, un avocat qui me remet au nom de l'ensemble des juifs d'Europe, la somme de trois mille florins à titre de contribution à l'effort de guerre. Dans la lettre de protection de Spire, j'avais condamné les accusations de meurtre rituel contre les Juifs et ordonné qu'aucun d'entre eux ne soit mis en prison ou condamné pour ce crime sans preuves suffisantes. Yossel désirait cette lettre, car à Wurtzbourg en 1543, cinq hommes accusés de meurtre rituel avaient été emprisonnés et torturés. Après avoir personnellement intercédé en faveur de ces prisonniers, Il leur avait obtenu mon pardon... En ce qui concerne ton époux, je l'aurais enfermé encore une fois mais en cage et ici même, dans la prison de Barcelone pour qu'il soit près de toi... Viens, à présent! Je me sens le besoin de marcher un peu!
Isabella ne bougea pas. L'œil fixe, elle contemplait la pointe de ses souliers qui soulevaient les ramages de sa robe et tenait ses mains serrées très fort l'une contre l'autre, selon son habitude lorsqu'elle était en proie à une émotion.
Le roi se retourna, impatient.
C.Q: Eh bien? Que fais-tu?
Elle leva sur lui de grands yeux désolés.
:Laguerra: : Et... s'il s'était réfugié au manoir de Corçà?
C.Q: Qui? Mendoza? Tu penses bien que l'idée m'en est venue. Mais si c'était le cas, quelqu'un du domaine l'aurait vu. Allons, reprends courage! Je suis certain qu'il est vivant.
:Laguerra: : Imagine qu'il soit quand même revenu et, par le plus grand des hasards, aurait surpris ce Jaume en train de m'embrasser...
C.Q: Voyons, Isabelle! C'est insensé! Un homme marié qui revient vers sa femme ne fuit pas devant un rival même si sa tête est mise à prix!
:Laguerra: : Alors c'est qu'il est loin... trop loin! Je me souviens qu'il avait évoqué Lisbonne dans sa dernière lettre.
C.Q: Lisbonne, dis-tu? Nous pouvons, au moins, savoir s'il y est allé! J'en écrirai à mon beau-frère, Jean III après le souper. C'est, tu le sais certainement, une "ville mondiale" qui s'est imposée comme centre du commerce européen. L'Angleterre, alliée au Portugal, est son partenaire le plus important. C'est peut-être, avec Venise, la cité la mieux surveillée du monde et un étranger ne peut y entrer sans attirer l'attention. Nous aurons bientôt des nouvelles, mais quitte cet air désolé et rentrons. On ne va pas tarder à corner l'eau.
Cette fois, Isabella se laissa emmener.
Sans plus parler qu'à l'aller, le roi et sa fille remontèrent vers la cour d'honneur où se pressaient à présent des valets, des chevaux et des équipages. Avec une surprise non dénuée de curiosité, l'aventurière remarqua une vaste litière pourpre dont les portières montraient de grandes armes surmontées d'un chapeau de cardinal qui lui semblèrent vaguement familières. Elle posa sa main sur le bras du souverain pour l'arrêter.
:Laguerra: : Sire! Que le roi me pardonne, mais s'il reçoit ce soir un prince de l'Église, il vaudrait mieux que je rentre chez moi.
C.Q: Sans souper? Alors que je t'ai invitée? Et pourquoi cela s'il te plaît?
:Laguerra: : Franchement père... Je suis un peu fatiguée et je crains de ne pas me sentir à l'aise. En outre, mes vêtements...
C.Q: Que me chantes-tu là? Tu es superbe et il faudra bien que tu soies à l'aise car je t'ai invitée spécialement ce soir pour que Alessandro Farnese voie le cas que je fais de toi.
Sous l'œil pétillant de satisfaction de son père, Isabella se sentit verdir et, épouvantée, souffla:
:Laguerra: : Alessandro Farnese! Tu as invité le...
C.Q: Le pape Paul III. Il devrait te plaire! À présent, je te quitte: il faut que j'aille faire quelque toilette! Et je vois là, la señora de Borgia qui vient te chercher pour te conduire auprès de la princesse Jeanne. Ta demi-sœur se réjouit de te revoir.
Salué jusqu'à terre par ceux qui encombraient la cour d'honneur, Charles mena Isabella vers la dame qui attendait près de l'entrée de l'escalier, déjà pliée en deux par sa révérence. Comme, en outre, elle baissa la tête par respect à l'approche du roi, celui-ci manqua se heurter à la flèche du grand hennin pointu qu'elle portait. Il écarta l'obstacle, ce qui faillit causer la chute de l'édifice. Mi-plaisant, mi-fâché, il s'écria:
C.Q: Trop haut, señora de Borgia, beaucoup trop haut! Quelle rage ont donc les femmes de vouloir se prendre pour des clochers d'églises? Ce qui m'étonne, c'est que mon royaume ne compte pas plus de borgnes.
Avec une sérénité et même un sourire montrant qu'elle n'était point impressionnée, la sœur du quatrième duc de Gandie, répliqua:
SDB: Je demande pardon au roi. J'ai toujours pensé que l'honneur d'accompagner une infante d'Espagne doublée d'une future princesse de Portugal obligeait à un certain décorum dans la toilette. C'est une forme de respect.
C.Q: Eh bien, portez-le donc moins pointu!
Et, sifflant gaiement un air de chasse, Charles Quint disparut dans l'escalier à vis, laissant les deux femmes en tête à tête:
SDB: Venez señora.
La dame de compagnie tendit la main à l'aventurière qui ne pouvait s'empêcher de rire.
SDB: La princesse votre sœur a grande hâte de vous revoir et vous pourrez vous rafraîchir avant le souper.

☼☼☼

Habituée à voir son père vivre dans la plus grande simplicité, Isabella fut surprise de l'apparat déployé pour ce dîner et la splendeur de la salle où il se déroula. Cette grande pièce faisait partie des appartements royaux du premier étage, ouverts seulement pour la venue d'étrangers de marque et en certaines circonstances. Elle donnait sur la terrasse soutenue par la galerie couverte du rez-de-chaussée. Son faste, vraiment royal, différait de l'éclatante somptuosité qui entourait naguère les ducs de Bourgogne. L'ameublement tendu de velours et les grandes tapisseries de haute lice donnaient à l'ensemble une note sévère accentuée par les vitraux de couleurs des hautes fenêtres qui entretenaient une sorte de pénombre. L'or des plafonds à caissons et des boiseries s'en trouvait assourdi, sauf quand les grands chandeliers, chargés de cierges, les illuminaient comme ce soir.
Trois tables étaient disposées: celle du roi, occupant la salle à manger proprement dite, ou tinel; celle des chevaliers et des grands offices de la maison royale à laquelle s'asseyaient les invités d'importance, celle enfin des aumôniers et écuyers. Une quatrième accueillait, hors des appartements, les bas officiers et les pèlerins ou voyageurs perdus qui, d'aventure, demandaient l'hospitalité. À la table du roi, la plus brillante et la mieux servie, les femmes étaient rares, sauf du temps où l'Impératrice Isabelle vivait encore et rendait visite à son époux.
Ce soir-là, elles étaient deux et ce fut avec un brin d'orgueil que l'aventurière prit place à la gauche du souverain.
La princesse Jeanne, charmante petite fille qui venait d'avoir dix ans, portait une haute coiffure d'un bleu doux piqueté d'or assortie à sa robe de cendal. Elle était assise auprès de l'invité d'honneur, lui-même installé à la droite de l'Empereur.
À soixante dix-sept ans, Paul III était un personnage assez remarquable pour que l'on s'y arrête un instant.

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Malade et fatigué, il restait pourtant un patriarche puissant et vigilant. Son camauro (chapeau) dissimulait la rareté de ses cheveux, mais d'autres signes trahissaient son âge: le long nez, les yeux noirs, les épaules affaissées et la barbe longue et inégale. Sa bouche bien ourlée mais épaisse et sensuelle dénonçaient le jouisseur, tandis que la splendeur un peu trop voyante des habits de pourpre et d'hermine, les fortes mains brunes et le teint olivâtre signalaient un étranger. En fait, il avait vu le jour en Italie, à Caduce. Il souriait avec une nuance d'ironie qui n'était pas sans charme, et son profil impérieux semblait fait pour la frappe des médailles.
Cet homme avait reçu la meilleure éducation que son époque pouvait offrir, d'abord à Rome, où il eut comme tuteur Pomponio Leto, puis à Florence au palais de Laurent le Magnifique, où naquit son amitié avec le futur Léon X, de six ans son cadet. Ses contemporains louaient son érudition dans toutes les disciplines de la Renaissance, particulièrement sa maîtrise des lettres classiques latines et italiennes. Avec de tels avantages de naissance et de talent, son avancement dans la carrière ecclésiastique fut rapide.
Le vingt septembre 1493, à peine âgé de vingt-cinq ans, il fut élevé au rang de cardinal-diacre de Saints Côme et Damien par le pape Alexandre VI. À cette époque, certains ne laissèrent pas échapper l'occasion d'ironiser sur la rapide consécration et surnommaient Alessandro Farnese, il cardinale della Gonnella, le cardinal de la jupe. Une allusion évidente aux avantages obtenus grâce à la faveur de sa sœur Giulia Farnese, la belle maîtresse de Rodrigo Borgia (Alexandre VI).
Alessandro porta la pourpre pendant plus de quarante ans, traversant tous les grades jusqu'à devenir doyen du Sacré Collège. En phase avec les abus de son temps, il eut une relation illicite avec Silvia Ruffini, veuve de Giovanni Battista Crispo avec laquelle il eut trois fils et une fille: Pier Luigi (1503) et Paolo (1504), légitimé par le pape Jules II, Ranuce et Costanza. Le futur Paul III avait accumulé nombre d'opulents bénéfices, mais avait dépensé son immense revenu avec une générosité qui lui avait valu la louange des artistes et l'affection du peuple Romain. Ses capacités naturelles et son habileté diplomatique, acquise de longue expérience, lui avait apporté un grand prestige parmi ses collègues du Sacré Collège, d'autant plus que son Palais Farnese excédait en magnificence toutes les autres places de Rome. Qu'il continuât de grandir en faveur sous des pontifes de caractères aussi opposés que les Borgia, Della Rovere et Médicis, fut une preuve suffisante de son habileté.
Universellement reconnu comme l'homme du moment, la piété et le zèle qui l'avaient caractérisé depuis sa prêtrise permirent d'oublier les extravagances de ses jeunes années.
Le peuple de Rome s'était réjoui de l'élection à la tiare du premier citoyen de leur ville depuis Martin V. Alessandro Farnese fut couronné le trois novembre 1534 à l'âge de soixante-six ans, après un conclave qui dura deux jours. Il ne perdit pas de temps pour s'atteler aux réformes. Le nouveau souverain pontife encouragea le développement de nouvelles congrégations religieuses : l'ordre des Théatins, les Barnabites et les Ursulines. On lui devait la condamnation officielle de l'esclavage par l'Église catholique en 1537. Il soutint également, par la bulle papale Regimi militantis ecclesiæ du vingt-sept septembre 1540, la compagnie de Jésus et la congrégation de l'Inquisition romaine, créée pour lutter avec les pleins pouvoirs contre l'hérésie. Son pontificat fut entaché de népotisme, immédiatement après son élection. L'élévation au cardinalat de ses petits-fils, Alessandro Farnese le jeune, quatorze ans, fils de Pier Luigi, et Guidascanio Sforza, seize ans, fils de Costanza, déplurent au parti de la réforme et entraînèrent les protestations de l'empereur Charles, mais cela fut pardonné, quand peu après, il introduisit au Sacré Collège des hommes de la trempe de Gasparo Contarini, Gian Pietro Carafa, Jacopo Sadoleto et Reginald Pole.
Ce soir, il était venu chercher l'approbation de Charles Quint pour relancer énergiquement le projet de tenue d’un concile œcuménique après la trêve de Crépy-en-Laonnois. Approbation gracieusement accordée: le roi pensait d'ailleurs que cette assemblée d'évêques pourrait rétablir l'unité chrétienne. Ce n'était pas la première fois que ces deux hommes se rencontraient, loin s'en faut!
Quand le dominateur de l'Asie et de l'Afrique, tout fier de sa victoire sur les Musulmans et de la prise de Tunis gagna Rome à l'été 1536, son aide-mémoire à la main, il fit le long procès de François 1er au pape. Rien ne fut oublié: la défaite de Pavie et le traité de Madrid, que le monarque Français avait pourtant juré sur la croix d'observer; le refus de recevoir le duché de Milan pour son troisième fils. Sur ce dernier point, en effet, le seigneur de Vanves ne s'était pas montré raisonnable, et c'était le moins que l'on puisse dire... Le roi de la Nouvelle-Espagne avait terminé son réquisitoire en évoquant ce qu'il appelât le rapt de la Savoie et du Piémont.
Une nouvelle guerre avait semblé inévitable et, une fois de plus, Charles, plutôt que de faire périr tant de braves gens, avait proposé de rencontrer son beau-frère à l'épée ou au poignard:
C.Q: De la manière qu'il lui plaira, en une île de mer ou en terre ferme! Sur un pont, dans un bateau, comme il voudra! Je m'en contenterai. Je me confie en Dieu qui jusqu'ici m'a été favorable, m'a donné la victoire contre lui, contre mes ennemis!
Ce n'était qu'une gageure!... Charles Quint le reconnaîtra plus tard, mais sur le moment, Paul III, épouvanté à l'idée de voir deux princes chrétiens se couper la gorge comme deux mécréants avait pris le monarque dans ses bras en essayant de le calmer:
Paul III: Point de passion! Reprenez votre naturelle douceur!
L'Empereur était lancé, et fort bien. Il se moquait royalement de sa "naturelle douceur".
C.Q: J'ai oublié de dire à Votre Sainteté que je La prie d'entendre lequel de nous deux a tort. Si c'est moi, qu'Elle aide le roi. Si j'ai raison, je prie Dieu, j'appelle Sa Sainteté et tout le monde contre lui!
Le pape, fort ennuyé, avait cependant déclaré qu'il désapprouverait celui qui refuserait de signer une paix honorable. Charles s'était contenté de cette échappatoire:
C.Q: Je baise la main de Votre Sainteté pour cette réponse.
Puis, il s'était incliné en prenant congé.
La seconde entrevue avait eu lieu en juin 1538, dans les Alpes-Maritimes. La paix de Nice, signée dans le couvent des Franciscains de la Sainte-Croix, situé hors les murs de la forteresse, avait mis fin à la huitième guerre d'Italie.
Ce traité, acquis grâce à la forte implication du pape, prévoyait que la France conserverait ses conquêtes, la Bresse, le Bugey et une grande partie du Piémont, et l'Empire Germanique deviendrait maître de la totalité du Milanais et des deux tiers du duché de Savoie. Une trêve de dix ans fut alors décrétée entre les deux belligérants.
Depuis lors, Charles avait un faible pour cet homme généreux qui possédait une intelligence aiguë et savait manier l'astuce presque aussi bien que lui-même. Là s'arrêtait la ressemblance car, ami des lettres et des arts, Paul III menait une existence fastueuse grâce à la fortune considérable que lui avait constituée son grand-père paternel, Ranuce le Vieux. Une existence fort éloignée du train de gentilhomme équestre qui était le plus habituel au roi d'Espagne.
Lorsqu'elle fut présentée par celui-ci, Isabella plia machinalement les genoux pour une profonde révérence et baisa son anneau pastoral, en l'occurrence un fabuleux saphir. Le vieil Italien laissa tomber sur elle un regard intéressé:
Paul III: Bien, bien, jeune dame. J'espère que vous allez me faire la grâce d'ôter votre voile.
Sans quitter son inconfortable position, à demi agenouillée, Isabella rejeta sa mousseline par-dessus le double bourrelet de soie qui lui servait de coiffure, libérant son visage. Elle contempla cet homme sans apparence qui cependant était le garant de l'unité de l'Église catholique, le chef visible comme successeur de saint Pierre. (L'invisible étant le Christ).
Sous le regard dominateur de ses yeux bruns, la jeune femme se sentit rougir et baissa la tête ayant tout juste eu le temps de remarquer ses traits. Mais, elle savait déjà que, dût-elle vivre mille ans, elle n'oublierait jamais ce visage. Son père lui avait dit que l'évêque de Rome possédait l'intelligence la plus subtile, la plus profonde qui soit et dès ce premier regard elle en avait été persuadée.
Charles Quint s'éloignait sans qu'on ait encore autorisé Isabella à se relever. Et soudain, elle vit, sous son nez, une longue main sèche qui se tendait vers elle pour l'aider à se redresser tandis qu'une voix aimable prononçait:
Paul III: Quelle belle créature nous avons là! Señorita Laguerra, je suis heureux de faire votre connaissance.
La stupeur faillit la rejeter à terre. Isabella vacilla comme sous l'assaut d'un brusque coup de vent et devint si pâle que le souverain pontife la crut sur le point de s'évanouir. D'un ton mécontent, il dit:
Paul III: Hé quoi? N'est-ce point là votre nom? Nous aurait-on trompé?
L'aventurière, au prix d'un violent effort sur elle-même parvint à se ressaisir.
:Laguerra: : Que Sa Sainteté me pardonne une émotion dont je n'ai pas été maîtresse. Cela faisait longtemps que l'on ne m'avait pas appelée ainsi... Señora Isabella Mendoza. C'est elle... et nulle autre qui a l'honneur d'être dès cet instant aux ordres de Sa Sainteté...
La révérence, réitérée, fut la perfection même: un miracle de grâce et d'élégance et le dur regard appréciateur s'adoucit d'une pointe de gaiété:
Paul III: Ha, ha! Il y a là une sorte d'énigme, il me semble. Les filles illégitimes de l'Empereur sont décidément bien mystérieuses.
:Laguerra: : Vous connaissez Thadée et Marguerite?
Paul III: Voyons! Vous n'ignorez quand même pas que pour raison d'État, mon petit-fils Octave a épousé Marguerite de Parme il y a bientôt sept ans? D'ailleurs, votre demi-sœur va bientôt enfanter.
:Laguerra: : C'est que... nous ne nous fréquentons guère...
Paul III: Dans ce cas, pourquoi n'en parlerions-nous pas ensemble, un jour prochain?
:Laguerra: : Parler politique avec moi? Mais Monseigneur, je n'y entend rien.
Paul III: Ne vous mésestimez pas, señora. Je fais grand cas de votre intelligence et votre filiation avec le roi d'Espagne ne peut que renforcer cette opinion. Nous pourrions à deux, faire du bon travail...
Ayant dit, Paul III s'éloigna, après avoir salué la jeune femme en inclinant la tête. Les trompettes d'argent sonnaient le souper.
Comme si elles n'avaient attendu que ce signal, de jeunes servantes apparurent portant des cuvettes pleines d'une eau parfumée dans lesquelles les convives lavèrent leurs mains qu'ils essuyèrent à des serviettes fines, puis chacun alla prendre place à table.
Le roi qui, après avoir présenté Isabella, s'était écarté pour parler au vice-roi Juan Fernández Manrique de Lara, et à l'archevêque de Barcelone, Juan de Cardona revint pour conduire lui-même le pape à son fauteuil.
Les servantes disparurent pour faire place à des valets portant les pâtes, tourtes et "chaircuiteries", très renommées car les glands des chênes nourrissaient de nombreux porcs, qui constituaient le premier service. Vinrent ensuite des poissons, carpes et saumons diversement accommodés de fenouil, de carottes, de choux et de raifort; enfin les fromages, les fruits, cerises et prunes, et quelques patisseries. Le tout arrosé des vins d'Espagne et d'Italie car le roi possèdait une cave bien fournie dont il n'était pas peu fier.
Le souper fut excellent, mais long, et eût été ennuyeux sans l'amusante dispute qui opposa, comme d'habitude, le médecin de l'Empereur et le chef cuisinier Diego Granado. Debout derrière le siège royal, ils échangeaient regards furieux et propos aigre-doux à mi-voix sur le contenu de l'assiette de leur maître. Quand le médecin affirmait que les boudins blancs de chapon étaient juste bons à empoisonner le roi, le cuisinier ripostait que les drogues de son adversaire étaient autrement néfastes à la santé, l'art de la cuisine consistant à préparer les meilleurs produits de façon à ce qu'ils ne causent aucune incommodité. De temps en temps, le ton s'élevait et le monarque devait s'en mêler. Il finit par renvoyer le maître queux à son propre souper, ajoutant qu'un repas pris en compagnie d'un prince de l'Église ne pouvait nuire à personne. Pas même à lui.
Granado partit en grognant. C'était d'ailleurs un homme aussi peu sympathique que possible, et, de cet instant, Isabella s'ennuya. Son père se consacrait à son hôte et l'autre voisin de la jeune femme, Giovanni Angelo Medici di Marignano, qui était le propre chapelain du pape, après avoir tenté de caresser son genou sous la table, se résigna quand elle l'eut pincé énergiquement et s'intéressa dès lors aux mets qu'on lui servait. Au bout d'un quart d'heure, le futur Pie IV était écarlate et à la fin du repas complètement ivre.
Après avoir raccompagné lui-même jusqu'à leurs équipages le pape et l'archevêque de Barcelone, Charles revint vers Isabella qui, entre la princesse Jeanne et la señora de Borgia, avait assisté au départ des illustres visiteurs:
C.Q: Eh bien, Señoras, que pensez-vous de Sa Sainteté?
Jeanne: Les guides suprêmes de l'Église ne sont-ils pas toujours prêtres, Sire mon père? Celui-là l'est-il?
C.Q: Oui. Pourquoi cette question? Tu as des doutes?
Jeanne: Un peu, je l'avoue. Il parle beaucoup de politique, de chasse, d'objets rares et de lettres grecques... mais pas du tout de Dieu!
C.Q: Souhaitais-tu donc qu'il me prêchât?
Un sourire goguenard fit remonter tous les traits du visage royal.
C.Q: Ce n'était guère le moment.
Jeanne: Non... mais je m'inquiète quand un homme d'Église parle de guerre, de soumission, de sièges et autres violences, sans jamais accorder une pensée à ceux qui souffrent de ces tragédies: les petites gens, ceux des villes et des campagnes dont vous-même, qui cependant n'êtes pas prêtre, vous souciez toujours tant!
Charles redevint sérieux et, prenant la main fragile de sa cadette, contempla un instant son beau regard doux et lumineux avec une expression étrange où entrait une admiration non exempte de remords:
C.Q: Tu as une âme de lumière, Jeanne, qui devrait pouvoir ignorer les laideurs de la vie. Ton engagement apostolique fait preuve d’un esprit religieux évident. Pour ma part j'ai fait serment de protéger mes peuples, surtout les plus humbles, et de servir l'Empire... l'Empire à la grandeur de laquelle je vous ai sacrifiées! Comme je lui sacrifie parfois quelques scrupules.
Jeanne: Les filles des rois sont-elles vraiment faites pour le bonheur? Vous m'avez mise à la place qui devait être la mienne.
C.Q: Sans doute, sans doute!
Puis, changeant brusquement de ton et toute trace d'émotion évanouie:
C.Q: Quant à Medici di Marignano, si tu veux apprendre à mieux le connaître, adresse-toi donc à Isabelle! Elle en sait bien plus que moi sur lui. Le malheur est que tu risques d'y laisser la foi!
Charles avait vu le manège de l'écclésiastique.
Jeanne: Non, Sire mon père! Rien ni personne ne peut me faire perdre la foi!
:Laguerra: : Et je m'en voudrais, Sire, de prononcer une parole, si petite fut-elle, capable de troubler une âme aussi pure.
D'un geste rapide et inattendu, le roi lui pinça la joue.
C.Q: J'en suis tout à fait persuadé! Le bonsoir à vous, Señoras! Je retourne à mes affaires. Ce soir, je dois écrire au roi du Portugal!
Tandis que les trois femmes pliaient le genou pour le saluer, il s'éloigna de quelques pas, puis s'arrêta:
C.Q: Le Señor De Rodas va te raccompagner chez toi, Isabelle!
:Laguerra: : Mais, Sire, je ne suis pas venue seule.
C.Q: Je sais, cependant, en cas de mauvaise rencontre, ton petit valet ne serait pas d'une grande protection.
:Laguerra: : Détrompe-toi, père. Estéban n'est plus le gamin d'autrefois.
C.Q: Soit! Mais De Rodas n'aime rien tant que t'escorter. Avec sa femme, tu es la seule pour laquelle il ait quelque considération.
Il reprit son chemin vers l'escalier au bas duquel attendait une silhouette d'homme qui se découpait en noir sur la lumière jaune de l'intérieur. Isabella crut reconnaître ce personnage. Lorsqu'elle se détourna pour poser une question à ses compagnes, celles-ci s'étaient écartées et se dirigeaient vers la chapelle. En revanche, à leur place, se trouvait Miguel apparu comme par enchantement:
MDR: Tu es prête, Isa?
:Laguerra: : Je suis désolée que mon père t'ait dérangé, Mig', mais avant de partir, contente donc ma curiosité: cet homme là-bas, au pied de l'escalier? Il me semble que je l'ai déjà vu!
Sous le tabard de soie bleue, l'hidalgo haussa ses larges épaules:
MDR: Oh, très certainement! C'est le cousin du duc d'Albe, ce mauvais drôle de García Álvarez de Tolède!
Avec un petit rire, Isabella répondit:
:Laguerra: : On dirait que tu ne l'aimes pas beaucoup!
Miguel ne sourit même pas:
MDR: Personne ne l'aime! C'est un fourbe en qui, malheureusement, le roi met trop de confiance!
Homme politique, plénipotentiaire, militaire, une triple fonction dont il se tirait avec originalité en vivant comme un sybarite, en laissant la diplomatie aux autres et en prêchant l'art de la guerre. Il était l'un des plus proches commensaux de l'Empereur.
MDR: Ton père s'en est repenti pourtant, quand il l'a nommé capitaine général des galères de Naples.
:Laguerra: : Capitaine général? Après la débacle de l'expédition d'Alger! Ce n'est pas vrai?
MDR: Si, hélas! Notre Sire, si sage et si prudent, a parfois d'étranges idées. Selon mon frère, Andrea Doria et lui avaient abandonné trop facilement la partie. Crois-moi, Isa, méfie-t-en! C'est un lâche et sa cupidité est insatiable en dépit de ce qu'il réussit à soutirer au roi.
:Laguerra: : Pourquoi m'en méfierais-je? Nous n'avons rien en commun et nos routes sont divergentes.
MDR: Pauvre innocente! Dis-toi que cet Álvarez de Tolède considère comme offense personnelle tout présent que notre Sire fait à quelqu'un d'autre que lui.
:Laguerra: : Mon père est très bon, mais il ne me couvre pas de cadeaux.
MDR: Non? Et le manoir de Corçà? Maintenant que tu vis de façon permanente à l'hacienda, il s'est efforcé de persuader l'Empereur que tu n'y résiderais plus et qu'en conséquence, il serait plus sage d'y installer quelqu'un d'autre.
:Laguerra: : Qui donc?
MDR: Lui-même, pardi! Il y a longtemps que cet homme guigne le manoir et, quand il a su que J-C voulait le rendre au roi, il a conçu de vastes espoirs.
Dédaigneuse, l'aventurière fit:
:Laguerra: : Eh bien, malheureusement pour lui, il va être bien déçu car je ne veux pas m'en séparer, moi! C'est un cadeau de mon père donc je le garde!
Miguel se mit à rire et, soulevant son bonnet empanaché, se gratta la tête avec une grimace comique.
MDR: De toute façon, il y a beau temps que j'ai prévenu les intendants du domaine... et j'arriverai bien à en toucher un mot au roi.
:Laguerra: : S'il a une telle confiance en cet homme, ce serait une erreur! Ne dis rien, Mig'! Je me garderai. En attendant, merci de m'avoir prévenue!
Isabella et Miguel récupérèrent Estéban qui, après avoir soupé chez son ami le jardinier, dormait sur la table. Puis ils prirent, à cheval, le chemin de l'hacienda, en parlant de toute autre chose.
La nuit était claire, douce, pleine d'étoiles et de toutes les odeurs de l'été. Il eut été dommage d'en troubler la beauté par l'évocation des turpitudes humaines. L'aventurière et l'hidalgo connaissaient, l'un comme l'autre, le prix de tels instants et avaient appris à les apprécier...

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 25 févr. 2019, 21:07, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 24 févr. 2019, 00:13

Dans la partie « chasse », à corriger :
Les soucis POLITIQUES
Cette fière réponse eut le DON
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 25 févr. 2019, 17:25

Autres corrections :
N’AIE pas de regret
Alors c’est QU’IL est loin
Cette assemblée d’évêques POURRAIT
En invoquant ce qu’il APPELA
Qu’il DÉSAPPROUVERAIT celui qui REFUSERAIT
On ne m’avait pas APPELÉE ainsi
SOUHAITAIS-tu donc qu’il me PRÊCHÂT ?
Méfie-t-en
Que tu n’y RÉSIDERAIS plus
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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