Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 08 janv. 2019, 22:16

Suite.

Un hiver pourri.

Jamais les côtes Italiennes et Balkaniques n'avaient vu cela. Depuis le jour où une monstrueuse tempête avait sévi en Adriatique, faisant couler plus de cinquante navires, dont trois naves Vénitiennes allant vers la Syrie avec plus de cent mille ducats à bord, le soleil ne s'était plus montré. La péninsule Ibérique ne fut pas épargnée non plus. Le ciel emmitouflé de nuages noirs et bas courant d'un bout à l'autre de l'horizon semblait n'avoir plus d'azur à offrir.

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Certes, la dernière semaine de janvier avait été grise, triste et humide. C'était là, chose trop courante en hiver pour que l'on s'y attachât. Mais que, dès le lendemain de la saint Thomas d'Aquin, le temps fût devenu affreux, il n'en fallait pas plus pour que les hommes y perçoivent un signe de la colère divine... Car la pluie qui survint et persista n'était pas comme une de ces ondées de printemps, soudaine et courte, qui pénètrent bien la terre, font gonfler la sève et surgir, drus et vivaces, l'herbe savoureuse des pâtures, les pousses tendres du blé et du seigle, les feuilles nouvelles des arbres et les minuscules grains verts des olives sous leur chevelure argentée. Non là, c'étaient de lourdes averses rageuses, portées par le souffle furieux d'un vent de malheur, qui arrachait la terre aux pentes des collines en dépit des murets de pierre et la faisait couler en ruisseaux jaunes vers Barcelone et vers un fleuve qui ne cessait de grossir.
Le Llobregat débordait.
Son flot devenait nerveux, agressif, et emportait vers la mer tout ce dont il pouvait s'emparer au passage: barques mal amarrées, filet de pêche, tonnelets, morceaux de bois arrachés aux berges, dépouille d'animaux et débris de toutes sortes enlevés aux tavernes riveraines ou aux caves des échoppes des ponts. Les palais, grâce aux pierres cyclopéennes sur lesquelles ils reposaient, jouaient les digues ou même les phares. L'eau les contournait et s'insinuait dans les rues, de plus en plus loin, de plus en plus haut. Des prières commençaient à s'élever dans les églises tout comme dans la basilique Sainte-Marie-de-la-Mer.
Quant au peuple, il allait à cheval, à dos d'âne ou de mule lorsqu'il en avait les moyens, mais se trempait les chausses dans la plupart des cas s'il lui fallait se rendre dans la partie basse de la ville.
Ce jour-là, Isabella descendit de l'hacienda et cela malgré les efforts de Carmina pour la retenir. Le sévère isolement auquel l'astreignait la prudence de la servante lui pesait. Six jours étaient passés depuis la dernière lettre de Juan. Six longs jours à regarder, du matin au soir, la pluie délaver le paysage et noyer la terrasse de son jardin! La vie continuait, cependant, dans la grande cité étalée à ses pieds. Et elle devait rester là, à attendre le jour qui lui ramènerait... ou pas... un mari accablé de responsabilités.
Réduite au rôle inactif et même passif d'une femme de harem, Isabella venait de décider qu'elle en avait assez et qu'il lui fallait bouger sous peine de devenir folle. Et puis, voilà trop longtemps qu'elle désirait aller prier sur la tombe de ses fils. Ce devoir ne serait pas différé davantage. Aussi vers le milieu du jour, se mit-elle en route sous la garde de Tao et d'Estéban. Mais elle dut promettre de ne point s'attarder car, depuis l'assassinat d'un notable de la ville, Barcelone n'était pas sûre et pouvait s'enflammer au moindre geste malheureux.
Avec cette météo affreuse, il fallait s'estimer heureux quand on ne recevait sur le dos que ce fin crachin qui enveloppait le paysage d'un brouillard d'eau. Cela trempait tout autant qu'un gros orage d'été mais c'était, à tout prendre, plus facile à supporter. L'aventurière, enveloppée de sa grande mante noire à capuchon, et Estéban sous son manteau de cheval faisaient le gros dos, mais le naacal, comme s'il se sentait dans son élément, allait son chemin, drapé dans sa tunique jaune sans perdre un pouce de sa taille. Bien droit sur sa selle, Pichu sur son épaule, il menait sa monture par les chemins transformés en bourbiers et en fondrières avec autant de dignité que s'il eût escorté une reine. Sa large carrure coupait le vent devant Isabella lui bouchant un paysage qui, à vrai dire, n'avait rien de réjouissant.
Ce sale temps jouait d'ailleurs sur l'humeur de chacun. Les garçons faisaient assaut de morgue et, eût-on dit, l'impossible pour être désagréable l'un envers l'autre. C'est ainsi qu'Estéban ayant découvert que Tao détestait l'entendre chanter, entreprit de charmer les longueurs du trajet en régalant ses compagnons de toutes les ballades, romances et cantilènes qu'il avait pu emmagasiner depuis son enfance. Le pire moment fut sans doute quand il commença à entamer la célèbre gigue des marins. Tao l'aurait étranglé volontiers. L'élu avait pourtant une voix agréable mais pour rien au monde son ami n'en aurait convenu. Il se contenta de dire à haute et intelligible voix qu'il pleuvrait sans doute moins si Estéban consentait à se taire.
Un moment plus tard, aux portes de la ville, après de brèves palabres avec un soldat en faction, l'aventurière et ses compagnons entrèrent dans Barcelone.

☼☼☼

La basilique où Marco et son jeune frère, le jumeau de Pablo, reposaient parmi d'autres créatures innocentes, aurait ressemblé davantage à un palais médiéval sans les deux admirables tours octogonales, œuvres de Berenguer de Montagut. Construite durant le XIVème siècle sur l'emplacement d'une nécropole romano-chrétienne, elle était le seul sanctuaire a présenter un aspect massif et robuste, qui ne reflétait pas ce qu’on allait trouver à l’intérieur. La dominance de lignes horizontales et de parois sans grandes ouvertures ni décorations était totale. On avait l’impression visuelle d’un bloc compact, sans les pans de parois de profondeurs différentes typiques du gothique européen.
Or Sainte-Marie eût été très sombre, ses oculi (ouvertures pratiquées sur un comble de voûte) étant rares et étroits, si des buissons de cierges allumés n'avaient illuminé de leurs petites flammes dorées la magnificence de son décor intérieur. L'ensemble chatoyait, brillait et auréolait une merveille: le tabernacle gothique en pierre, incrusté de mosaïques et orné de bas-reliefs. Il faisait la gloire de la nef de droite.
La dalle sous laquelle ses enfants reposaient, l'un à côté de l'autre, se trouvait non loin de là. Avec une émotion profonde, Isabella se laissa tomber à genoux sur le sol. Se courbant jusqu'à ce que sa bouche et ses pleurs atteignissent la pierre froide, la jeune femme resta prostrée un long moment, ensevelie dans ses tourments.
:Laguerra: : Mes petits...
Elle murmurait.
:Laguerra: : Mes petits chéris! Je vous aimais, savez-vous? Et je vous aime toujours... Je vous aime, je vous aime, je vous aime... Si seulement mes larmes pouvaient vous redonner la vie! Si seulement je pouvais partager la mienne! Ô, mes amours, pourquoi le Seigneur vous a-t-il arraché à moi? Nous étions si bien ensemble!...
Secouée de sanglots, elle eût peut-être attendu là la fin du jour dans sa douleur réveillée si deux mains posées sur ses épaules n'avaient entrepris de la relever. Une voix douce lui chuchota:
:?: : Tu te fais du mal, Isa. Il ne faut pas rester là! Viens avec moi!
Un peu courbatue par sa longue prosternation, Isabella se redressa, essuyant à sa manche les larmes qui coulaient encore pour offrir un sourire à la nouvelle venue.
:Laguerra: : Catalina!
Un élan la jeta dans les bras de son amie, enceinte jusqu'aux yeux, et les deux jeunes femmes s'embrassèrent avec enthousiasme. Puis, prenant la femme de Miguel par un bras comme si elle craignait de la voir disparaître, elle l'entraîna vers un des bancs disposés contre les murs de l'église.
:Laguerra: : Quelle joie de te rencontrer, Cat! Comment as-tu pu savoir que j'étais ici? Est-ce le hasard qui t'a conduite en cet endroit?
Cat: Eh bien, en fait, non! Je sais que tu viens souvent prier ici et je voulais t'inviter à passer l'après-midi avec moi. Et peut-être même souper si le cœur t'en dit! Cora et Dolores seront heureuses de voir leur tante Isa. À présent, dis-moi si je t'emmène?
L'aventurière n'hésita pas.
:Laguerra: : Allons-y!
Ce petit séjour chez l'artiste peintre la ramènerait aux jours heureux de sa jeunesse. Et puis, elle était secrètement ravie d'affirmer une certaine indépendance vis-à-vis de Carmina qui la couvait un peu trop à son goût. L'invitation de sa belle-sœur tombait à point nommé.
Cat: Ah, j'oubliais! Je te demande juste une petite minute et je te rejoins, le temps d'allumer un cierge.
En sortant de la basilique, Isabella descendit du perron, fit quelques pas et se mit à patienter.

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Elle chercha des yeux les garçons, partis faire une course dans le quartier et qui devaient revenir l'attendre. Ne les apercevant pas, elle pensa, avec une pointe d'agacement, qu'ils devaient s'attarder dans l'une de leurs chères tavernes. Sans doute n'étaient-ils pas bien loin car les trois mules étaient restées attachées sous l'auvent où ils les avaient abritées. Isabella n'avait guère envie de les guetter dans la rue, pourtant il fallait bien leur apprendre qu'elle se rendrait chez les De Rodas au lieu de rentrer avec eux à l'hacienda.
Catalina la rejoignit peu de temps après. Se tenant par le bras, les deux amies marchèrent sur le parvis.
La pluie cessa de tomber soudainement, mais les nuages qui survolaient la rue étroite promettaient d'autres averses et il était dommage de ne pas profiter de cette éclaircie pour rentrer.
Cat: Peut-être pourrait-on dire un mot aux garçons qui travaillent ici.
Catalina désigna la maison située en face du porche de la basilique et où l'on distinguait, par une fenêtre, les têtes appliquées des commis penchées sur de gros registres. C'était un bâtiment qui abritait "el arte de la lana" (l'art de la laine), dont le prieur, Antonio de Capmany, était un ami des De Rodas.
Ce centre de tissage saisissait bien les opportunités de croissance qui se présentaient et il était en passe de devenir le pionnier de l'industrie textile de la région, Barcelone étant spécialisée dans le coton.
Les deux jeunes femmes allaient, en conséquence, gravir les quelques marches conduisant à la porte surmontée des armes de la corporation, quand elles virent accourir Estéban et Tao. Ils arrivaient des entrepôts des teinturiers qui se trouvaient auprès de Sainte-Marie. Une ruelle à peine plus large qu'un boyau l'en séparait, creusée en son milieu par un ruisseau où s'écoulait le surplus des bains de couleur des écheveaux de laine, pendus sur des traverses dans des espèces de cages pourvues d'un toit. Le ruisseau était ainsi violet, incarnat ou bleu foncé selon que les ouvriers avaient employé le tournesol, la garance ou la guède. Ce jour-là, il était d'un rouge profond de rubis quand les deux jeunes hommes l'enjambèrent pour rejoindre les dames.
:Tao: : Bonjour Catalina...
:Esteban: : Isabella, pardonne-moi! Nous t'avons fait attendre et j'en suis désolé.
Son visage bouleversé était blanc comme de la craie.
:Laguerra: : Qu'y a-t-il, Estéban? Serais-tu souffrant?
Cat: Ou alors, c'est Zia qui...
:Esteban: : Non, non, Cat. Ma femme va très bien, merci. Mais nous venons de voir une chose tellement affreuse que j'en suis retourné. Entendez-vous ces cris?
Des clameurs, en effet, arrivaient par-dessus les toits et le long des ruelles, indistinctes mais féroces: la haine jointe à une joie sauvage traduite par des rires déments. Les deux femmes se signèrent vivement.
Cat: On dirait que ce tumulte vient de la Seigneurie. Est-ce que l'Inquisition aurait encore trouvé des Maures à pendre parce qu'ils pratiquent leur religion en secret?
:Tao: : Non. Elle a trouvé mieux!
:Esteban: : Oui! Un tour de vis vient d'être donné par Fernando de Valdés y Salas, l'inquisiteur général.
Et Estéban raconta comment une bandes d'hommes et de femmes, arrivés de la campagne pour la plupart, venaient d'aller violer, dans l'église de Santa Anna, la tombe d'un pauvre protestant pour en extraire son corps. On disait qu'avant d'être pendu, il avait blasphémé et vendu son âme au diable. Ces gens attribuaient au sacrilège commis en confiant à la terre chrétienne la dépouille d'un suppôt de Satan les violentes intempéries dont souffraient Barcelone et sa région. Avec dégoût, Isabella murmura:
:Laguerra: : Que veulent-ils en faire?
:Tao: : Nous ne le savons pas.
:Esteban: : Pour l'instant, on traîne cette affreuse et puante dépouille par les rues pour la mener devant les prieurs. Aussi, si tu me pardonnes de te presser, je pense qu'il vaudrait mieux rentrer.
:Laguerra: : Allez sans moi! Je m'en vais passer l'après-midi chez Catalina. Dites à Carmina qu'elle ne se tourmente pas.
Le sourire d'Estéban approuva l'escapade:
:Esteban: : Cela te fera du bien de changer d'air. Mais Tao et moi allons tout de même vous escorter toutes les deux jusqu'au logis de Catalina. Je serai plus tranquille.
Cat: Si vous nous accompagnez, vous aussi vous restez dîner! Et je vous interdis de refuser.
:Tao: : Dans ce cas... volontiers!
Cat: C'est une chose entendue... Oh!... Mais regardez!
Pointant vers le ciel un doigt tremblant d'excitation, la femme de Miguel s'écria:
Cat: Le soleil! Le soleil revient!
En effet, les nuages venaient de s'écarter, comme déchirés par un brusque coup de vent, et la flèche lumineuse d'un chaud rayon alluma les rutilances au fond du ruisseau des teinturiers. Dans la Seigneurie, un immense cri de triomphe, cette fois, salua cette apparition inattendue.
Estéban grogna:
:Esteban: : S'ils me voient par ici, ils vont m'attribuer cette éclaircie et la prendre pour un signe du ciel et un encouragement!
:Tao: : D'ici à ce qu'ils aillent en déterrer d'autres... Partons!
Se retrouver chez les De Rodas, dans ce cadre familier où elle n'avait connu que de bons moments, donna à Isabella l'impression délicieuse que le temps s'abolissait et que le passé renaissait. Rien n'y avait changé, les objets n'avaient pas bougé et l'odeur de cire vierge et de résine de pin était celle que, de tout temps, elle y avait respirée.
Prenant son invitée par le bras, Catalina l'entraîna vers l'escalier menant aux étages et d'abord à la pièce principale. L'intérieur de la maison ressemblait à l'hôtesse: frais, élégant et d'une propreté Flamande. La salle avec sa haute cheminée ornée de statues de saints, sa longue tapisserie à personnages dont était revêtu tout le mur faisant face aux fenêtres, ses dressoirs surchargés de pimpantes majoliques Italiennes, de verres dorés et colorés de Venise et de belle argenterie, était digne de celle d'un château. Les sièges de chêne sculpté s'adoucissaient de coussins de velours incarnat bien gonflé de duvet et ornés de franges de soie. De hauts candélabres de bronze supportaient des chandelles de cire blanches et, devant l'âtre, un brasero en cuivre empli de giroflées et de pivoines séchées apportait une senteur exquise évoquant un jardin en été. Quant aux domestiques, vêtues de toiles bleue fraîchement repassée, leurs coiffes et leurs devantiers bien nets semblaient tout juste sortis d'une armoire.
Raffinement suprême, la maison possédait une petite salle pour le bain abondamment garnie de brocs, de cuvettes et d'un vaste baquet. En fin d'après-midi, Isabella s'y trempa avec délices dans une eau tiède et retrouva la douceur des merveilleux savons Vénitiens. Les deux servantes lui prodiguèrent leurs soins avec un enthousiasme évident mais qui diminua beaucoup quand, après l'aventurière, elles eurent à s'occuper des nièces de celle-ci. Pendant ce temps, enveloppée dans un drap et chaussée de socques légères, Isabella sortait dans le jardin sur lequel ouvrait l'étuve pour rentrer dans la maison par la porte de derrière et remonter dans sa chambre, quand elle se retrouva nez à nez avec un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'une chemise molletonnée, de ses chausses et d'un pot de basilic en fleur qu'il serrait tendrement sur sa poitrine. La surprise que la vue inopinée de la jeune femme lui causa fut si forte qu'il en lâcha sa plante aromatique. Le pot s'écrasa sans qu'il parût autrement s'en soucier. Pétrifié sur place, il semblait en extase mais réussit tout de même à articuler:
:?: : Par tous les saints du paradis!... Vous êtes vraie ou pas?
:Laguerra: : Pourquoi ne le serais-je pas?
:?: : Vous avez tellement l'air d'une apparition! Vous êtes belle... belle comme une sainte d'église!
Le visage de l'aventurière fut pour l'inconnu la beauté dans toute sa perfection, avec ses grands yeux noirs veloutés, son petit nez fin, ses lèvres de corail et ses dents de perles.
:Laguerra: : Rassurez-vous! Je n'ai rien de commun avec la Vierge Marie... Vous me faites beaucoup d'honneur mais, si j'étais vous, je ramasserais ces morceaux et j'irais tout de suite replanter ce basilic dans un autre pot...
L'homme parut redescendre des hauteurs de l'empyrée. La vision de rêve avait vraiment des préoccupations bien terre à terre!
:?: : Vous croyez?
:Laguerra: : J'en suis persuadée. En outre, j'aimerais que vous me laissiez passer, s'il vous plaît. Je voudrais monter m'habiller.
:?: : Je... oui, bien sûr. Excusez-moi.
Il s'écarta.
:?: : Prenez seulement garde à ne pas vous blesser avec les morceaux...
Elle lui adressa un sourire puis pénétra dans la maison. Lui ne bougeait pas, se contentant de la regarder. Au moment où elle allait disparaître, il murmura:
:?: : Je m'appelle Rafael...
Elle s'arrêta surprise.
:Laguerra: : C'est un très joli nom, je ne l'oublierai pas. C'était celui de mon défunt fils.
La première phrase aurait dû faire plaisir à cet homme mais la suivante, au contraire, fit que son visage aigu, où les yeux bruns semblaient occuper toute la place sous une tignasse de même couleur, s'assombrit.
Rafael: Ah... Vous êtes la dame invitée par la señora De Rodas. Je ne m'en suis pas rendu compte et je vous demande bien pardon...
:Laguerra: : Pardon? Mais de quoi?
Rafael: Eh bien... De m'être montré... Un peu trop familier... d'avoir osé...
:Laguerra: : Vous n'avez rien osé dont une femme mariée puisse être choquée! Un compliment fait toujours plaisir s'il est sincère. L'étiez-vous?
Rafael: Oh oui!
:Laguerra: : Alors merci. À présent, je vous en prie, consacrez-vous entièrement à cette malheureuse plante!
La rencontre l'ayant amusée, Isabella apprit plus tard que son admirateur avait été, une dizaine d'années auparavant, placé chez Catalina par son père pour y étudier la peinture, mais Rafael peu attiré par l'art et très doué pour le jardinage dépensait au service de Miguel le trop-plein de forces et d'enthousiasme qu'il n'employait pas derrière son chevalet. Le froid, la taille d'une haie et les besoins de la cuisine expliquaient son accoutrement et le pot de basilic:
MDR: C'est un gentil garçon, mais très secret, très renfermé et il n'y a guère que ma femme pour deviner ce qui se passe dans sa tête...
L'aventurière pensa qu'à présent, elles étaient deux... puis oublia Rafael.
L'atmosphère de Barcelone lui paraissait bizarre. En se rendant chez les De Rodas, Estéban, Tao et elle avaient rencontré plusieurs troupes de soldats. Plus tard, tandis qu'elle se préparait pour le souper, elle entendit sonner l'Angélus et, presque aussitôt, corner la fermeture des portes alors que la nuit était encore assez éloignée.
L'élu, de son côté, avait fait les mêmes observations et, au dîner, la maisonnée se retrouva autour d'un cochon de lait rôti et de savoureuses pâtes au fameux basilic... Rafael avait fini par approvisionner la cuisine.
Le jeune Atlante interrogea son hôte:
:Esteban: : Depuis la porte sud où l'on nous a longuement interrogés avant de nous laisser passer, nous avons croisé beaucoup d'hommes en armes et Isabella a vu, à Sainte-Marie, beaucoup de femmes en prière. Les portes ont été fermées de bonne heure. La cité couronnée serait-elle menacée?
Un nuage assombrit l'aimable visage de l'hidalgo. Il s'arrêta un instant de découper sa tranche de rôti et regarda tour à tour chacun de ses invités:
MDR: Je suis navré d'être obligé de parler de ça dès ce soir, mais après tout, peut-être vaut-il mieux que vous soyez au courant de la situation...
:Tao: : Parce qu'il y a bien une situation...dirai-je préoccupante?
MDR: C'est le mot juste, Tao. Depuis la révolte des Remences, une guerre civile est toujours possible. Deux factions s'opposent continuellement pour le contrôle politique de la municipalité.
La Biga était présentée comme le parti des bourgeois (citoyens honorés) et celui des marchands qui pratiquaient le grand commerce (Mercaders). La Busca était censée regrouper les boutiquiers et les artisans (Ménestrels).
MDR: Le vice-roi tient seulement à éviter les débordements en instaurant un couvre-feu.
:Laguerra: : Rentrer au monastère ne sera pas chose aisée, Estéban.
:Esteban: : Me fondre dans l'obscurité pour éviter les patrouilles ne m'a jamais posé de problème...
Cat: Mais... Comment Tao va faire pour sortir de la ville et prévenir Carmina?
:Tao: : Ne t'inquiète pas pour moi, Catalina! Je connais un passage qui me sera fort utile en temps voulu... J'aurai juste obligation d'aller boire un dernier verre chez Sancho et Pedro...

☼☼☼

Arraché à ses songes, Alberto ouvrit les yeux dans l'obscurité de la pièce familière où la nuit s'attardait, et soupira. Dans le lit voisin, bienheureux, Mendoza ronflait comme un soufflet de forge.
Quelle heure pouvait-il être?
Depuis dix jours qu'ils s'étaient installés à l'auberge "The Ostrich", le vieil homme avait appris à reconnaître, au bruit tout proche et fracassant des vagues, le moment où la mer achevait sa montée diurne ou nocturne.
Il se trompait souvent dans les horaires des marées, mais il crut se souvenir que son compatriote avait parlé de l'heure de prime pour l'étale de la marée haute. Le flux viendrait alors battre le pied des hautes falaises crayeuses qui encadraient le port. Le repos tirait donc vers sa fin... Avec son cortège habituel d'agitation, de tintamarre, le jour n'allait pas tarder à se lever. Le dernier de ce mois cruel qui gelait le veau au ventre de la vache.
Alors que le bateau de Bazán était prêt à lever l'ancre, une tempête faisait rage sur les côtes, repoussant ainsi le départ. Mais pour le moment, cela n'avait pas grande importance car Mendoza n'avait pas encore écoulé la totalité de sa marchandise.
À leur arrivée, après leur rencontre avec le marquis, le trio avait quitté les quais puis avaient traversé un grand pont, bordé de maisons toutes semblables. Un vrai brouhaha s'était fait entendre car l'édifice en bois desservait les moulins dont les grandes roues battaient l'eau qu'elles emportaient puis laissaient retomber en longues coulures brillantes... La Dour passée, ils s'étaient engagés sur une place spacieuse qui venait mourir doucement dans la rivière. Un imposant bâtiment reposant sur de hautes arcades et couronné de clochetons la bornaient à l'est.
Alberto: Mille écus! On se croirait devant la Maison aux Piliers, place de la Grève!
W.C: Vous vous êtes déjà rendu dans la capitale Française, Alberto?...
Le vieil Espagnol opina.
W.C: Eh bien, ce bâtiment a la même fonction que son homologue Parisien. C'est ici que se tiennent les échevins: la Seigneurie, en quelque sorte. Il y a là un monde de négociants, de portefaix, de bateliers, de cabaretiers même qui viennent s'approvisionner en vin aux tonneaux que vous voyez sur la berge auprès de ces tas de foin. C'est le lieu le plus animé de Douvres, celui des réjouissances... et des exécutions aussi, hélas!
Alberto: Seigneur! Quelle odeur épouvantable!
Alberto avait protesté en se bouchant le nez.
W.C: Cela provient des tanneries que vous pouvez voir de ce côté.
:Mendoza: : Il y a aussi, tout près d'ici, la Grande Boucherie. Néanmoins, je te trouve bien difficile tout à coup. Au cœur actif de Barcelone, cela ne sent pas non plus la rose. Les hommes délicats emploient les pommes de senteur ici comme là-bas. Je t'en offrirai une...
Ce souvenir olfactif réveilla les narines du vigneron. La chambre louée donnait sur le port et celle-ci n'avait rien d'un palais. Elle était étroite et les deux lits en occupaient une bonne partie. La cheminée leur faisait face. Très peu de meuble pouvaient s'y loger. Pour couronner le tout, les relents du poisson qu'une marchande vendait à longueur de journée sous l'unique fenêtre imprégnaient la pièce, les vêtements, jusqu'à la nourriture que la femme de l'aubergiste s'efforçait de cuisiner à la Catalane pour ses hôtes de marque.
Debout dès l'aube, le capitaine et son aide se lavaient dans le cuveau de bois loué aux étuves du port, prenaient en hâte le premier repas et quittaient la chambre durant de longues heures pour se rendre aux halles.
Désignées sous le nom de cohues, elles n'appartenaient pas aux villes mais au roi Henri VIII. Ces bâtisses, ouvertes à tous les marchands de vins, forains compris, contre une redevance d'une demi livre par muid, faisaient l'objet d'une grande attention de sa part, car il y percevait des droits variés (droits de cohuage et d'estalage). De plus, ces lieux privilégiés de négoce rassemblant une partie de la population locale, permettaient une surveillance et une juridiction spéciales.
Parfois, les deux Catalans revenaient en coup de vent pour déjeuner. Le plus souvent, ils n'en trouvaient même pas le temps. Tout à son commerce, où sa marchandise se vendait au plus haut prix, Mendoza ne voyait pas les heures passer. Il ne remarqua pas non plus cet homme qui l'épiait jour après jour, caché derrière la croix gothique en pierre au sud de la place. Elle était destinée à recueillir les dernières prières des suppliciés mais servait aussi de cote d'alerte lors des inondations.
Fatigués et suant par tous les pores de la peau, les négociants rentraient le soir pour se laver à nouveau et soupaient.
Ce soir-là, avant de se mettre au lit, le capitaine s'attela à sa correspondance.

☼☼☼

On va faire des crêpes!

Dans une des forêts proches de Barcelone, Juan Fernández Manrique de Lara, l'actuel vice-roi de Catalogne et accessoirement marquis de Aguilar de Campoo, fit faire, la veille de la Chandeleur, une grande battue suivie d'une chasse aux loups.
Il faisait froid. Gainés de givre, les arbres et les buissons dressaient leurs chevelures glacées sous un ciel de cendres.
Dès la fine pointe de l'aube, dans un vacarme de hennissements, de sabots ferrés, d'interpellations, d'ordres et d'aboiements, le marquis, ses veneurs et leurs meilleurs limiers, les seigneurs de la suite, les écuyers, ainsi qu'un grand nombre d'invités franchirent la porte ouest de la ville. L'ivresse de la chasse les tenait tous. Dans un même élan, ils piquèrent vers la campagne blanche que des rabatteurs avaient parcourue avant eux.
Armés de lances en bois de frêne surmontées de fers taillés en losanges, ou d'arcs faits de branches d'if dont les cordes de soie étaient plus résistantes, plus cinglantes aussi que celles de chanvre, les chasseurs portaient, suspendus au cou, des carquois remplis de flèches aux pointes acérées. De fortes épées, ou bien des dagues moins lourdes, pendaient à leur côté gauche. Pour soutenir les lances, certains prenaient appui sur leurs larges étriers.
De toute la journée, ils ne descendirent pas de cheval. À l'abri des remparts de Barcelone, les citadins purent entendre, plusieurs fois de suite, les trompes de chasse qui cornaient la quête, la vue et la mise à mort.
Grâce à ces sonneries, les marchands, dans leur échoppes, pouvaient, eux aussi, suivre les péripéties de la poursuite.
Au crépuscule, la troupe exultante et fourbue rentra dans la cité. Témoignant de la réussite, mais aussi de la nécessité d'une telle entreprise, six gros loups au poils gris, éventrés, sanglants, suspendus à des perches que les valets portaient sur leurs épaules, suivaient les cavaliers.
Les habitants firent un accueil enthousiaste au vice-roi et à ses hôtes. Un banquet puis un bal clôturèrent la journée.
Le lendemain, on célébrait la fête des chandelles en commémorant dans la plus grande pompe la Présentation du Christ au Temple et sa reconnaissance par Syméon comme "Lumière d'Israël".
Isabella, ses enfants et ses serviteurs, tous vêtus avec recherche ou avec soin de vêtements de couleurs vives, sortirent dès le lever du jour afin de se rendre à l'office.
À travers les rues décorées de courtines, de guirlandes en feuillage, de bouquets de houx, de touffes de gui, les Barcelonais et beaucoup de paysans des alentours, entrés dans la ville à l'ouverture des portes, s'acheminaient hâtivement vers la basilique Sainte-Marie-de-la-Mer. D'autres en revanche, préféraient se rendre dans les collégiales de Sant Vicenç ou de Santa Maria, situées respectivement dans les communes de Cardona et Mansera, au nord-ouest de Barcelone.
Il s'agissait d'être dans les premiers au sanctuaire si l'on voulait avoir une bonne place pour ne rien perdre de la cérémonie.
Sur le parvis, parmi les fidèles attendant parents ou amis, Isabella aperçut les De Rodas, Raquel, ainsi que Tao. À côté du naacal, Estéban donnait le bras à Zia qui entamait son septième mois de grossesse. Les deux groupes se réunirent pour pénétrer ensemble dans la basilique.
Une lourde odeur d'encens flottait sous les voûtes peintes et entre les murs épais, couverts eux aussi de fresques représentant des scènes du Nouveau-Testament. Le blanc, le rouge, l'ocre et le vert y alternaient en bandes innombrables.
Miguel parvint à caser tout son monde non loin du chœur, devant un pilier décoré, comme tout l'édifice, de motifs aux tons accentués. L'élue et Catalina pouvaient s'y appuyer allégrement.
La foule s'épaissit vite autour d'eux. Des habitants des bourgs voisins, à présent réunis par une même muraille, d'autres venus de la rive gauche du Llobregat, des marchands, des artisans, des paysans, se coudoyaient, échangeaient des nouvelles, morigénaient les enfants qui se glissaient entre les grandes personnes, s'entretenaient du temps, des récoltes, de leurs affaires, de la guerre qui se poursuivait entre la France et l'Angleterre, ou bien parlait d'amour...
Une haute cathère surmontée d'un dais pourpre brodé de croix d'or attendait l'archevêque qui apparut, précédé d'enfants de chœur, de petits clercs, de diacres, de chanoines et de plusieurs prêtres. Juan de Cardona s'assit pendant que l'orgue, tout nouvellement installé, rugissait ou murmurait tour à tour.
Ses soufflets en peau de taureau chassaient l'air vers des tuyaux d'airain qui produisaient des sons inhabituels que chacun écoutait avec recueillement.
Juan Fernández Manrique de Lara et son épouse, la comtesse de castañeda Blanca Pimentel, Luis et Ana, leurs enfants, suivis des principaux seigneurs de leur cour ainsi que de leurs gens, survinrent enfin et prirent place sur des chaires tendues de tapisseries.
L'office pouvait commencer. Au son des lyres, harpes, cors et flûtes, cymbales et cithares, qui formaient l'orchestre de la basilique concurremment avec l'orgue, la liturgie de l'Hypapante se déploya.
Isabella aimait l'éclat, le faste des grandes cérémonies religieuses. Mais elle en goûtait aussi le sentiment de communauté fraternelle, de joie partagée, qui rapprochait alors les fidèles. Parmi les flots de musique et la fumée des encensoirs, ils éprouvaient ensemble, au même moment, la certitude de participer à une œuvre immense. Unis par l'émerveillement de leurs âmes, ils l'étaient également par l'humble et joyeuse acceptation de leurs esprits.
Justes ou fausses, leurs voix s'élevaient toutes ensemble vers les voûtes bleuies d'encens. C'était aussi d'un même élan qu'ils s'agenouillaient, se signaient, courbaient le front ou répondaient au célébrant.
En dépit de la morne tristesse qui glaçait toujours sa foi, comme le gel l'eau des ruisseaux, l'aventurière se disait que, même sans le recours de la prière, l'office auquel elle assistait lui apportait fraternité et réconfort.
Devant elle, Elena, Pablo, Paloma et Joaquim, bougies à la main, suivaient avec ferveur et avidité le spectacle sacré qui leur était offert. Le chant de l’antienne et l’allumage des cierges étant achevés, un servant tenant le missel se présenta devant l'évêque, qui chanta In nomine Patris.
On répondit Amen.
Ensuite, il chanta une des salutations prévues au début de la Messe, comme Dominus vobiscum. Puis il instruisit l’assistance, en lisant la monition qui se trouvait dans le missel. La foule participait pleinement. On chantait avec les prêtres. L'air ravi, Joaquim filait des notes hautes et pures.
Elena, dont les yeux dorés brillaient comme les flammes des cierges, chuchota à sa mère:
Elena: Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau!
Soudain, une main pressa le bras d'Isabella et une voix murmura à son oreille:
:?: : Que saint Syméon vous garde dans sa lumière, ma belle amie!
Elle tourna la tête pour découvrir Rafael qui la dévisageait d'un air galant.
Tout en cherchant à se donner une mine sévère, la jeune femme demanda dans un souffle:
:Laguerra: : Que faites-vous ici? Votre place n'est-elle pas auprès de la señora De Rodas?
Rafael: Elle n'a que faire de mes services en ce moment!
Le regard bleu pouvait être doux et câlin comme celui d'un enfant.
:Laguerra: : Moi non plus, je n'ai pas besoin de vous Rafael. Ne sommes-nous pas réunis en ce saint lieu pour prier Dieu?
Rafael: Je ne suis pas venu vous soustraire à vos dévotions, amie. Je suis simplement venu vous saluer.
Pablo tourna la tête, jeta un rapide regard à sa mère et à cet inconnu, puis revint à la célébration liturgique qui se poursuivait.
Isabella posa un doigt sur ses lèvres et le jardinier, confus, opta de cacher son visage dans ses mains pour s'abîmer dans la prière. Pour dissimuler son trouble, l'aventurière se contenta de tirer plus bas sur son visage le voile qui recouvrait le joli hennin de soie blanche, cadeau de Catalina qu'elle étrennait ce matin.
Naturellement, elle n'entendit rien, ne vit rien de la suite qui se déroulait sous ses yeux. Les admirables voix des chantres ne représentaient rien d'autre pour elle qu'une rumeur d'orage et une seule pensée occupait son esprit: que faisait ce jardinier à Sainte-Marie? S'était-il déplacé pour elle?
Isabella secoua la tête comme pour en chasser l'obsédante pensée. Après que l'Élévation eut courbé toutes les têtes sous le rayonnement de la blanche hostie, elle toucha le coude de sa fille aînée.
:Laguerra: : Ne bouge surtout pas, Elena. Je vais sortir le plus discrètement que je pourrai...
Elena: Tu ne te sens pas bien, maman?
:Laguerra: : Pas très. J'ai besoin d'air. Ce doit être tout cet encens...
Elena: Nous allons sortir ensemble alors!
:Laguerra: : Non... Je t'en prie: reste et suis la fin de l'office. Je vais rejoindre le palefrenier. Je reviendrai si je me sens mieux...
Il fallait, en effet, échapper à tout prix au danger que représentait Rafael.
Profitant de ce que tout le monde était debout, elle se glissa dans la foule en appuyant un mouchoir sur la bouche comme quelqu'un qui se sent mal et on lui fit place. En franchissant les portes ornées de grandes volutes de fer forgé, elle sentit son cœur se desserrer et aspira à pleins poumons l'air frais du matin. Mais la cohorte de mendiants, qui assiégeaient toujours la basilique aux grandes cérémonies, accourut. Elle eut toutes les peines du monde à s'en débarrasser, avec gentillesse d'ailleurs. Sa bourse vidée, elle voulut rejoindre Diego qui devait tous les attendre assis auprès de ses mules sur le montoir à chevaux d'un vieil hôtel. Elle l'aperçut en effet mais, tout à coup, elle sentit un mouvement de foule derrière elle. Isabella vit Rafael traverser les groupes de miséreux et de bateleurs qui se préparaient pour la sortie de la messe. Il vint à sa rencontre mais la jeune femme, l'air offensé, fit toute une affaire de vérifier les brides rouge et or des montures et ne lui prêta pas la moindre attention. Ensuite, elle s'assit sur le montoir, remit en place le hennin auquel elle n'était pas habituée et dont les épingles lui tiraient les cheveux, puis sortit son mouchoir pour s'en éventer. Vexé par tant d'indifférence, le jardinier marmonna, l'œil sombre:
Rafael: Vous ne prêtez vraiment aucune attention à moi, n'est-ce pas?
:Laguerra: : Pourquoi? Je devrais?
Rafael: Non... non, vous avez raison. Je ne mérite vraiment pas que vous vous intéressiez à mon sort. Que suis-je pour vous? Rien... moins que rien... Je mourrais à vos pieds que vous ne m'accorderiez pas même un regard...
La volée de cloches qui annonçait la sortie de la messe couvrit ses paroles. Occupée de ses propres soucis, Isabella les avait à peine perçues. Sans un regard pour Rafael qui en grinça des dents, elle se leva pour aller au devant de Catalina dont elle apercevait déjà le voile couleur de miel...

☼☼☼

La coutume voulait que la journée de la Chandeleur fût réservée à la fête.
Après la messe, une cavalcade était organisée à travers toute la ville. Déguisés en rois ou en évêques, des jeunes gens parcouraient Barcelone en chantant et en interpellant les promeneurs. Ils réclamaient du pain, du vin, de la chandelle. Des vociférations, des chants licencieux fusaient de leur troupe, étaient repris par certains passants, gagnaient de rue en rue jusqu'aux portes de la cité.
Protestations ou connivences les environnaient de leur tumulte. En certains endroits, on s'empoignait; en d'autres, on fraternisait.
D'un genre bien différent, une autre manifestation se déroulait pendant ce temps-là au château.
À grands sons de trompes, le vice-roi avait fait savoir depuis plusieurs semaines qu'il réunirait une cour plénière en la haute salle neuve de son palais. Ses principaux vassaux y étaient convoqués.
Aussi, vers l'heure de tierce, une foule parée d'étoffes aux teintes vives se pressait-elle dans la pièce imposante qu'une rangée de colonnes centrales divisait en deux nefs distinctes. Un plafond lambrissé composé d'étroites lames de châtaignier assemblées avec une ingéniosité qui faisait l'admiration de tous, épousait la double forme d'un bateau renversé.
Décorés, selon le goût du marquis et de la comtesse, de fresques ou de tapisseries, les murs racontaient la geste (grand poème épique) des seigneurs de Barcelone.
Après la cour de justice, durant laquelle plusieurs affaires furent jugées, le vice-roi procéda aux distributions de cadeaux qui clôturaient toujours les cours plénières: chevaux, faucons, armes, vêtements de prix, manteaux fourrés furent offerts aux vassaux qui se pressaient autour de l'estrade suivant leur rang et leur importance.
Puis la foule des invités se dispersa.
Certains retournèrent en ville. D'autres demeurèrent au palais pour partager avec la famille du marquis et ses gens repas de fête et crêpes traditionnelles.
Après avoir salué Miguel et Catalina qui faisaient partie des commensaux, Tao, Estéban, Zia, Raquel, Isabella et ses enfants se retirèrent.
En quittant le château, ils croisèrent une troupe de jongleurs et de musiciens ambulants qui venaient divertir les convives.
Pour célébrer de leur côté la Chandeleur, Raquel avait invité à sa table sa belle-fille et ses serviteurs, en plus de Tian-Li, du naacal et des deux élus.
Le repas se déroula dans l'opulence familière qui était de mise chez elle. L'après-midi se passa ensuite en jeux de société. Les plus jeunes firent de la musique. Paloma chanta avec Elena tandis que Joaquim les accompagnait avec sa flûte.
Tout en participant par politesse aux activités qui l'ennuyaient, Isabella songeait à Rafael qu'elle avait encore aperçu, durant l'assemblée de ce matin, debout derrière le siège de Catalina. Les joues vernies de l'aventurière passèrent au rouge ponceau et elle jeta un rapide regard à la salle en pleine activité pour s'assurer que personne ne la regardait.
Zia, que la longue station debout avait fatiguée, souhaita rentrer chez elle assez tôt. Carmina, Luis et son époux se joignirent à elle. Sans un mot, Estéban prit le manteau qu'il avait déposé sur un escabeau en pénétrant chez Raquel et le disposa sur les épaules de sa femme. Celle-ci se laissa faire en fixant Isabella comme si elle ne pouvait plus en détacher son regard. Mais l'élue retrouva bientôt ses esprits quand son compagnon lui glissa dans l'oreille:
:Esteban: : Va lui dire au revoir.
L'aventurière fit la moitié du chemin vers la jeune inca qui soudain, la prit dans ses bras. Isabella l'éloigna doucement mais l'embrassa sur les deux joues avec une tendresse maternelle. Le moine Shaolin, suivant le mouvement, s'en alla peu après.

☼☼☼

À suivre...
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Dernière modification par TEEGER59 le 08 janv. 2019, 23:38, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 08 janv. 2019, 23:33

Merci Teeger.
Encore du suspens...
Rafael n’est donc pas un ange?

Petite faute à corriger : § sur la basilique, 5ème ligne ‘le seul sanctuaire à présenter’ et non ‘a présenté’.
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 08 janv. 2019, 23:39

Merci! C'est corrigé.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 14 janv. 2019, 23:39

Suite. (Courte mais elle m'a pris beaucoup de temps avec les faits historiques). ;)

Il ne faut jamais dire adieu...

Ce même jour, au moment où, dans le port de Douvres, les matelots de la Nao Victoria menaient grand tapage et achevaient les derniers préparatifs de départ, Eustache Chappuis fit sonner sous le talon de ses bottes les dalles de marbre vertes et blanches du château de Hampton Court.

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Au fond du grand hall, tapi sur son trône comme une bête à l'affût, Henri VIII le regardait venir entre ses paupières resserrées. Cet homme à l'égo démesuré était le premier roi dans l'histoire de l'Angleterre qui refusait qu'on l'appelle "Sire". Ses conseillers devaient lui donner du "Majesté".
Auprès de l'ambassadeur de Charles Quint, les moires pourpres de l'archevêque de Cantorbéry, Thomas Cranmer, glissaient sans bruit... Devant eux rampait le cérémoniaire John Dudley, plus que jamais semblable à un serpent sournois.
Après le rite solennel des salutations protocolaires, le monarque, sans rompre le silence qu'il gardait depuis l'entrée du Savoisien (Savoyard), considéra un moment son visage plein et paisible, dont les yeux bruns ne se privaient pas de l'examiner avec une certaine appréhension.
Le chanoine pensait que cet homme correspondait à l'image qu'il s'en été fait une quinzaine d'années auparavant: il paraissait toujours aussi teigneux qu'il l'était en réalité.
Au milieu de toutes les intrigues de la cour des Tudor, Eustache, réputé pour sa grande éloquence, faisait preuve de grands talents diplomatiques, en dépit des controverses développées par Lord William Paget, secrétaire du gros Henri. Un différend très vif avait opposé les deux hommes à propos de la répudiation de Catherine d'Aragon, qui fut la tante maternelle de l'Empereur.
L'ambassadeur jetait sur l'Angleterre de son temps un regard critique, souvent plein d'acuité. Cependant, très proche du souverain, il entretenait avec lui un dialogue suivi à propos de ses interrogations théologiques et sur l'évolution de ses rapports avec le clergé anglais. Au début de leur collaboration, en octobre 1529, Henri VIII lui avait indiqué qu'il ne reconnaissait pas d'autre supériorité à l'Église catholique que la possibilité de remettre les péchés. Le cinq décembre de l'année suivante, ayant reçu une pétition des Communes sollicitant une limite aux abus ecclésiastiques, le roi fit part à Chappuis de son intention de réformer l'Église d'Angleterre. Il avait abordé à cet égard la possibilité d'un concile général convoqué par les princes et non par le pape de l'époque, Clément VII.

38..PNG

Ce Jules de Médicis semblait d'ailleurs plus effrayé par Charles Quint que par lui.
Malgré l'opposition du nonce apostolique et de l'ambassadeur du roi d'Espagne, une assemblée à Westminster avait reconnu Henri VIII comme le seul protecteur et chef suprême de l'Église d'Angleterre. Le père d'Édouard VI ne cacha pas au Savoisien que, quand bien même on prononcerait dix mille excommunications contre lui, il ne changerait rien à sa façon de penser.
Ainsi, en mai 1532, l'Église d'Angleterre renonça donc officiellement à son indépendance législative au profit du cruel monarque. Ce dernier ravit donc à Clément VII sa souveraineté ecclésiastique. Deux ans plus tard, le pape l'excommunia avant de mourir d'une intoxication alimentaire due aux champignons, qu'il affectionnait beaucoup. Son successeur, Paul III, enfonça le clou en jetant l'Interdit sur le royaume Anglais et prêcha la croisade contre le roi bigame à ses yeux. En 1536, Henri VIII riposta en réprimant un soulèvement catholique contre lui. En même temps les protestants lui reprochèrent de ne pas aller assez loin et de ne pas faire une réforme du dogme...
Enfin, c'est dans ce climat politique tendu que le diplomate Chappuis se présenta devant le troisième mari de Catherine Parr.
Du fond de son triple menton, ce dernier grogna:
Henri VIII: Que Nous veut l'Empereur, Excellence? Après ce qui vient de se passer, Nous ne voulons plus Nous fier à aucun prince vivant!
Dans l'ombre, Gabriel de Guzman, surnommé le moine de la paix, mandaté sans doute par la reine Éléonore, épouse de François et sœur de Charles, avait travaillé pour l'arrêt des hostilités. Le roi de France aurait certes pu bouter les Impériaux hors du royaume, mais il avait préférer traiter car il n'ignorait pas que le pays était terriblement las de cette guerre perpétuelle, entrecoupée de réconciliations plus ou moins sincères, suivies de traités dont les conventions étaient rarement respectées et source d'un nouveau conflit. Un accord neutralisant son beau-frère quelque temps lui permettrait d'abattre plus facilement Henri le mastodonte. Celui-ci avait toujours été effrayé par l'envergure menaçante de l'aigle Germano-Espagnol dont les ailes s'étaient déployées dangereusement sur toute l'Europe et ce traité représentait un basculement des alliances politiques extrêmement périlleux. Mais c'était également l'appât du gain qui l'avait poussé à pactiser avec l'Empereur. Pour alimenter son escarcelle, il ne pouvait compter que sur l'argent des Communes. Les bourgeois Anglais se montraient aussi avares que leur maître! Ce qui n'était pas peu dire... Il estimait aussi que François aurait dû lui payer les pensions promises et jamais versées lors de l'entrevue du camp du Drap d'or.
Ainsi, abandonné quatre mois plus tôt par son allié, Henri l'avait mauvaise.
Charles Quint qui avait atteint ses objectifs en Italie et qui avait fait la paix avec le roi-chevalier, était reparti vers l’Allemagne, où des paysans Luthériens continuaient à se révolter. Il était bien décidé à y rétablir le catholicisme.
Pour répondre à la question posée, Chappuis tira de sa manche une lettre scellée du Grand Sceau, avança de deux pas et, avec une génuflexion, l'offrit au souverain. Mais ses mains ne devaient pas être jugées assez nobles pour transmettre directement le message, car ce fut Cranmer qui le prit et le tendit au roi.
Henri VIII: Ouvrez, Notre frère, et lisez!
En découvrant ce qu'il avait entre les mains, l'archevêque devint aussi rouge que sa robe. Le français de Charles était, en effet, suffisamment véhément pour justifier toutes les craintes et, en déroulant la prose impériale, Cranmer se demanda si l'ambassadeur n'allait pas y laisser sa tête:

Fasse le Ciel que Sa Majesté Henri prenne conscience de ce qu'Elle fait, et que, si Elle ne peut me soutenir pour affronter la Ligue de Smalkalde, qu'Elle renonce du moins à faire tort à quiconque de manière à ne pas faillir à sa foi d'origine...

Des pourparlers de paix furent entamés à Calais sans résultat car Henri refusait de restituer Boulogne et insistait pour que François 1er retire son soutien aux Gaéliques. Charles Quint, qui agissait en tant que médiateur, était pris dans ses propres désaccords avec le monarque Anglais.
De plus, bien que celui-ci ait rompu le lien entre l'Église d'Angleterre et Rome, il n'avait jamais admis de renoncer à la doctrine catholique ou à ses cérémonies.

...Car je sais que Sa Majesté n'ignore pas que les scandales prédit par l'Apocalypse s'abattent aujourd'hui sur l'Église et que les auteurs de ces scandales ne survivront pas et connaîtront la plus terrible fin, tant dans ce monde que dans l'autre. Plût au Ciel que Sa Majesté fût innocente de ces abominations...

En avril 1543, Henri avait ordonné à son demi-frère Edward Seymour, alors connu comme comte de Hertford, de tout mettre à feu et à sang afin qu'il puisse rester à jamais la mémoire perpétuelle de la vengeance de Dieu éclairé pour la fausseté et la déloyauté des Écossais catholiques.
La voix de l'archevêque s'étrangla un peu sur les derniers mots, mais ils n'en demeurèrent pas moins intelligibles. Furieux, Henri venait de s'extraire tant bien que mal de son trône et poussait une sorte de hurlement vengeur qui s'acheva en imprécation:
Henri VIII: Fils d'iniquité! L'Empereur va savoir ce que pèse ma colère! Oser Nous insulter ainsi! Qu'il soit anathème!
Chappuis, alors, intervint:
E.C: Mon roi n'a rien fait qui mérite cela, Votre Majesté! Il est du devoir d'un prince chrétien de mettre le trône d'un autre face à ses responsabilités. Que Sa majesté pense au gros mal qu'il en suivrait tant en effusion de sang humain, destruction des villes, bonnes maisons, forcements de femmes et autres calamités qui viennent de la guerre...
Henri VIII: L'Empereur en sait quelque chose avec le Sac de Rome! (Pensée).
E.C: ... Si Sa Majesté venait à être l'occasion de la ruine du pays du chardon, Elle serait la plus maudite personne qu'il y eût jamais et les malédictions qu'on Lui donnera dureront mille ans après Sa mort.
Et comme, abasourdi, Henri ne répondit pas, Eustache continua:
E.C: Les Français doivent, en ce moment même, rassembler une vaste flotte dans l'estuaire de la Seine avec l'objectif de débarquer des troupes sur l'île de Wight. Et Votre Majesté, au lieu d'essayer de réunir la Grande Bretagne sous sa main auguste pour opposer à l'Ennemi Français une puissante forte et unie, ne songe qu'à réunir les royaumes d'Angleterre et d'Écosse.
Henri VIII: Parce que le Traité de Greenwich a été annulé par le parlement. Oser promettre la main de Marie Stuart à mon fils et se dédire!
E.C: Mon maître pense que ces enfants sont encore bien jeunes pour songer à les marier.
Henri VIII: Nous n'avons que faire de son opinion!
E.C: Vraiment? Que Votre Majesté réfléchisse donc! L'Empereur ne nourrit aucune intention hostile envers Vous. Bien plus, il m'a chargé d'offrir son aide pour combattre de nouveau le roi de France, une aide non négligeable...
Chappuis se mit à sourire. Fidèle serviteur de Charles Quint, il était un observateur avisé des hommes. Même s'il parlait et écrivait couramment le français, il était un opposant acharné de la France et de ses sujets, qu'il détestait à cause de leurs desseins sur sa patrie, la Savoie. À une occasion, il avait même menacé de déshériter sa nièce si elle en épousait un.
E.C: ... Mais si Votre Majesté s'obstine à vouloir envahir l'Écosse, c'est à elle qu'ira cette aide. Que Votre Majesté veuille bien, en outre, prendre en considération ses finances.
Henri VIII: Nos finances? Qu'est-ce que cela signifie?
E.C: Que cette campagne a du Lui coûter à les yeux de la tête... Qu'à ce jour, le roi, mon maître songe très sérieusement à ne pas verser sa pension annuelle si Sa Majesté ne se tient pas tranquille sur son île... Et ceci n'est qu'un début.
Henri VIII: Et vous osez venir Nous dire cela en face?
E.C: À qui d'autre pourrais-je le dire? Votre Majesté, mon roi, le roi "Très chrétien" n'usurpe en rien ce titre. Plus pieux que lui, plus dévoué aux intérêts de Dieu et de sa très Sainte Mère ne peut se trouver. Sa mise en garde est empreinte de dévouement filial et du désir profond de voir le trône de Saint Pierre rayonner, comme au temps d'Innocent, sur tous ceux qui aiment et servent le Christ. Il y a autre chose: la menace Turque est réelle, pressante et le roi de France a promis d'assister Charles Quint dans sa lutte contre l'empire Ottoman.
Henri VIII: Avec le temps, l'Empereur devrait savoir que les promesses de François sont rarement tenues!
E.C: Tout comme les vôtres, "Sire"! Durant vingt ans, Vous n'avez fait qu'osciller vers l'un ou l'autre de vos puissants voisins. En outre, ces deux grands seigneurs ne font pas exécuter à tour de bras les gens qui ne sont plus dans leurs petits papiers. (Pensée).
Charles III, duc de Bourbon et le comte de Punourostro furent de parfaits exemples de la clémence des deux princes.
E.C: C'est la politique, Votre Majesté... Une main est là pour laver l'autre... De ce fait, un accord secret pourra être également signé, par lequel le roi de France assistera l'empereur pour réformer l'Église, demander un concile et éliminer le protestantisme, par la force si nécessaire. Il conviendrait de l'examiner avec un esprit froid et lucide.
Henri VIII: Comme celui du roi d'Espagne?
E.C: Certes, car Charles de Habsbourg est Empereur avant d'être homme, père, ou quoi que ce soit d'autre, et la gloire de Dieu lui est plus chère que la sienne propre.
Pensant n'avoir rien à ajouter, l'ambassadeur, une nouvelle fois, plia difficilement le genou et, comme le voulait l'usage interdisant de tourner le dos au roi, commença à reculer vers la porte. Au lieu de l'accompagner, l'archevêque Cranmer vint prendre sa place au pied du trône, sans paraître s'apercevoir du surcroît d'orage qui s'amoncelait sous les augustes paupières.
Henri VIII: Avez-vous quelque chose à ajouter, Votre Grâce?

39..PNG

T.C: En effet, et j'en demande excuse, mais Sa Majesté est trop amie avec Son Excellence et trop soucieuse du bien des chrétiens pour que je ne l'informe pas d'un fait, minime sans doute, mais auquel je La crois susceptible d'attacher quelque prix.
Henri VIII: Lequel?
T.C: Il s'agit de... des problèmes de santé de l'ambassadeur.
À nouveau, le visage sanguin du roi vira au rouge brique.
Henri VIII: C'est un sujet dont Nous aimons peu à parler et vous devriez le savoir. Nous aussi avons des problèmes de goutte.
T.C: Sans doute, sans doute! Mais Son Excellence a demandé à l'Empereur d'être relevé de ses fonctions.
Henri VIII: Quoi?!? Eustache, vous répondez par la plus noire ingratitude et par une fuite honteuse aux bontés dont Nous avions voulu vous combler car vous Nous sembliez digne de Notre bénévolence. Que Nous reprochez-vous?
E.C: Rien, Votre Majesté, absolument rien...
T.C: Il serait sage d'en avertir le chancelier, John Baker.
Henri VIII: Et son rôle prépondérant auprès de Son Altesse Marie?
T.C: Eh bien...
De neuf à vingt-cinq ans, pendant ce temps de tribulations terrestres, la fille d'Henri avait trouvé l'espoir auprès d'une ultime ressource, une lointaine présence, à présent paternelle, celle de Charles Quint, dont la voix et la volonté s'était incarné en Chappuis. Marie s'était sentie si démunie qu'il lui était arrivé de solliciter l'ambassadeur plusieurs fois par jour. En 1536, Thomas Cromwell avait convoqué Eustache pour lui annoncer qu'il devenait urgent de convaincre Marie de recopier une lettre de soumission à son père, dont il avait fourni le modèle au diplomate. La teneur de cette lettre éveilla les craintes de l'ambassadeur impérial:

E.C: J'ai averti le chancelier de l'échiquier de ne pas user d'expressions qui pourraient directement ou indirectement mettre à mal l'honneur et les droits de la princesse, ceux de sa mère, feu la reine, ou leur conscience, car sinon elle ne consentirait pour tout l'or du monde à signer cette lettre et ce refus ne ferait qu'accroître l'indignation du roi.

Marie ne renonça pas pour autant à ses convictions catholiques, mais elle avait fini par se soumettre à son père... Eustache Chappuis souligna que la douce nourriture de la prévenance paternelle était assaisonnée de quelques drachmes de fiel et d'amertume.
Henri VIII: Cessez de Nous lanterner, par tous les saints du Paradis!
T.C: Eh bien, je pense qu'à bientôt trente ans, elle n'a plus besoin de lui...
Chappuis se chargea d'asséner le dernier coup, avec une jubilation intérieure qui nécessita, pour n'être pas trop évidente, toutes les ressources de sa diplomatie:
E.C: De plus, elle s'est trouvée une alliée en la personne de votre sixième épouse.
Il y eut un lourd silence que troublèrent seulement les pépiements des oiseaux, qui occupaient une volière dans le grand hall. Le roi poussa un profond soupir:
Henri VIII: Nous sommes bien assurés de la bonne affection que vous portez à la couronne d'Angleterre, et Nous pensons bien que vous n'avez écouté ces propos pour mauvaise volonté que vous porteriez au royaume ou à ma personne, car vous allez sortir de Notre château, et vous en êtes si proche! Ne vous désespérez point, je vous serai toujours ami. Quand comptez-vous nous quitter?
E.C: Mon maître ne m'autorisera à partir qu'après avoir introduit mon successeur, François van der Delft. Je vous le présenterai tantôt.
Henri VIII: Et... lui? Où se trouve-t-il en ce moment?
E.C: Selon ce que j'en puis savoir, aux Pays-Bas Espagnols. Adieu, Votre Majesté. Je m'en vais gagner Douvres pour embarquer sur la Nao Victoria qui m'acheminera vers Louvain.
Et Eustache prit son audience de congé, pour dire, qu'il a eu la dernière audience publique qu'il devait avoir avant son départ. Sur un dernier et profond salut, quitta le château de Hampton court.
À bride avalée, changeant quatre ou cinq fois de monture, le diplomate arriva ventre à terre dans la ville portuaire à la fin du jour.
On feignit d'oublier l'incident, mais, ce soir-là, le coucher du roi d'Angleterre se déroula dans un silence à entendre marcher une fourmi.

☼☼☼

À suivre...
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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 18 janv. 2019, 23:53

Suite.

Mendoza sortit de sa cabine, ferma soigneusement la porte derrière lui, salua le timonier, grimpa ensuite sur la dunette et fit quelques pas. C'était le point le plus élevé du château et il avait l'impression d'être sur le toit du monde. La surface lisse de la mer du Nord miroitait quelques dizaines de mètres plus bas sous la lumière blafarde de la lune. Dans le lointain résonnaient le cri des mouettes, portés par une légère brise qui sentait bon le large. Il posa ses mains sur la rambarde, songeant qu'il lui faudrait encore vivre sur ce navire pendant les deux ou trois semaines à venir.
Deux étages plus bas, le pont principal s'étendait sur près de trente mètres jusqu'à la proue. De temps en temps, des embruns étoilés éclaboussaient la poulaine.
Dans quelques instants, il faudrait rejoindre le marquis pour le premier repas officiel à bord. Il était juste sorti pour se convaincre qu'ils étaient vraiment partis. Juan inspira profondément, essayant d'oublier l'atmosphère frénétique de ces derniers jours. Le Catalan avait fait ses adieux à William Cooke en lui promettant qu'ils resteraient en contact.
Ses poings se resserrèrent sur la balustrade. Il se sentit submergé par un sentiment de joie intense. Il n'était pas mécontent d'être parti. Il aimait autant retrouver sa routine dans les chais que de croupir dans ce lazaret en ayant constamment cet horripilant Julien Pesche sur le dos. Quelle que soit l'issue de ce voyage, au moins Alberto et lui avaient quitté l'Angleterre.
L'Espagnol se tourna et déambula sur le pont de la dunette. Au loin, il apercevait le phare romain de Douvres et son feu. Le capitaine Álvaro de Bazán s'était occupé des papiers de bord et ils avaient finalement quitté la ville portuaire du Kent aux alentours de minuit. Bien que le jeune officier fut un homme de guerre, l'expédition n’en restait pas moins purement et sans arrière-pensée, un trajet commercial.
Voguer sur la Manche n'était pas une aventure maritime. C'est pourquoi aussi bien les Français que les Anglais consacraient dans leurs relations de voyage fort peu d'attention à cette traversée de quelques heures ou de trois jours, selon le temps. Mendoza espérait voir le fort Risban le plus tôt possible. Cela signifiera qu'ils auraient bientôt rejoint Calais et les routes maritimes de La Hanse. Ensuite, ils se dirigeraient vers le sud. Dans un peu moins de trois semaines, si tout se passait comme prévu, il serait de retour chez lui.
Le regard tourné vers la poupe, Juan sentit une odeur de tabac lui chatouiller les narines. Regardant autour de lui, il se rendit compte qu'il n'était pas seul. De l'autre côté du pont, une petite lueur rougit dans l'obscurité puis s'éteignit. Quelqu'un d'autre était assis là, savourant l'air nocturne. La lueur sauta et dansa, se rapprochant pas à pas. Surpris, il reconnut la silhouette du passager de dernière minute qui était monté à bord.

40..PNG

Celui-ci tenait entre les doigts de sa main droite un gros cigare presque terminé. Juan dut dire adieu à sa rêverie solitaire et se résigner à faire la causette avec cet inconnu.
:?: : Bonsoir!
:Mendoza: : Bonsoir...
En homme qui sait ce qu'il représente, l'autre lança:
:?: : Eustache Chappuis, des Chappuis d'Ugine, ambassadeur du Saint-Empire romain germanique en Angleterre.
Le Catalan ne releva pas et se contenta de s'incliner en disant:
:Mendoza: : Mendoza. Capitaine Mendoza.
E.C: Capitaine? Quelle chance d'en avoir un second sous la main! L'autre me paraît bien trop jeune... Je suis à vos ordres!
Juan ne répondit rien, ennuyé par cet humour pince-sans-rire.
E.C: Pfff! Une heure de mer et ça me fatigue déjà.
L'homme agita son cône d'herbes séchées.
E.C: Vous en voulez un?
:Mendoza: : Non merci. Je ne fume pas.
E.C: Il y a un début à tout.
:Mendoza: : Je ne voudrais pas gâcher mon repas.
E.C: Je doute que la nourriture servie à bord soit un enchantement pour le palais.
Il s'appuya contre le bastingage à côté du marin à la cape bleue, poussant un soupir de lassitude.
E.C: Cette coque de noix me donne la chair de poule!
:Mendoza: : Pourquoi donc?
E.C: Je ne vois personne! Où sont les matelots qui courent sur le pont pour exécuter les ordres du capitaine? Regardez-moi ça!
Il fit un ample mouvement du bras.
E.C: Trente mètres de pont et pas âme qui vive. Personne. Ce bateau est hanté, désert!
:Mendoza: : Il n'a pas tort... (Pensée).
Même si, à côté des caraques les plus modernes, la Nao Victoria était relativement modeste, elle n'en restait pas moins imposante. Pourtant une poignée d'hommes seulement suffisaient à la manœuvrer. Entre l'équipage, les passagers et les ouvriers aux divers métiers tels que le chef cuisinier, le charpentier ou le barbier-chirurgien, le navire abritait moins de vingt personnes, alors que sur la Mary Rose, le vaisseau du roi Henri VIII, on en trouvait facilement quatre cent en temps de guerre.
Comme en écho à ses propres pensées, Mendoza entendit Chappuis dire:
E.C: Il est tellement immense!
Décidément, cet homme aimait le son de sa propre voix.
:Mendoza: : Saviez-vous que ces caraques sont les premiers navires assez gros pour être affectés par la rotation de la terre?
E.C: Non, je l'ignorais. En tout cas, je constate que le monde merveilleux des bateaux n'a aucun secret pour vous.
:Mendoza: : En effet...
Mendoza ne put s'empêcher d'ajouter:
:Mendoza: : J'ai un succès fou à la cour d'Espagne où l'on cause, quand j'y suis invité.
Eustache exhala un anneau de fumée dans la nuit.
E.C: En dehors des mondanités, vous avez d'autres talents?
:Mendoza: : Je me débrouille dans la production du vin et son négoce.
Le Catalan lui tourna le dos et s'accouda à la balustrade, espérant qu'il saisirait le message. Pourtant, l'autre ajouta:
E.C: Tout le monde n'a pas la chance de pouvoir approcher l'Empereur...
:Mendoza: : Certes...
Un silence s'installa entre eux, au vif soulagement de Juan.
E.C: Hé! Vous savez quoi, capitaine?
:Mendoza: : Je vous serais reconnaissant de ne pas m'appeler comme ça.
E.C: C'est pourtant ce que vous êtes, non?
L'Espagnol se tourna vers lui.
:Mendoza: : Ce que j'étais. Il n'y a qu'un seul maître à bord. Là, je suis un passager, tout comme vous.
Le diplomate souffla une bouffée de fumée, un sourire ironique sur les lèvres, les yeux pétillant de malice.
:Mendoza: : Donc, j'ai une idée.
E.C: Oui?
:Mendoza: : Faisons comme si je ne vous avais rien dit. Imaginons que je ne sois pas du métier.
E.C: En somme, le dieu Neptune a cédé la place à son neveu, Bacchus...
Mendoza soupira, réprimant un mouvement de colère.
:Mendoza: : Si vous voulez...
Le diplomate examina la cendre qui s'allongeait, puis jeta le cigare par-dessus la rambarde. Ensuite, il plongea la main dans sa poche et en sortit une amande de Perse qu'il décortiqua. Lorsqu'il parla, sa voix sembla un peu moins acerbe.
E.C: La vue est magnifique.
Du menton, il désigna le phare de Douvres, leur dernier lien avec l'Angleterre qui s'éloignait dans la nuit.
:Mendoza: : C'est vrai. Vous voulez parier sur sa distance?
Chappuis fronça les sourcils.
E.C: Pardon?
:Mendoza: : Un petit pari sur la distance qui nous sépare du phare.
E.C: Je ne suis pas joueur. En plus, je suis certain que vous allez me sortir une formule mathématique secrète de votre chapeau.
:Mendoza: : Là, vous n'avez pas tort.
Eustache émonda quelques pistaches qu'il mit dans sa bouche avant de jeter les coques par-dessus bord.
E.C: Alors?
:Mendoza: : Alors quoi?
E.C: Nous sommes là, en route pour Anvers. C'est vous le spécialiste. Alors, à combien de distance pensez-vous que nous sommes de Douvres?
:Mendoza: : Je pense...
Il s'interrompit aussitôt.
:Mendoza: : Anvers? (Pensée).
Prenant conscience de ce que Chappuis venait d'annoncer, il éluda la question.
:Mendoza: : Je pense que nous ferions mieux de rejoindre notre jeune capitaine pour le dîner... et pour une petite mise au point. (Pensée). Si nous sommes en retard, il risquerait de nous mettre aux arrêts. Et j'ai faim!
Au cours du repas, le marquis, engagé avec le Catalan et le Savoisien, avait été écrasé comme une gaufre entre deux fers. Il avait dû s'expliquer sur le changement de destination: Calais, sous contrôle Anglais depuis la guerre de cent ans, était en ce moment même le théâtre d'un pillage par les troupes Françaises. La ville d'Anvers semblait plus sûre pour amarrer et l'Espagnol ne put qu'approuver cette décision...

☼☼☼

La course à l'abîme.

Trois jours plus tard, la Nao Victoria jeta l’ancre dans la plus grande cité des Dix-Sept Provinces, car c’était le propre des navigations de mouiller partout où l’on pouvait trouver fond.
Archétype de la ville bourgeoise-marchande depuis le Bas Moyen Âge, Anvers constituait alors, selon les chroniqueurs, le centre du commerce international et de la haute finance depuis le début de ce siècle. Une bourse de commerce, peut-être la plus grande fondée en Europe, fut attestée en 1460. Mais on considérait que la première bourse des valeurs Anversoise fut fondée en 1531, animée par des négociants qui reliaient l'Inde à l'Amérique.
À leur arrivée, Mendoza, sans modifier ni la date ni le contenu de la lettre écrite à Douvres, confia sa missive à un courrier en espérant que celui-ci parviendra à la faire passer à Isabella.
De son côté, Chappuis, se remettant difficilement du mal de mer qui l'avait fortement secoué à bord de la caraque, dut rester couché durant deux jours. Le lendemain, se sentant en meilleure forme, l'ambassadeur présenta un sou et un denier, selon l'usage, et reprit son voyage vers Louvain dans une basterne.
Penché hors de sa litière, dévoré d'anxiété, le cœur battant, Chappuis ne cessa de harceler les conducteurs:
E.C: Plus vite!
Car pour lui, il ne s'agissait pas de muser! Sans se soucier des secousses, il avançait au pas rapide de ses montures sur la route cahoteuse qui menait en Brabant.
Mais des mules de litière ne pouvaient guère rivaliser avec une barque glissant sur l'eau. L'Empereur allait donc devoir faire preuve d'un peu de patience... Charles n'était pas le seul à se languir. L'aventurière attendait elle aussi.
Malheureusement, son homme, contre son gré, demeura plus longtemps aux Pays-Bas du sud. Sur la côte, les vents étaient contraires et retenaient au port les navires. On hivernait dans la froidure, le brouillard et la pluie qui frappait en bourrasque.
Les jours endormeurs passaient.
En rentrant à l'hacienda, Isabella trouva un billet que l'on avait apporté pour elle dans l'après-midi. Elle le décacheta d'un doigt nerveux et découvrit plusieurs feuillets soigneusement pliés en trois, accompagnés d'une petite note qui était couverte d'une écriture élégante. Elle en entama aussitôt la lecture.

Dimanche 1er Février 1545.
Ma princesse.
J'ai écoulé mes fûts de sacks en un temps record! À notre arrivée, nous avions fait un tour dans la ville de Douvres qui a beaucoup grandi depuis mon dernier passage, mais elle n'est pas plus belle pour cela. Figure-toi des maisons se ressemblant toutes. Que ton imagination le noircisse au-delà de toute expression, que ton nez respire un air enfumé comme il ne le fera jamais, espérons-le et multiplie cette image par quelques mille. Tu auras alors la ville que je vais avoir le plaisir de quitter. Demain matin à sept heures, nous appareillerons en nous faisant remorquer par nos canots et chaloupes. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous traverserons la Manche pour arriver à Calais. Une fois à terre, j'y posterai ce pli. Je t'enverrai également la recette de la vente par lettre de change. Tu pourras récupérer l’intégralité de l'argent en échange de cette lettre manuscrite.
N'ayant pu me rendre à Londres, je n’ai pu acheter le manteau que je t'avais promis pour Pablo: je saisirai la première occasion pour réparer cet oubli et te le faire tenir. Le capitaine Álvaro de Bazán, (James Alday étant toujours souffrant), sera l'homme qui me ramènera vers toi. J'entrevois mon retour vers la fin février.
La prochaine étape sera Lisbonne. J'espère que les vents de Sud ne nous forceront pas de louvoyer, toutes voiles dehors, ce qui nous ferait perdre un temps considérable.
Ah, mon amour! Vois comme je pense à toi... Je pense à toi si tendrement qu'il n'est pas possible qu'en cet instant ton cœur ne le sache pas..


Isabella ne put s'empêcher de sourire. La formule était ampoulée et vieillotte, mais elle ressemblait tant à Juan qu'elle croyait presque entendre sa voix en la lisant. Il fallait bien avouer qu'elle n'avait jamais reçu de billet semblable. L'aventurière avait été courtisée de bien des façons par bien des hommes, mais jamais de la sorte.
"Je pense à toi, si tendrement qu'il n'est pas possible qu'en cet instant ton cœur ne le sache pas".
Elle reprit sa lecture.

... Je veux que tu saches aussi ceci: j'ai dépassé depuis fort longtemps le point du non-retour. Mais tu t'en doutes. Merci, ô ma princesse, d'être celle par qui j'atteins le sommet de ma course: jamais plus je ne reviendrai en arrière. Je suis à toi, comme hier, aussi intensément mais par mon âme et non mon corps quand je t'écris ceci: depuis toi je ne puis qu'aller et regarder devant moi.
C'est une vague de fond, mon amour, elle nous emporte, elle nous sépare. Je crie, je hurle. Tu m'entends au travers du fracas, tu m'aimes, je suis désespérément à toi, mais déjà tu ne me vois plus, tu ne sais pas où je suis vraiment, tout le malheur du monde est en toi. Il faudrait mourir mais la mer fait de nous ce qu'elle veut. Oui, moi aussi je suis désespéré. Le temps de reprendre souffle et pieds.
Ô mon amour de vie profonde, j'aime ton corps, la joie qui coule en moi quand je détiens ta bouche, la possession qui me brûle de tous les feux du monde, le jaillissement de mon sang au fond de toi, ton plaisir qui surgit du volcan de nos corps, flamme dans l'espace, embrasement. Ô désir de tes bras, de ton être, du feu et de la houle, du cri qui nous dépose aux bords d'un autre monde. J'aime tes mains qui ont caressé mon corps, j'aime tes lèvres qui ont bu en moi, j'aime cette nouvelle vie qui germe en toi...


"Nouvelle vie".
Isabella rougit un peu sans pouvoir retenir un nouveau sourire puis se mit à caresser son ventre. À l'annonce de cette sixième grossesse, Juan était aux anges et avait d'emblée proposé Javier s'ils avaient encore un garçon.

... Mon bonheur est de penser à toi, aux enfants, et de vous chérir chaque jour que Dieu fait. Ma princesse, tu as toujours été la chance de ma vie. Comment ne pas t'aimer davantage?
Plus brutalement: je te désire de toute ma chair comme je n'ai jamais désiré prendre une femme. Rien d'autre n'existe. Il n'y a donc pas d'erreur possible! Te perdre, ce serait tous les malheurs à la fois. Imaginer que tu puisses appartenir à un autre, physiquement, est atroce...


-Ne t'en fait pas pour ça, mon chéri! Je n'ai aimé et n'aimerai jamais que toi...

... Châtré il ne me resterait qu'un cœur et qu'un esprit, assez pour t'aimer avec la même passion. Mais si on t'enlevait à moi, on m'arracherait tous mes bonheurs, tous mes amours, je serais en deuil de toutes mes joies, de tous mes rêves, de tous mes espoirs. J'ai pu mesurer un certain ordre des souffrances dernièrement. Ce sera peut-être le seul mot tranquille de cette lettre: je t'aimerai jusqu'à la fin de ma vie et si tu as raison de croire en Dieu, jusqu'à la fin des temps.

Ton homme, Juan-Carlos.


Elle replia la lettre et s'intéressa à l'autre. Manuscrite et authentifiée, un banquier avait inscrit la somme déposée. Elle était assez rondelette. Juan pouvait ainsi voyager sans trop d'argent sur lui et se trouvait plus en sécurité.

Laus deo (Dieu soit loué).
Pour la somme de 853 livres 4 sols tournois.
Payez par ce change à la señora Isabella Mendoza la somme de huit cent cinquante et trois livres quatre sols tournois en bonne monnaie ayant cours entre époux pour cent livres ici reçues du sieur Juan-Carlos Mendoza. Faites bon paiement et mettez à compte comme par lettre d'avis.
Fait à Anvers ce cinquième jour de février de l'an mille cinq cent quarante-cinq.

Steven Ractret et compagnie.


Sur l'acte, le lieu où s'était tenue la transaction était quasiment illisible mais Isabella n'y prêta pas trop attention.

☼☼☼

On était pour lors à la mi-février: aigre était le vent, vive la gelée.
Après dix jours d’attente dépiteuse, Bazán quitta Anvers avec protestation. Il pensa atteindre Flessingue en passant par le Westerschelde (Escaut occidental) mais fut contraint de jeter l'ancre à Berssele, où son navire fut cerné par la glace.
Bientôt ce fut tout autour un joyeux spectacle : traîneaux et patineurs tout en velours; patineuses aux cottes et vasquines brodées d’or, de perle, d’écarlate, d’azur; garçonnets et fillettes allaient, venaient, glissaient, riaient, se suivant en ligne, ou deux à deux, par couples, chantant la chanson d’amour sur la glace, ou allant manger et boire dans des échoppes ornées de drapeaux, du brandevin, des oranges, des figues, du peperkoek, des schols, des œufs, des légumes chauds et des ecte-kaeken. C'était des crêpes, et des légumes au vinaigre, tandis qu’autour d’eux traînelets et traîneaux à voile faisaient crier la glace sous leur éperon.
Dans l’entre-temps, Alberto allait s’abreuver et se nourrir dans une petite auberge sur le quai où il ne lui fallait point payer cher sa pitance. Et il devisait avec une vieille Zélandaise volontiers.

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Mendoza préférait rester enfermé dans sa cabine. Il jetait constamment un œil à l'huile sur toile. C'était un petit portrait de sa femme, exécuté par François Clouet. L'artiste avait mis en espace son modèle dans un extérieur matérialisé par le fort de Patala.
Le lendemain vers neuf heures, Alberto entra de nouveau à l'auberge en demandant qu’on lui donnât son dîner. Il vit une mignonne femme s’avançant pour le servir, la Zélandaise rafraîchie.
Alberto: Mais... Que fis-tu de tes rides anciennes? Ta bouche a toutes ses dents blanches et jeunettes, les lèvres en sont rouges comme cerises. Est-il pour moi ce doux et malicieux sourire?
:?: : Nenni! Mais que te faut-il bailler?
Alberto: Toi.
La femme répondit:
:?: : Ce serait trop pour un maigrelet comme toi. Ne veux-tu point d’autre viande?
Le vieil Espagnol ne sonnant mot, elle demanda:
:?: : Qu’as-tu fait de cet homme beau et bien fait que je vis souvent près de toi?
Alberto: Mendoza?
:?: : Qu’en as-tu fait?
Alberto: Il mange seul dans sa cabine. Des œufs durs, des anguilles fumée et des poissons salés, tout en pensant à sa femme. Que n’es-tu la mienne, mignonne? Veux-tu cinquante florins? Veux-tu un collier d’or?
Mais elle se signant:
:?: : Je ne suis point à acheter ni à prendre.
Alberto: N’aimes-tu rien?
:?: : Je t’aime comme mon prochain, mais j’aime avant tout Monseigneur le Christ et Madame la Vierge, qui me commandent de mener prude vie. Durs et pesants en sont les devoirs, mais Dieu nous aide, pauvres femmes. Il en est cependant qui succombent. Ton ami est-il joyeux?
Alberto: Il est triste et toujours songeur. Mais toi, es-tu joyeuse ou dolente?
:?: : Nous autres femmes sommes esclaves de qui nous gouverne!
Alberto: Marie de Hongrie?
:?: : Oui.
Alberto: Je vais dire à mon maître de te venir voir.
:?: : Ne le fais point. Il pleurerait et moi pareillement.
Alberto: Vis-tu jamais sa femme?
Elle, soupirant, répondit:
:?: : Elle sait qu’il va sur la mer pour contribuer à la subsistance de sa famille. Mais c’est une chose dure à penser pour un cœur chrétien. Défends-le si on l’attaque, soigne-le s’il est blessé: sa femme m’ordonnerait de te faire cette demande.
Alberto: Le señor Mendoza est mon maître et ami.
:?: : Ah! Que ne rentrez-vous au giron de Notre Mère Sainte Église!
Alberto: Elle mange ses enfants.
Et Alberto s’en fut sans savoir qu'il avait conversé avec la sœur de l'Empereur.
Un matin, le vent qui soufflait aigre, ne cessant d’épaissir la glace et le navire du chevalier Bazán ne pouvant partir, les marins du navire menaient noces et ripailles de traîneaux et de patins.
Alberto étant encore à l’auberge, la mignonne femme lui dit, toute dolente et comme affolée:
:?: : Pauvre Alberto, pauvre Mendoza.
Alberto: Pourquoi te plains-tu?
:?: : Hélas! Hélas! Que ne croyez-vous à la messe! Vous iriez en paradis, sans doute, et je pourrais vous sauver en cette vie.
La voyant aller à la porte écouter attentive, le vieil homme lui dit:
Alberto: Ce n’est pas la neige que tu écoutes tomber?
:?: : Non.
Alberto: Ce n’est pas au vent gémissant que tu prêtes l’oreille?
Elle répondit encore par la négative.
Alberto: Ni au bruit joyeux que font dans la taverne voisine nos vaillants matelots?
:?: : La mort vient comme un voleur.
Alberto: La mort? Je ne te comprends pas... rentre et parle.
:?: : Ils sont là!
Alberto: Qui?
:?: : Qui? Les soldats protestants. Ils vont venir se ruer sur vous tous. Si l’on vous traite si bien ici, c’est comme les bœufs qu’on va tuer.
Tout en larmes, elle s'écria:
:?: : Ah pourquoi ne le sais-je que de tantôt seulement?
Alberto: Ne pleure ni ne crie. Et demeure!
:?: : Ne me trahis point.
Alberto sortit de la maison, courut, s’en fut à toutes les échoppes et tavernes coulant en l’oreille des marins ces mots:
Alberto: Le Flamand vient!
Tous coururent au vaisseau, préparant en grande hâte tout ce qu’il fallait pour la bataille, et ils attendirent l’ennemi. Alberto dit à Mendoza:
Alberto: Voyez-vous cette mignonne femme debout sur le quai, avec sa robe noire brodée d’écarlate, et se cachant le visage sous sa capeline blanche?
:Mendoza: : Ce m’est tout un, que je vive ou je meure. J’ai froid, je veux dormir.
Et Juan s’enveloppa la tête de sa cape. Et ainsi il fut comme un homme sourd.
Alberto reconnut alors la femme et lui cria de la caraque:
Alberto: Veux-tu nous suivre?
:?: : Jusqu’à la fosse, mais je ne le puis…
Alberto: Tu ferais bien! Songes-y cependant: quand le rossignol reste en la forêt, il est heureux et chante. Mais s’il la quitte et risque ses petites ailes au vent de la grande mer, il les brise et meurt.
:?: : J’ai chanté au logis et chanterais dehors si je le pouvais.
Puis, s’approchant du navire:
:?: : Prends ce baume pour toi et ton ami qui dort quand il faut veiller.
Et elle s’éloigna disant:
:?: : Mendoza! Mendoza! Dieu te garde du mal, et retourne en Espagne sain et sauf.
Et elle se découvrit le visage.
:Mendoza: : Marie! Tante Marie!
Dans l’entre-temps vinrent les soldats de Zélande, avec force artillerie.
Ils tirèrent sur le navire, qui leur répondit. Et leurs boulets cassaient la glace tout autour. Vers le soir une pluie tomba tiède.
Le vent soufflant du ponant, la mer se fâcha sous la glace et la souleva par blocs énormes, lesquels furent vus se dressant, retombant, s’entre-heurtant, passant les uns sur les autres non sans danger pour le navire qui, lorsque l’aube creva les nuages nocturnes, ouvrit ses ailes de lin comme un oiseau de liberté et vogua vers la mer libre.
Ce jour-là, le vaisseau de Bazán prit un navire Turc chargé de mercure, de poudre d’or, de vins et de femmes. Et le navire, venant de Méditérranée, fut vidé de sa moelle, hommes et butin, comme un os de bœuf sous la dent d’un lion.
Ce fut en ce temps aussi que l'Empereur ordonna aux Pays-Bas de cruels et d’abominables impôts, obligeant tous les habitants vendant des biens mobiliers ou immobiliers à payer mille florins par dix mille. Et cette taxe fut permanente. Tous les marchands et vendeurs quelconques durent payer au roi le dixième du prix de vente, et il fut dit dans le peuple que des marchandises vendues dix fois en une semaine, le roi avait tout.
Ainsi le commerce et l’industrie s’en allaient vers Ruine et Mort.

☼☼☼

À suivre...
Vous ne pouvez pas consulter les pièces jointes insérées à ce message.
Dernière modification par TEEGER59 le 20 janv. 2019, 15:32, modifié 2 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Akaroizis » 19 janv. 2019, 11:48

"Dans un peu moins de trois semaines, si tout se passait comme prévu, il serait de retour chez lui."

On se doute donc que tout ne se passera pas comme prévu, comme toujours. :x-):
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
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Ma présentation : viewtopic.php?f=7&t=80&p=75462#p75462

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Xia » 19 janv. 2019, 12:20

Akaroizis a écrit :
19 janv. 2019, 11:48
"Dans un peu moins de trois semaines, si tout se passait comme prévu, il serait de retour chez lui."

On se doute donc que tout ne se passera pas comme prévu, comme toujours. :x-):
Evidement ! Ca serait trop beau autrement :tongue:
et pas marrant 8)
Tu nous berces toujours autant au gré des vagues Teeger ! J'adore :-@
La terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre (proverbe amérindien)

Ma fanfic sur la préquelle des Mystérieuses Cités d'or, c'est par ici

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 19 janv. 2019, 22:55

Toujours aussi bien écrit et passionnant.
Mais quel suspens...
Quand le capitaine va-t-il enfin retrouver sa douce épouse ?

Petite faute à corriger (juste après l’image de Mendoza dans la cabine) : « Mendoza préférait rester enfermé » ( et non « enfermer »)
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 19 janv. 2019, 23:13

yupanqui a écrit :
19 janv. 2019, 22:55
Toujours aussi bien écrit et passionnant.
Mais quel suspens...
Quand le capitaine va-t-il enfin retrouver sa douce épouse ?

Petite faute à corriger (juste après l’image de Mendoza dans la cabine) : « Mendoza préférait rester enfermé » ( et non « enfermer »)
Merci. Il me semblait l'avoir modifié mais non!
Je m'étais dit, quand deux verbes se suivent le 2ème est à l'infinitif, sauf que là, le second n'était pas un verbe... :tongue:
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 25 janv. 2019, 22:16

Suite.

Mendoza fit quelques pas, jetant un regard autour de lui. Le pont supérieur était sans nul doute l'espace le plus spectaculaire de la Nao Victoria. Il occupait toute la largeur de la caraque.
L'aube naissante révélait un désert aquatique battu par le vent. La seule lumière provenait des fanaux disposés sur la balustrade. En montant sur le château arrière, le Catalan aurait pu apercevoir la ligne blanche du sillage qui fuyait à perte de vue. Devant la barre, le capitaine Bazán, dont la silhouette semblait floue dans la semi-obscurité, se penchait pour murmurer quelques mots à l'homme qui pilotait. Ses yeux reflétaient la lueur jaune de la grosse lanterne située à proximité.
Bientôt le vent faiblit et une aurore grisâtre éclaira l'horizon. Deux autres marins se déplaçaient sur le gaillard d'avant, petites fourmis solitaires occupées à quelques tâches obscures. Au-dessus de la vague d'étrave crémeuse, quelques oiseaux obstinés tournaient en piaillant. Quel contraste avec la froidure de Berssele, qu'ils avaient laissé derrière eux!
Le navire avait remonté les côtes de Zélande puis du Saint-Empire. Mendoza, attristé, avait regardé avec nostalgie les côtes défiler à tribord. Alberto l'avait consolé avec optimiste:
Alberto: Ce n'est qu'un contretemps.
Pendant la traversée, l'Espagnol avait tracé pour son épouse ce vers empreint de mélancolie:

En la grande mer où tout vent tourne et vire...

Car parmi les femmes embarquées à bord, certaines voulaient accoster à Emden. Les autres, Ibériques pour la plupart, avaient exprimé le désir de retourner en Espagne. Ces pauvres bougresses avaient eu la malchance de croiser des pirates Barbaresques qui pratiquaient l'esclavage et des razzias sur les côtes Ibériques. La traite orientale suivait différents itinéraires, rendant peu sûres la mer Méditerranée et une partie de l'océan Atlantique de l'Irlande aux Açores. Elle ne faisait, en fait, que continuer les trafics déjà présents dans l'Antiquité.
Après que la caraque eut franchi le quarante-cinquième parallèle sous une averse battante, Juan s'était laissé gagner par l'apathie générale. Il bâillait devant les parties de cartes avec Alberto et tournait en rond entre les murs de sa cabine. Mais à mesure qu'ils progressaient vers le sud, l'air était devenu moins vif, les vagues plus longues et plus lourdes, tandis que le ciel noir charbon cédait la place à un azur brillant tacheté de nuages. Depuis que la température se réchauffait, il se rendait compte qu'une excitation croissante avait succédé au malaise qui plombait le navire.
Montant les escaliers, le lieutenant fit son apparition pour prendre le quart de huit heures. Il s'approcha du capitaine et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Désignant du menton la ligne franche de l'horizon, Bazán ordonna:
A.B: Surveillez la proue à babord.
Un pâle rayon de soleil perça l'épaisse couverture de nuages. Le ciel blêmit, révélant avec plus de netteté les creux et les bosses qui déformaient la mer.

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Tandis que Mendoza ne cessait de contempler les côtes Françaises, le capitaine Bazán avança songeusement jusqu'à l'avant de la passerelle de navigation, les mains derrière le dos. À cet instant, un autre rayon surgit de derrière les nuages, embrasant l'horizon à l'est. Mendoza plissa des yeux, se demandant ce qui l'éblouissait. Enfin, il distingua une rangée de pics glacés qui scintillaient sous le soleil.
Le marquis-amiral se tourna face au groupe et annonça d'un ton sec:
A.B: Voilà l'Espagne! C'est le mont Jaizkibel que nous apercevons. La montagne la plus occidentale des Pyrénées...
Il descendit de la dunette et passa la longue-vue au Catalan qui observa les sommets drapés dans leur longue traîne neigeuse comme autant de remparts intimidants d'un continent perdu. À la seconde même, l'ancien navigateur ne tenait plus en place. Il se sentait impatient et se demandait sérieusement s'il n'allait pas accoster à Hondarribia ou Bilbao pour achever son périple sur le plancher des vaches.
:Mendoza: : Je suis à un peu plus de cent lieues de chez moi... (Pensée).
Il étudia les possibilités qui s'offraient à lui.
:Mendoza: : Non! Ça nous prendrait autant de temps que faire le tour de la péninsule et les routes terrestres sont beaucoup moins sûres... (Pensée).
Dans quelques jours, il allait regretter amèrement de ne pas avoir choisi cette option...

☼☼☼

Deux bonnes semaines après avoir reçu la lettre de Juan, Isabella et Tao se languissaient toujours. Le travail dans les vignes permettait au naacal de supporter cette longue attente.
Il détacha le linge épais noué à la racine de ses cheveux, le tordit pour l'essorer, puis le remit en place. Il ne faisait pas très chaud dehors et pourtant, il suait à grosses gouttes.
Estéban, Modesto et Matéo travaillaient à ses côtés, en simples chemises à manches longues.
Ce matin-là, ils pratiquaient encore la pré-taille, opération qui servait à éclaircir le cep en le débarrassant des sarments inutiles, afin de faciliter la taille qui s'achèverait début Mars. Mendoza disait toujours:
:Mendoza: : Contrairement à ce que bien des gens croient, ce n'est pas le fait d'être constamment baissé ou assis qui est vraiment pénible. Non, ce qui est ardu, c'est d'avoir un coup d'œil expert.
En effet, ce travail, qui pouvait sembler simple, nécessitait en fait une grande pratique. Il s'agissait de choisir les pousses à conserver qui porteront la vendange. Il évitait aussi un allongement démesuré de la vigne. Cela servait à régulariser et à prolonger sa production.
Ainsi, en diminuant sensiblement le nombre de grappes, les garçons augmentaient en conséquence la grosseur des prochains fruits. Ils permettaient que les récoltes futures soient plus régulières d'une année sur l'autre.
Pour travailler efficacement, l'allier incontournable de cet ouvrage était aussi... la podadora, (la serpe).
Une fois les sarments coupés, ils restaient accrochés au fil de palissage. Le plus jeune des apprentis, Matéo, se chargeait de les enlever. Tirer les bois, faisait partie de sa besogne.
Ensuite, il les laissait se consumer dans des brûlots faits maison. Ces feux avaient l'avantage de les réchauffer. De sa fenêtre, Isabella voyait des volutes de fumée s'élever de-ci, de-là au-dessus des parcelles du vignoble.
Depuis le départ du capitaine, Estéban se sentait, pour la première fois de sa vie, comptable de tout ce qui se passait sur le domaine viticole.
Auparavant, Mendoza, quand il devait s'éloigner, demandait à son frère de faire venir un vigneron expérimenté qui le remplaçait le temps de son absence. À présent que l'Atlante avait terminé ses années d'apprentissage, il avait préféré le laisser à lui-même, en le mettant devant ses responsabilités.
Aussi le jeune homme avait-il à cœur de tout surveiller autour de lui.
Il vit ainsi, du coin de l'œil, Modesto affairé devant un pied de vigne. Il effectuait une taille longue, en laissant quatre à dix yeux par rameaux. Sa coupe était bien perpendiculaire au sarment pour ne laisser qu'une surface minimale de dessèchement, ce qui évitait le plus possible l'entrée de maladies dans le bois.
Dans un pays au climat méditerranéen où l'hiver était doux et humide, la coupe en biais n'avait pas de raison d'être car elle augmentait la surface des plaies.
Modesto passait ensuite au pied suivant.
Ce travail de fourmi demeurait d'ailleurs l'étape la plus délicate du métier. Il fallait prendre en compte la date de la taille, qui influait sur celle du débourrement.
Bien que les vignerons en herbe pouvaient l'effectuer pendant tout le repos végétatif, le manque de main-d'œuvre les avait forcés à débuter en Novembre, dès que les feuilles étaient tombées et que la sève était redescendue. Estéban songea à ceci:
:Esteban: : Taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de Mars.
Un autre facteur entrait également en jeu: le temps qu'il faisait. Par très grands froids, les pieds de vigne déjà dégrossis subissaient parfois un gel profond et ne redémarraient pas ou mal le printemps suivant. Sachant qu'il fallait sans cesse contrôler la météo, Tao s'en chargeait.
D'ordinaire, son labeur le passionnait. Dans une telle œuvre créatrice, tout lui plaisait. Mais si son goût pour ce métier demeurait, une autre préoccupation encore plus absorbante supplantait en lui l'amour de la vigne.
Aussi, ce jour-là, dès son labeur terminé, il courut à l'hacienda pour se laver, se changer, mettre une tenue propre et se recoiffer.
On était un samedi. Toute activité professionnelle cessant en fin de matinée, le naacal se trouvait libre avant même de dîner. Il traversa la salle d'un pas pressé sous les yeux d'Isabella.
:Laguerra: : Tu ne prends même pas le temps de manger quelque chose avec nous?
:Tao: : Jesabel m'a demandé de la retrouver. Je n'ai pas un instant à perdre.
Il posa à la diable un baiser sur la joue de l'aventurière et se sauva. À Barcelone, des ménétriers jouaient de la cornemuse sur la grand-place afin de faire danser la jeunesse.
Février se terminait dans la grisaille. Les températures s'étaient radoucies mais l'humidité suintait de partout: du ciel bas, de la terre renfrognée où de l'herbe rabougrie qui avait triste mine, des branches noirâtres...
Le Carême venait de commencer. La couleur du temps convenait parfaitement à cette période de pénitence.
Mais Tao ne remarquait rien. Il marchait en bondissant ainsi qu'un chevreau de l'année. Son cœur brillait en lui comme un soleil. Cette grande lueur qui l'éclairait au-dedans projetait sur ce qui l'entourait des reflets aveuglants.
Il parvint à la poterne de l'enceinte fortifiée qui ceignait la ville, sans même s'être rendu compte du chemin parcouru.
Depuis que ses épousailles avec Jesabel avaient été décidées, le naacal faisait preuve d'une bonne humeur que rien ne semblait pouvoir entamer. Ni l'absence de Mendoza, ni le retard apporté à son mariage par la maladie de son futur beau-père.
Resté diminué après l'attaque qui avait failli l'emporter le matin de Noël, Luis ne se remettait pas aussi vite que ses proches l'avaient tout d'abord espéré. Aussi n'avait-on pas osé lui apprendre un projet qui ne l'enchanterait sûrement pas. Bien qu'il n'ait jamais reparlé de Tao, tout laissait à penser qu'il demeurait mal disposé à son égard.
Carmina avait donc demandé aux futurs époux d'attendre Pâques avant d'aviser le père de Jesabel de leur décision et de fixer la cérémonie.
Les quarante jours de Carême durant lesquels on ne se mariait pas serviraient d'ultime épreuve à ces fiancés de la longue patience.
Le dimanche des brandons, premier jour d'abstinence, tombant le lendemain, il fallait en profiter pour s'amuser. Selon la coutume, on allumerait des feux dès la tombée de la nuit, on se promènerait le long des remparts avec des torches enflammées, puis on ferait ripaille et on danserait.
Dans le palais du vice-roi, la grandesse d'Espagne faites de ducs, marquis et comtes, certains habitants de la ville et quelques amis proches avaient été conviés dans la grande salle du premier étage.
Tao y pénétra par la rampe d'accès qui y conduisait. La presse était grande sur l'étroite passerelle. Le naacal dut se faufiler au milieu des allées et venues de tout un peuple et de serviteurs.
Comme il le prévoyait, une agitation de veille de fête régnait dans l'immense pièce dont les hautes fenêtres munies de feuilles de parchemin soigneusement poncées et huilées donnaient sur les quatre points cardinaux.
En cette journée d'hiver, peu de clarté filtrait à travers elles, aussi un feu flambait-il dans la vaste cheminée à hotte saillante, que flanquaient, de part et d'autre, deux longs placards latéraux. Des appliques en fer forgé où brûlaient des torches de cire, et, suspendu aux énormes solives de châtaignier, un lustre muni de chandelles rouges achevaient d'éclairer la salle. C'était à leur lumière qu'il aperçut enfin Jesabel.
Le soir même, après les réjouissances, Tao la raccompagnait à l'hacienda. Ils empruntèrent un sentier de chèvres pour descendre jusqu'aux rives du fleuve qu'ils longèrent ensuite à travers la campagne semée de champs, de vignes, de pâturages, de hameaux et de fermes. Ils arrivèrent enfin à destination.
Dans la laiterie, Isabella et Carmina étaient occupées à garnir de caillé des séchoirs en fer forgé dont elles suspendraient ensuite les plateaux carrés par des chaînettes sous le manteau de la cheminée, afin de sécher et de fumer les fromages en même temps.
L'odeur de lait et de crème fraîche dont la petite pièce était imprégnée apportait à ceux qui y pénétraient une sensation qui avait quelque chose de calme, de rassurant, de maternel.
Du vieux bliaud que l'aventurière portait pour travailler et que son ventre distendait, émanait une senteur un peu aigre de laitage.
:Laguerra: : Vous voilà enfin, jeunes gens! Nous allons pouvoir dîner. Vous savez pourtant que quand il est présent, Juan ne badine pas avec les heures des repas!
Cette pensée s'attachait à présent au prochain retour de son homme.
Ce long hiver l'avait éprouvée plus qu'un autre. Elle ressentait à en crier le besoin de le retrouver, de se reposer sur lui de ses responsabilités, de goûter de nouveau sa protection et sa chaleur.

☼☼☼

Les sombres héros.

Alors que le navire marchait vent arrière et roulait sur des vagues croisées, Mendoza remua dans son lit. Sa cabine était plongée dans la pénombre qui précède l'aube. Ses draps entortillés autour de lui, sa tête reposait sur un oreiller trempé de sueur. À moitié endormi, il se tourna, cherchant la chaleur réconfortante d'Isabella. Mais il n'y avait personne à côté de lui.
Il s'assit, attendant que les battements de son cœur reprennent leur rythme normal, tandis que se dissipaient les images éparses d'un cauchemar, où un bateau dansait sur une mer en furie. Il se frotta les yeux, réalisant que ce n'était pas qu'un rêve. Les mouvements du voilier avaient changé. De paisible, son roulis était devenu haché et brutal. Repoussant ses draps, il alla jusqu'à la fenêtre. De la neige fondue battait la vitre, tandis qu'une épaisse couche de glace couvrait le rebord inférieur. La pièce lui sembla soudain oppressante et il s'habilla rapidement, avide d'air frais malgré le mauvais temps.
Une rafale de vent glacé le gifla à l'instant où il ouvrait la porte de sa cabine. La fraîcheur tonifiante chassa de son esprit les derniers vestiges de son cauchemar. Comme il dévalait les deux volées de marches qui conduisaient au tillac, un coup de roulis plus vif l'obligea à se raccrocher à la rampe. Dans la semi-obscurité, il distinguait les vergues et les couleuvrines en bronze couvertes de glace, le pont ruisselant de neige fondue. Il entendait maintenant le vacarme de la mer déchaînée contre la coque et sur le pont principal, le roulis était plus prononcé. Périodiquement, la crête moutonneuse des vagues blanchissait les eaux sombres tourbillonnantes, dont le sifflement lui parvenait indistinctement par-dessus les gémissements du vent. Quelqu'un s'appuyait au garde-corps à bâbord, tête penchée vers la mer. En s'approchant, il découvrit une femme, une dénommée Francesca lui semblait-il, dans son manteau ridiculement trop grand.
:Mendoza: : Que faites-vous ici?
Elle se tourna vers lui. Sous la capuche fourrée, il distingua son visage verdâtre barré de quelques mèches noires battues par le vent.
Fran: J'essaie de vomir. Et vous señor, quelle est votre excuse?
:Mendoza: : Je n'arrivais pas à dormir.
Fran: Je serais ravie si ce pirate Barbaresque revenait maintenant. Je rêverai de déverser le contenu de mon estomac sur cet ignoble individu.
Mendoza ne répondit rien. La rencontre avec le navire Turc et les spéculations sur les motifs du futur beylerbey Salah Raïs avaient alimenté toutes les conversations parmi les voyageuses durant les derniers jours. Toutes devenaient hystériques quand un homme s'approchait d'un peu trop près. Seule Francesca avait conservé un calme olympien.
Fran: Vous avez vu ça?
Suivant son regard, Juan distingua les contours d'un grand navire noir, la poupe fracassée contre un récif.
Fran: Une autre épave! Ça fait combien? Quatre?
:Mendoza: : Cinq, je crois.
Depuis que la Nao Victoria avait dépassé le port de Bilbao pour se diriger vers l'ouest, les épaves géantes se faisaient de plus en plus fréquentes sur la Costa Vasca. La côte était alors très découpée et changeait inexorablement avec l'érosion des pluies et de la mer. Au milieu de ces falaises, certaines zones étaient de véritables cimetières de bateaux et ce spectacle ne surprenait même plus les marins.
Ils entendirent quelqu'un s'approcher. En arrivant à leur niveau, Bazán se planta devant eux. Son caban trempé de neige fondue et de pluie collait à son corps.
A.B: Je voulais vous dire qu'à partir de neuf heures, le pont sera interdit aux passagers.
Fran: Pourquoi?
A.B: Nous allons essuyer un grain.
Avec un rire lugubre, Francesca demanda:
Fran: Il n'est pas déjà sur nous?
A.B: Lorsque nous ne serons plus abrités par la baie de Santona, nous foncerons droit dans une tempête. Personne ne sera autorisé à accéder au pont, et plus particulièrement les femmes.
Le marquis avait répondu en regardant Mendoza.
:Mendoza: : Merci pour l'avertissement.
L'officier lui adressa un signe de tête et disparut.
:Mendoza: : Qu'est-ce que vous avez contre lui?
Francesca ne répondit pas tout de suite.
Fran: Il y a une chose qui m'inquiète... Il paraît bien trop jeune pour être capitaine. Je n'ai pas confiance en ses capacités...
:Mendoza: : Vous n'êtes pas la première à me dire ça. Ne vous inquiétez pas. Les hommes sous son commandement sont des marins aguerris.
Une bourrasque le fit frissonner.
:Mendoza: : Bien! J'ai eu ma dose d'air marin pour le moment. Que diriez-vous d'un petit déjeuner?
La jeune femme émit un grognement.
Fran: Allez-y. Je vais rester encore un peu, señor. Tôt ou tard, quelque chose finira bien par sortir...

☼☼☼

Gardant le cap sur les colonnes d'Hercule, la caraque avait désormais dépassé Lisbonne sans y faire escale à cause du temps. Un peu plus au sud, toujours sur les côtes de la péninsule Ibérique, une lumière trouait la nuit. Une pyramide de branchages, érigée au sommet de la dune qui dominait une plage portugaise, brûlait d'un éclat vif. Une dizaine de silhouettes entouraient le brasier, enveloppées dans d'épais manteaux. Les traits des incendiaires, en contre-jour des flammes, étaient à peine reconnaissables, mais tous partageaient le même air de cruauté désespérée.
Possédant une cinquantaine de comptoirs côtiers entre l'Europe et l'Asie, la monarchie portugaise tirait de ce commerce d'importants profits qui lui permettait d'investir dans de nombreuses activités : chantiers navals, industrie textile, agriculture, artisanat. Cependant, la principale faiblesse du pays tenait à sa petitesse et à l'insuffisance de sa population: la main-d'œuvre manquait.
En cette année de grâce 1545, le hameau côtier Ribeira de Sesimbra traversait une période de famine à cause de mauvaises récoltes. Une pêche insuffisante créait également un risque de pénurie et ses habitants étaient à bout de ressources. Le passage de navires transportant des marchandises de valeur à proximité du littoral constituait une grande tentation aux yeux de cette population affamée.
À un peu moins de deux lieues au sud, les rochers du cap d'Espichel ne se distinguaient qu'à l'écume des vagues qui flagellaient leurs flancs sous l'effet de la tempête.
Les falaises du cap d'Espichel. La péninsule de Setúbal, sur laquelle se dressait la silhouette de pierre longiligne du phare éteint. Elle était trop proche du petit village pour qu'un naufrage passe inaperçu. En s'échouant plus au nord, en revanche, les rescapés de l'épave accosteraient inévitablement sur cette petite plage.
Le petit groupe rassemblé près du feu parlait peu, trop occupé à fouiller l'obscurité en direction du large, de leurs yeux de rapaces. Le vent qui soufflait en rafales du nord-est projetait la pluie en nappes quasi horizontales.
Un cri monta dans la nuit: l'un des guetteurs venait d'apercevoir une lueur sur l'eau. Le petit groupe se pressa au sommet de la dune en écarquillant les yeux. L'un des hommes tira une longue-vue de son manteau et la braqua vers le nord-est en fouillant la nuit dans un silence pesant. Sa voix retentit soudain:
:twisted: : C'est une caraque, les gars! Mais je n'arrive pas à distinguer les couleurs de son pavillon.
Une autre voix se fit entendre:
:evil: : S'il est neutre, la marchandise naviguant à bord ne peut être saisie.
Le chef étouffa la tirade d'un geste en continuant de scruter l'océan. La faible lumière du voilier, mieux visible à présent, apparaissait et disparaissait au gré de la houle qui ballotait la coque. Au sein du petit groupe, l'atmosphère était électrique. Il ne faisait aucun doute que le bateau se laissait guider par la lumière du brasier et se ruait droit sur les écueils.
Des manteaux sortirent arquebuses, escopettes, gourdins et faux.

☼☼☼

La Nao Victoria longeait tant bien que mal la côte. À son bord, Alberto se tenait sur le gaillard d'arrière. Debout à ses côtés, le capitaine Álvaro de Bazán regardait fixement à la longue-vue la lumière qui brillait sur les falaises. Derrière eux, dans la cabine des officiers, se tenait le navigateur, une carte marine étalée devant lui à la lueur rougeoyante d'une lanterne, ses outils à portée de main: compas à pointe sèches, règle droite, crayon. La pièce était à peine éclairée afin de lui permettre de mieux distinguer l'horizon obscur.
Devant le jeune officier qui maniait l'instrument optique se tenait le timonier, mains arrimées à la barre dont il peinait à conserver le contrôle.
Si l'atmosphère pouvait paraître tendue à cause du coup de tabac, le capitaine irradiait, par la fermeté de sa posture et ses ordres laconiques, le calme et l'autorité. Aucun des individus présents ne pressentait la catastrophe qui s'annonçait. Tous sauf un.
Celui-ci se tenait à la proue et aspira l'air iodé à pleins poumons. L'apparition fugace de certaines étoiles lui signalait une latitude particulière et leur élévation, même approximative sur l’horizon, lui donnait une idée de la latitude.

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Alberto, qui constatait que des paquets d'eau noire embarquaient à chaque embardées du navire, se retira dans un coin sombre de la cabine. Le second traversa le pont, trempé jusqu'aux os. À la demande de son supérieur, il confirma que le vaisseau répondait correctement aux ordres et que la coque de chêne tenait bon. On avait bien noté une ou deux fuites, mais rien dont l'équipage ne puisse venir à bout.
Le capitaine abandonna sa longue-vue le temps d'écouter les rapports du lieutenant et du second. Selon ce dernier, le loch à bateau avait été lancé à l'étrave. Le temps mis pour passer par le travers de la poupe avait été mesuré. Le morceau de bois indiquait une vitesse de neuf nœuds sur un cap sud-sud-est de cent quatre-vingt-dix degrés. Le lieutenant, quant à lui, avait été chargé de mesurer la profondeur de l'eau avec une ligne de sonde.
Depuis son poste, il hurla à travers la tempête:
Lieutenant: Douze brasses! Fond couvert de coquillages.
Le capitaine garda le silence, le front soucieux, et leva une nouvelle fois sa lunette en direction de l'édifice lié au sanctuaire de Notre-Dame du Cap Espichel.
A.B: Continuez à sonder.
Puis, il se tourna vers le navigateur:
A.B: Poursuivez sur bâbord!
N'étant pas du métier, Alberto était pourtant assez au fait des impératifs de navigation pour savoir que la présence toute proche de la côte, en pleine tempête, nécessitait de sonder les fonds en permanence.
Quelques minutes plus tard, le second revenait avec un nouveau rapport.
Lieutenant: Dix brasses, fond rocheux!
Bazán abaissa l'instrument, sourcils froncés.
A.B:Vérifiez à nouveau.
Le second disparu dans la nuit.
Lieutenant: Neuf brasses, fond rocheux!
Tout le monde sur le pont avait conscience que la Nao Victoria avait un tirant d'eau de plus d'une brasse, soit à peu près deux mètres. L'officier se tourna vers son navigateur, en quête d'une explication. Celui-ci criait pour couvrir le hurlement du vent:
Navigateur: Je ne comprends pas, capitaine! D'après le portulan, on devrait avoir au moins dix-huit brasses et un fond sablonneux.
A.B: Soit votre livre d'instructions nautiques est faux, soit nous avons dévié de notre cap!
Tandis que Mendoza observait les étoiles, le navigateur de la Nao Victoria se pencha sur son alidade à pinnules et s'escrima de plus belle sur sa carte. Il marmonna en s'adressant à lui-même.
Navigateur: C'est impossible! C'est tout simplement impossible!
La voix du second s'éleva dans les ténèbres:
Lieutenant: Six brasses, fond rocheux!
Juan quitta le gaillard d'avant et traversa l'entrepont en toute hâte. Bien qu'il n'en ait pas besoin, il s'approcha à son tour des instruments de mesure pour lire le gisement. Tel Ulysse se dirigeant grâce aux Pléiades, à la Grande Ourse, ou à Arcturus, l’étoile la plus brillante du Bouvier, le Catalan était sans conteste le plus expérimenté pour observer le ciel et il arrivait à donner une précision de l'ordre de la minute d'angle.
:Mendoza: : Bon sang!
Il sortit de la cabine, prit la longue-vue des mains du capitaine et l'orienta vers la côte. La nuit était noire et la lueur sur laquelle Bazán s'était guidé avait disparu. D'une voix de stentor, il décida aussitôt:
:Mendoza: : Tribord toute! Cap à quatre-vingt-dix degrès!
A.B: Señor Mendoza...
:Mendoza: : À partir de maintenant, c'est moi qui suis responsable du quart.
Sa voix était douce mais ferme.
A.B: Changer de cap nous poussera droit vers le large.
:Mendoza: : Tant pis! Je ne tiens pas à être drossé à la côte. Allez!
Sans attendre la confirmation de l'ordre, le pilote, qui surplombait tout ce petit monde, tournait déjà la barre et la caraque vira de bord dans le grognement de sa coque.
Mais Mendoza savait que ce genre de navire était presque incapable de naviguer contre le vent et compara son contrôle à celui d'une meule de foin humide.
La Nao Victoria n'avait pas encore achevé la manœuvre qu'un cri retentit sur le pont:
:?: : Vague droit devant!
Le Catalan fit volte-face, l'œil rivé à la lunette. Alberto, qui s'était glissé silencieusement derrière lui, aperçut la légère tache claire qui flottait sur les vagues noires.
:Mendoza: : Virez à bâbord! Marche arrière toute!
Son ordre fut aussitôt transmis au timonier qui tournait violemment le gouvernail, mais le navire, malgré sa grande maniabilité, fut frappé par une lame de travers. La tache blanchâtre se fit plus nette et un éclair, en zébrant le ciel, révéla soudain la présence, toute proche, de récifs. Le navigateur s'écria:
Navigateur: C'est impossible! Nous n'avons pas pu dévier de notre course à ce point!
Alors que le pont vibrait sourdement des soubresauts de la caraque malmenée, Mendoza répéta:
:Mendoza: : Marche arrière toute!
À l'instar de l'Espagnol, l'équipage avait compris qu'il était trop tard. La masse hideuse des rochers, cernée d'écume, émergea du rideau de pluie.
Un craquement terrifiant ébranla le navire tandis que la proue s'empalait dessus. Une vague gigantesque franchit le bastingage à tribord et fit voler en éclats les fenêtres de la dunette, emportant avec elle le second et le navigateur. Mendoza cria:
:Mendoza: : Abandonnez le navire! Tout le monde à son poste, mettez le canot de sauvetage à la mer, les femmes et les enfants d'abord!
L'ordre, aussitôt répercuté par les officiers, résonna à travers le vaisseau.
:?: : Abandonnez le navire! Tout le monde à son poste!

☼☼☼

Sur la plage de Meco, les naufrageurs, muets de saisissement, observaient avec horreur le spectacle de cette grande embarcation que la mer soulevait et projetait sur les récifs, à quelques toises d'eux. Ballotée par les flots, l'embarcation s'ouvrait en deux et ses deux mâts se brisèrent. Ils furent bientôt engloutis par l'eau de mer qui envahissait la coque éventrée. La violence de l'océan, les cris et les hurlements étouffés par le vent... l'horreur de la scène dépassait l'entendement des naufrageurs, abasourdis par le cataclysme qu'ils avaient eux-mêmes déclenché.
L'équipage voulut mettre une chaloupe à la mer, mais la Nao Victoria donnait de la bande, entraînée sur les coraux par la mer démontée. La manœuvre était vouée à l'échec, le canot fut broyé par les rochers après s'être écrasé contre la coque en vomissant leurs passagers dans la nuit.
En l'espace de quelques minutes, le vent et les vagues se chargèrent de pousser à la grève les premières épaves.
Une pluie d'espars, de planches et de tonneaux déferla sur la plage, bientôt suivie par des survivants. La surprise se lut sur les traits des naufrageurs qui assistaient à la scène depuis le rivage. Loin de découvrir des officiers en vareuse auxquels ils s'attendaient, ils voyaient émerger de la nuit des jeunes femmes dont certaines tenaient agrippés dans leurs bras des bébés et des enfants en bas âge, quand elles ne s'accrochaient pas à des épaves. Elles échappèrent péniblement aux rouleaux et prirent pied sur la grève en appelant à l'aide, trempées jusqu'aux os, écorchées et sanguinolentes. Des corps de noyés, rejetés par la mer, gisaient sur des galets dans des poses grotesques. Certains d'entre eux portaient un caban de marin. Des membres de l'équipage.
Le visage d'un naufrageur, celui à la longue-vue, reflétait la confusion. À l'évidence, il ne s'attendait pas à tomber sur des passagers en guise de cargaison. A fortiori des femmes et des enfants. L'émotion était également palpable chez ses compagnons qui restaient sans réaction, comme paralysés. L'un d'eux finit pourtant par se ruer vers l'eau afin de secourir une femme et son bébé. Le chef lui agrippa brutalement le bras au passage et le jeta à terre avant de se tourner vers les autres.
:twisted: : Ces gens ont tous été témoins de ce qui s'est passé! Vous comprenez? Ce sont des témoins! Vous avez envie qu'on vous pende pour ça?
Seuls répondirent au meneur le rugissement de la tempête et les cris affreux des femmes et des enfants qui se noyaient au milieu des vagues.
Au même instant, sous les yeux de Francesca, qui avait atteint le rivage sans se faire repérer, une embarcation chargée jusqu'à la gueule jaillit de la nuit. L'un des canots avait réussi à échapper au désastre. Debout à l'avant, une lanterne à la main, Mendoza donnait ses ordres aux deux marins qui ramaient sur le banc de nage. Il leur fit franchir avec habileté la barre des rouleaux et l'embarcation s'échoua sur la grève où elle se vida de ses passagers. Sans attendre, l'Espagnol reprit sa place à la proue et ordonna aux hommes de retourner sur le lieu du naufrage dans l'espoir héroïque de sauver de nouvelles âmes. Pendant ce temps, les survivants se précipitaient vers la chaleur du brasier, convaincus d'être sauvés.
Le chef des naufrageurs fut pris de rage. Pointant un index tremblant, il hurla:
:twisted: : C'est sans doute le capitaine! C'est lui qui sait où se trouve le magot! Vite, attrapez-le!
Le petit groupe, galvanisé, se précipita en poussant des cris rauques. Dans les poings tendus brillaient des pistolets, des couteaux, des faux. Le canot regagnait la plage, chargé de survivants, lorsqu'il fut pris d'assaut. Les deux marins furent les premiers sacrifiés. Juan tira son épée du fourreau, mais il fut aussitôt submergé par des assaillants supérieurs en nombre qui l'arrachèrent de l'embarcation et le traînèrent jusqu'au leader.
Mendoza, défiguré par deux balafres qui lui traversaient le front et la joue gauche, posa sur le meneur un regard méprisant.
:Mendoza: : C'est vous le coupable? Vous nous avez sciemment attirés sur ces récifs. Vous n'êtes qu'un assassin!
Pour toute réponse, l'autre posa le canon de son pistolet sur sa tempe.
:twisted: : Je veux savoir où est l'argent.
Voyant que l'étranger se raidissait dans le silence, le meneur le frappa violemment au visage avec la crosse. Le Catalan tomba à genoux, à moitié assommé. Les naufrageurs le relevèrent sur ordre de leur chef. Du sang coulait à flot de son nez et ils le fouillèrent sans rien trouver d'intéressant. L'homme à la longue-vue, ivre de rage, le gifla à toute volée.
:twisted: : Conduisez-le au phare.
Deux de ses complices saisirent le négociant par le bras et l'entraînèrent le long du rivage. Sortant de sa torpeur, Mendoza laissa échapper un cri:
:Mendoza: : Quel sort réservez-vous aux femmes et aux enfants?
Le meneur cracha dans le sable, non sans avoir jeté un regard haineux par-dessus son épaule en direction des dunes. Soudain, il fit demi-tour et se campa devant l'homme à la cape bleue.
:twisted: : Celui-là!
Il appuya une seconde fois le canon de son arme sur le crâne et Mendoza sentit son doigt se crisper sur la détente. Il sut à ce moment précis que c'était la fin: l'autre ne lui laisserait pas la vie sauve. Il ferma les yeux, dans l'attente de la détonation qui le plongerait dans un oubli définitif, et le visage de sa femme s'afficha dans sa tête. Il murmura:
:Mendoza: : Isabella! Je t'ai tant aimée et je t'aime tant. Ne m'oublie pas!
Une explosion assourdissante résonna l'instant d'après.

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À suivre...
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Dernière modification par TEEGER59 le 25 janv. 2019, 23:15, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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