FANFICTION COLLECTIVE : Tome 2

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Seb_RF
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Re: FANFICTION COLLECTIVE : Ecrivains-Dessinateurs-Photomonteurs

Message par Seb_RF »

Chapitre 9 partie 5:

Gonzales avait habilement soigné sa plaie, Mendoza devait le reconnaître. Il avait refusé de laisser Gonzales lui faire des points de suture, et l’autre n’avait pas insisté, se contentant de dire qu’il les ferait plus tard, au besoin. La blessure lui laisserait en souvenir une belle cicatrice sur le biceps, mais pour l’instant elle était enserrée dans des bandes de linge propre qui maintenaient en place quelques herbes que Gonzales avait appliquées en plus de l'onguent qu’il avait délicatement étalé sur le bras du capitaine, après l’avoir nettoyé avec soin. Mendoza n’avait pu s’empêcher de remarquer à voix haute que cela lui rappelait les cataplasmes de Zia, et il s’était immédiatement reproché intérieurement d’avoir évoqué la jeune femme devant son infirmier. Il s’attendait à des questions indiscrètes, mais à son grand soulagement le jeune métis lui confia qu’il avait appris ce genre de soin de l’autre côté de l’océan, et qu’il se passionnait pour les plantes médicinales depuis tout petit. Il tenait ce goût de sa grand-mère, qui lui avait enseigné bien des secrets utiles. Mais s’il ne posa pas les questions qui lui brûlaient les lèvres à propos des trois jeunes amis de Mendoza, c’est parce qu’il désirait encore plus ardemment que le marin lui confie ce qu’il avait vu dans les profondeurs : inutile de risquer de le braquer à nouveau en abordant un sujet qui fâche. Quand il eut fini le pansement, il invita donc Mendoza à prendre un peu de repos, lui assurant qu’il pourrait se débrouiller à la manoeuve seul, et qu’il l’appellerait en cas de problème. Comme il s’y attendait, le marin refusa, arguant de l’urgence de la situation, et se leva pour quitter la cabine. C’est ce moment que Gonzales choisit pour évoquer le second morceau de bois.
G : Attendez ! Je viens avec vous ! Il faut que je mette à l’abri le second fragment de l’épave que le grappin a remonté en même temps que vous, tout à l’heure.
Aussitôt, Mendoza s’arrêta.
M : Alors, il s’était bien fiché dans quelque chose…
Il revit le grappin coincé, puis projeté brusquement dans sa direction alors qu’il tentait de distinguer avec certitude la nature de la masse sombre qui s’étendait sous lui, et dont les contours se confondaient avec les autres masses qui lui semblaient à ce moment-là danser devant ses yeux comme autant de bancs d’algues agitées par les courants marins. Il se rappela vaguement avoir vu quelque chose au bout d’une des pointes qui fonçaient sur lui. Puis il y avait eu cette vision furtive…Simple effet de son imagination ou de l’ivresse des profondeurs ? L’information que venait de lui donner Gonzales laissait entrevoir une autre possibilité. Celui-ci avait perçu l’intérêt soudain de Mendoza ; il comprit qu’il avait vu juste : le marin avait trouvé la preuve qui lui manquait.
G : Vous avez vu ce que vous vouliez voir, n’est-ce pas ?
Sans se retourner, Mendoza lui répondit par un laconique « oui », puis quitta la pièce. Gonzales sourit avec satisfaction : jusque-là, tout ne s’était pas trop mal passé, et il était persuadé qu’il ne manquait plus grand chose pour que Mendoza adhère complètement à son projet. Certes il restait bien des obstacles, mais la chance ne lui avait-elle pas souri depuis leur départ de Majorque ? Un mouvement de roulis plus marqué que les autres le ramena soudain à la réalité. A l’évidence, l’orage les rattrapait ; il ne restait plus qu’à espérer que ce n’était pas le cas de Barberousse.
Il Sorti sur le pont, Gonzales reçut immédiatement, sous la forme d’une violente rafale en pleine figure, la confirmation que le San Buenaventura était en passe d’essuyer un grain. Déjà Mendoza s’activait pour redresser le navire, balloté par le brusque changement de direction du vent. Des grondements sourds parvenaient en vagues successives, et le ciel laiteux virait au noir, illuminé à intervalles réguliers d’éclairs intenses. En se retournant, le jeune métis constata que leurs poursuivants ne les avaient pas lâchés, et que l’écart s’était réduit. Il profita d’une relative accalmie pour questionner le pilote.
G : Que comptez-vous faire pour les semer ? Nous risquons d’être pris dans une tempête.
M : C’est exact. Vous voyez ce rideau qui ferme l’horizon ? Je compte sur lui pour nous débarrasser de nos poursuivants.
G : Vous espérez traverser la tempête sans dégâts ?
M : Il le faudra bien. Si nous cherchons un abri vers les côtes, nous nous mettons à la merci de Barberousse. Et le San Buenaventura n’est pas assez rapide.
G : Mais peut-être ne s’intéressent-ils pas à nous ?
M : Alors pourquoi sont-ils toujours là ? Espérons que la tempête les décourage, il y a assez à piller sur les côtes de Sicile.
G : Ils nous lâcheront sûrement aux abords de Taormina.
M : C’est exactement là où nous sommes. Et maintenant, excusez-moi, on m’attend à la barre. J’ai donné l’ordre de maintenir le cap à l’est, afin que nous ne dérivions pas vers la côte. Si vous voulez être utile, relayez efficacement mes ordres. Et je vous conseille de vous arrimer solidement, vous êtes trop fluet pour résister à une lame.
G : Vous oubliez que j’ai traversé l’océan moi aussi ! Je n’en suis pas à ma première tempête !
M : Mais vous n’étiez pas aux premières loges ! Bonne chance, Gonzales !
Quelques instants plus tard, la tempête était sur eux, impitoyable, les chassant d’abord vers l’ouest. A la barre, le timonier, aidé de Mendoza et d’un gabier, s’efforçait de maintenir le cap. Puis la brise se déclara plein Nord, favorisant leur fuite en avant. Aussitôt Mendoza bondit vers le pont pour ordonner de nouvelles manœuvres à la voilure, afin de profiter au maximum de cette chance inespérée, qui risquait toutefois de leur coûter une voile ou un mât, tant les bourrasques contraires s’affrontaient dans le ciel et offraient tantôt leur résistance, tantôt leur aide au navire tendu à craquer de toutes parts. L’horizon avait pris la couleur d’un bronze obscur et semblait en avoir la consistance : on aurait dit que le San Buenaventura se heurtait à un mur, ou une porte à demi close dont un battant le frappait dans un sens, le projetant à l’ouest, tandis qu’une formidable poussée par derrière le forçait à s’écraser sur l’autre battant resté fermé, mais qu’il fallait réussir à ouvrir cependant, pour trouver le salut. Le tangage était infernal, et le navire menaçait à tout instant de basculer sur le flanc. Pourtant il tint bon. Les vagues, qui n’avaient d’abord donné à la surface de la mer que l’apparence du dos d’un dragon couvert d’écailles luisantes, formaient à présent des montagnes et des vallées d’où surgissaient en rugissant des hydres terrifiantes s’abattant avec fracas sur le pont, prêtes à engloutir leurs proies. Mais les hommes vaillamment accomplissaient leur devoir, fidèles à leur poste, titubant, glissant et tombant vingt fois, et se relevant toujours. Alors, la trombe s’abattit sur eux, noyant le pont. Le San Buenaventura se rua en avant, surgissant des flots comme un animal blessé qui tente d’échapper à la meute de chiens qui lui déchire les flancs. Un des mats craqua et pencha dangereusement, provoquant une tension sur un cordage : si une voile venait à s’arracher, le navire risquait de devenir tout à fait incontrôlable. Depuis un moment, Gonzales avait perdu Mendoza de vue. Il n’entendait qu’une cacophonie où se mêlaient les cris du bosco et le fracas du tonnerre, mais il parvenait encore à distinguer la voix du pilote. Il le vit soudain réapparaître devant lui, surgissant des ténèbres, le corps ruisselant. Le capitaine lui donna un ordre bref avant de redescendre en titubant vers la barre. Gonzales hésita un bref instant, incertain d’avoir bien compris, puis il s’exécuta, faisant ramener les voiles. Le navire vira dangereusement de bord, livré à la fureur des assauts des bourrasques venues de l’est. Désormais, plus rien de l’empêchait de dériver comme une coque vide pour finir par se fracasser contre un de ces îlots de lave qui hérissaient la côte telles les cornes d’un taureau arqué, prêt à embrocher dans sa fureur la caravelle en perdition. Le sang du jeune métis se glaça ; il tenta de clarifier son esprit saisi soudain par la terreur ; il était pourtant sûr d’avoir donné un ordre correct, celui que Mendoza lui avait transmis. Mais lui-même avait-il été bien compris du bosco ? Il avait crié de toutes ses forces, mais le hurlement de la tempête n’avait-il pas couvert sa voix, déformé ses paroles ? Il jeta un regard éperdu en contrebas, s’attendant à voir surgir Mendoza. Soudain, il crut être devenu sourd. Le ciel s’illumina de vermeil, le tonnerre suivit de peu l’éclat aveuglant, qui dessina les contours d’une nuée terrible. Cette fois, ils n’en réchapperaient pas. Un semblant de silence s’installa, qui semblait annoncer l’imminence de la catastrophe. Il fallut quelques minutes à Gonzales pour réaliser que le roulis avait diminué d’intensité, et que le seul le tangage animait à présent le navire qui continuait son assaut des vagues devant lui. Il comprit alors d’où venait cette impression de relatif silence : le vent d’est était brusquement tombé. Il ne sentait plus sur son visage la gifle de la pluie, qui s’était transformée en caresse. La houle s’apaisait, et le San Buenaventura bondissait vers le Nord, tandis que la nuée qui le menaçait un instant auparavant s’éloignait, comme aspirée par une bouche invisible. Gonzales prit une profonde inspiration, puis expira lentement. Sur le pont, chacun avait compris, et poussait des cris de soulagement. Gonzales donna l’ordre de redéployer les voiles afin de profiter du vent qui les éloignait du danger, puis il descendit s’assurer qu’il avait pris la bonne décision. Le sourire que lui adressa Mendoza le rassura immédiatement. Ce dernier quitta la barre pour le rejoindre. Gonzales remarqua alors que le bandage sur le bras du pilote avait pris une teinte rosée, et ressemblait plus à une loque détrempée de sang, d’eau de mer et de pluie. Mendoza se retourna pour s’adresser au timonier.
M : Maintenez le cap comme prévu, Rodrigues, droit sur le détroit !
R : A vos ordres, capitaine !
Gonzales ne put retenir sa surprise.
G : Le détroit ? Vous comptez le franchir dans la foulée ?
M : Et pourquoi pas ? Nous n’allons pas laisser perdre un vent si favorable !
G : Mais…il fait quasiment nuit ! Et les vents sont capricieux ! Qui sait si un nouvel orage…
M : Nous avons bien franchi le détroit la nuit dernière, je ne vois pas où est le problème. Avez-vous vu si nos poursuivants étaient toujours à nos trousses ? Je ne veux pas risquer de les laisser nous rattraper. Si la tempête n’a pas eu raison d’eux, espérons que le détroit les retiendra.
Il passa devant Gonzales pour remonter sur le pont. Le ciel se dégageait peu à peu. La vigie était remontée à son poste. Mendoza héla l’homme pour lui demander de le prévenir s’il apercevait une voile ennemie. Gonzales l’avait rejoint, perplexe.
G : Vous êtes sûr que nous ne ferions pas mieux de mouiller à l’abri avant le détroit, ou à son début ?
M : Pour nous faire attaquer demain ? Vous voulez nous servir sur un plateau à Barberousse ? C’est très aimable à vous…
G : Franchir ce détroit dans ces conditions est une folie ! Les hommes ont besoin de repos, et vous-même…
M : Ne vous préoccupez-pas de moi. Je vous rappelle que c’est vous qui devez nous faire franchir le détroit cette nuit, comme prévu.
G : Mais…
M : Que craignez-vous ? Je resterai à vos côtés, mais je suis sûr que vous êtes tout à fait capable de vous en sortir. Rodrigues est un brave homme, même si j’ai connu de meilleurs timoniers, et il n’a pas froid aux yeux.
G : Je n’ai pas peur ! Qu’il en soit fait selon vos ordres, Capitaine Mendoza ! Mais auparavant, laissez-moi vous recoudre, votre blessure saigne !
A cet instant, la vigie signala une voile à l’horizon. Si la tempête avait découragé le gros de la flotte, un navire avait persisté à les poursuivre.
M : Nous avons affaire à un joueur…mais je doute qu’il nous suive dans le détroit, il a plus intérêt à s’arrêter pour ravager la côte qu’à nous poursuivre indéfiniment. Allons, Gonzales, votre petite séance de chirurgie attendra ! Resserrez-moi simplement ce bandage, n’importe quoi fera l’affaire ! Et dépêchez-vous, nous avons un détroit à franchir ! Tout le monde à son poste !
Il s’éloignait déjà quand Gonzales le retint brusquement par son bras valide. Regardant le pilote droit dans les yeux, le jeune métis ouvrit alors son pourpoint et déchira un morceau de sa chemise qu’il enroula par-dessus le bandage sanglant, en serrant bien afin de stopper l’hémorragie.
G : Voilà, Capitaine, mais sitôt le détroit franchi, vous n’échapperez pas à la suture ! et que cela ne vous effraie pas, je suis un excellent chirurgien !
M : Merci, Gonzales, j’ai hâte de voir toute la mesure de vos talents ! Et maintenant, à vous de jouer !
G : Au fait…comment avez-vous su…tout à l’heure, dans la tempête…quand le vent d’est est tombé…vous aviez anticipé la manœuvre !
M : L’expérience, mon cher Gonzales, l’expérience….



A suivre...
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Trahison/Insulte totale:
MCO2: 6/20
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nonoko
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Message par nonoko »

Chapitre 9, partie 6 (FIN)

L’entrée du détroit se profilait déjà à l’horizon. Il s’agissait de manœuvrer avec une grande habileté, car la nuit rendait la perception des distances plus difficile, et le vent qui poussait le San Buenaventura pouvait s’avérer être un handicap en cas de nécessité d’un changement de direction de dernière minute pour éviter un tourbillon ou une falaise. Mendoza avait signalé à Gonzales les multiples dangers du détroit et le jeune métis s’était efforcé d’assimiler les conseils donnés par son aîné. Mais observer est une chose, appliquer est une autre, surtout quand les conditions étaient aussi changeantes qu’elles pouvaient l’être dans ce détroit aux courants traitres, soumis aux caprices d’Eole. Heureusement, les nuages qui obscurcissaient le ciel filaient au-dessus du navire et disparaissaient peu à peu, laissant espérer l’éclairage salvateur de la lune. Gonzales arpentait le pont en portant son regard de tous les côtés afin de capter le moindre changement de cap, de remarquer le moindre danger avant qu’ils n’y soient confrontés. De temps en temps, il demandait au timonier de redresser la barre. Mendoza s’était accoudé au bastingage, se tenant de sa main valide à un cordage, et laissait le jeune capitaine agir, tout en veillant à ce que les décisions prises ne mettent pas en péril le navire. Il constatait avec un mélange de soulagement et de fierté qu’il n’avait pas à s’inquiéter, et que ses conseils étaient respectés. Gonzales apprenait vite, finalement, quand il était au pied du mur et que sa vie et celle de son équipage en dépendait vraiment. Peut-être aussi n’était-il plus distrait par les épaules d’Isabella, la nuque d’Isabella, le déhanché d’Isabella, la poitrine d’Isabella…Que faisait-elle en ce moment ? Probablement était-elle allongée sur son lit, dans sa cabine, une main posée sur son ventre qui s’arrondissait, cherchant le sommeil malgré la chaleur. Pensait-elle à lui comme il pensait à elle ? Mendoza imaginait déjà l’étreinte tendre et passionnée à la fois qui les réunirait, bientôt, très bientôt. Soudain, un cri retentit, un ordre fut donné, fébrilement, le vaisseau vira brusquement, déséquilibrant le pilote qui lâcha le cordage et fut projeté violemment à terre. Le San Buenaventura oscilla encore quelques instants dangereusement, puis se redressa et reprit sa course bondissante. Etourdi, Mendoza chercha du regard Gonzales, mais il ne put l’apercevoir nulle part sur le pont. Il se remit péniblement debout, et constata que le navire venait de dépasser un rocher imposant qu’il n’avait même pas remarqué. A ce moment-là, Gonzales remonta sur le pont ; il était allé prêter main-forte au timonier pour une manœuvre de dernière minute afin d’éviter la collision.
G : Mendoza, vous avez vu ça ? Ce diable de rocher a surgi de nulle part ! il s’en est fallu d’un cheveu, n’est-ce pas ?
Mendoza fit abstraction de la douleur qui lui déchirait le bras pour tenter de remettre son esprit au clair. Il réalisait que, quelques minutes auparavant, perdu dans ses pensées, il n’avait ni vu le rocher, ni entendu l’ordre donné par Gonzales, pas plus qu’il n’avait remarqué que ce dernier était descendu à la barre. Le jeune métis le fixait à présent avec un regard indéfinissable, et devant le silence persistant du capitaine, il finit par lui demander s’il allait bien. Mendoza se contenta de hocher la tête, et retourna s’agripper au cordage, en maudissant sa distraction. Mais il devait reconnaître que Gonzales avait parfaitement contrôlé la situation. Aussi le félicita-t-il pour sa présence d’esprit, avant d’ajouter qu’il convenait de rester plus vigilant que jamais, car le San Buenaventura entrait dans la zone des tourbillons, le territoire de la terrible Charybde.
G : Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de me laisser entraîner dans les abysses. Mais vous feriez mieux de vous asseoir, au cas où ma prochaine manœuvre manquerait à nouveau de délicatesse. Je n’ai manifestement pas encore votre doigté.
M : Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas non plus l’intention de passer par-dessus bord, et celui qui réussirait à me faire perdre l’équilibre n’est pas encore né.
G : Je vais tout de même m’efforcer de vous ménager. Je connais une certaine personne qui m’en voudrait certainement de ne pas vous ramener en meilleure forme.
M : Ne vous fatiguez pas, elle vous en voudra de toute façon. Et maintenant, guettez les tourbillons ! Si le vent ne faiblit pas, nous risquons d’être pris à contre-courant par le flot qui vient de la mer Tyrrhénienne. S’il faiblit, nous risquons d’être coincés dans le détroit…Nous franchissons le seuil entre les deux bassins de la Méditerranée, ne l’oubliez pas ! A l’aller nous suivions le courant, mais cette fois…
G : Cette fois nous aurions dû nous baser sur l’heure de la marée...pourquoi faut-il qu’il y ait des courants de marée dans ce fichu détroit !
M : Pourquoi sommes-nous allés pêcher un trésor en passant par ce fichu détroit…
G : Vous auriez préféré y pêcher la sardine ?
M : Si ça continue c’est nous qui servirons de nourriture aux poissons…Allons, la mer est capricieuse mais elle n’est pas indomptable, Gonzales ! Ce n’est pas parce que nous subissons ses contrariétés que nous allons nous avouer vaincus !
G : Vous avez raison capitaine ! Un bon marin ne se laisse jamais abattre !
Il le regarda un instant. On l’avait prévenu, mais il devait reconnaître que ce diable d’homme était impressionnant. Alors qu’il le croyait affaibli par sa blessure et par sa fatigue, car cela faisait maintenant deux jours qu’ils n’avaient pas dormi, alors qu’il avait surpris son air égaré et sa douleur, il avait l’air à présent parfaitement maître de lui-même au point de plaisanter et de défier le sort. Accroché d’une main au cordage, les deux pieds fermement campés sur le plancher détrempé du pont, le corps ruisselant, il opposait à la violence des éléments sa stature de conquérant, soutenue par un tempérament hors du commun, une détermination à toute épreuve. Depuis qu’il était remonté du fond, il n’avait pas pris le temps de se reposer, ni même de se rhabiller, il n’avait songé qu’au salut du navire. Gonzales sentit poindre un sentiment d’admiration bien malvenu, à moins que ce ne fût de l’envie, et s’efforça de chasser ces pensées inopportunes. Ce n’était pas le moment de perdre son sang-froid, ni de perdre de vue son but. Mendoza avait souri à ses dernières paroles, mais Gonzales n’aurait pu dire s’il s’agissait d’un sourire ironique ou d’un sourire d’encouragement. Troublé de ne pouvoir percer à jour les pensées réelles du pilote, il se détourna afin de se concentrer sur sa tâche. S’il n’était pas capable de ramener le San Buenaventura à bon port, il savait qu’il perdrait toute chance de gagner la confiance de Mendoza, et alors sa mission toute entière serait compromise, par sa seule faute.
Chacun était aux aguets, prêt à intervenir à la moindre alerte. La force du courant se faisait sentir, rendant la course en avant du San Buenaventura plus périlleuse. Le navire luttait, pris entre deux puissances qui se jouaient de lui, la poigne du vent qui le poussait impitoyablement, et l’onde plus sournoise mais tout aussi implacable. Au sein de l’équipage, la tension était à son comble. Tous savaient que leur sort dépendait à la fois des éléments naturels et des compétences de leurs deux capitaines. Tous avaient vu Mendoza chuter, et se relever. A présent, sa silhouette fièrement dressée, que rien ne semblait plus pouvoir ébranler, ni les assauts des bourrasques marines, ni les traitres attaques du flot contraire, les rassurait et les galvanisait. Mais tous aussi priaient pour que le vent faiblisse assez pour rendre le bateau plus maniable, sans les laisser toutefois à la merci du courant contraire. Ils savaient en effet qu’alors ils pourraient raser la côte avec prudence et s’abriter au besoin en attendant que les conditions soient meilleures. De son côté, Gonzales faisait le point. La stratégie de Mendoza semblait avoir payé : la vigie n’avait plus aperçu de voile ennemie depuis un moment. Sans doute leurs poursuivants avaient-ils estimé que le jeu ne valait pas la peine de risquer la perte d’un navire, et s’étaient-ils arrêtés au début du détroit. Peut-être même avaient-ils profité de la nuit pour opérer une razzia. Il décida de tenter de ralentir la course de la caravelle, afin d’avoir une plus large marge de manœuvre au cas où ils seraient confrontés à un tourbillon. Il fit donc réduire la voilure. Quelques instants plus tard, le cri de la vigie les avertissait du danger : une masse tourbillonnante agitait la surface de la mer. Il fallait la contourner, ce qui aurait été d’autant plus difficile si le San Buenaventura avait continué sa route à la même allure. Promptement, Gonzales donna les ordres nécessaires ; le navire renâcla, se cabra, changea de direction et les voiles furent à nouveau déployées afin que le vent les aide à mettre une bonne distance entre le tourbillon et eux. Le San Buenaventura filait à présent vers la sortie du détroit, et même s’il était à nouveau malmené, Gonzales savait que le véritable danger était passé. Comme Mendoza le lui avait indiqué à l’aller, il changea une nouvelle fois de cap pour passer le plus loin possible des côtes italiennes, qui recelaient encore quelques pièges. Puis le vent faiblit, il fallut redoubler d’ingéniosité pour ne pas se laisser entraîner à nouveau vers le détroit qu’ils venaient de franchir avec succès. Mais bientôt ils en furent tout à fait sortis, et les effets des courants venus de la mer Tyrrhénienne ne se firent plus sentir. Le vent du sud tomba tout à fait, pour laisser place à une brise d’est qui les porterait sans problème vers les îles éoliennes s’ils le souhaitaient. L’équipage laissa bruyamment éclater son soulagement et sa joie. Alors Gonzales esquissa un sourire de satisfaction : il se sentait fier de lui, tout simplement. Il avait réussi l’épreuve que Mendoza lui avait imposée, et même si cela faisait partie de sa mission, il n’aurait jamais cru être si heureux d’avoir prouvé au capitaine qu’il était digne de sa confiance. Il savoura cet instant de bonheur, conscient que cela n’aurait qu’un temps. Puis il l’enferma au plus profond de son cœur. Quoiqu’il advienne, rien ne saurait le détourner de son but. Mendoza l’observait, ne sachant que penser de ce jeune homme dont il soupçonnait qu’il recélait bien des ressources. Il apprenait bien plus vite qu’il ne voulait le laisser croire, et avait fait preuve d’un sang-froid indéniable ainsi que d’un remarquable esprit d’initiative. Sans lui, ils se seraient probablement écrasés contre ce rocher. Mais sans lui, ils n’auraient pas eu à braver la tempête, les pirates et les pièges du détroit. Sans compter cette plongée périlleuse qui avait failli coûter un bras à Mendoza, qui lui avait aussi permis d’entrevoir la possibilité d’une fortune assurée. Encore fallait-il trouver une solution pour explorer réellement cette épave…avec ou sans Gonzales. Ce dernier s’approcha. Il avait chassé son sourire et repris un air grave, comme pour montrer qu’il n’oubliait pas qu’il était responsable du navire.
G : Que pensez-vous d’une escale dans une de ces petites îles volcaniques au Nord-Ouest, Eole nous est favorable…
M : Excellente idée, à condition de bien la choisir.
G : Eh bien je me disais que pour éviter de retrouver demain ces satanés pirates à notre réveil, nous pourrions filer à l’Ouest, vers la dernière île. Si Barberousse se dirige vers la France comme vous le pensez, il se fera un plaisir de piller en route les îles principales, Vulcano, Lipari, mais il ne se donnera pas la peine de visiter Filicudi ou Alicudi.
M : Votre mémoire est impressionnante ! Je vous laisse choisir, mais n’oubliez pas que les pirates en Méditerranée ont de multiples visages : rien ne nous assure d’être tranquilles sur ces petites îles.
G : Dans ce cas, préféreriez-vous que nous gagnions un abri le long de la côte sicilienne ?
M : Si vous en ressentez le besoin. Pour ma part, je suis pressé d’arriver à Oran, mais je comprendrais tout à fait que vous ayez besoin de repos, et si vous ne voulez pas laisser le navire en d’autres mains que les vôtres ou les miennes… Mais je crois que je ne vous serai pas d’une grande utilité dans les heures qui viennent. Cette décision est la vôtre, Gonzales ! Et à présent, veuillez m’excuser.
Le marin quitta le bastingage où il s’était appuyé depuis que tout danger avait été écarté, et qu’il n’avait plus besoin de maintenir coûte que coûte son attention en alerte, dans l’intention de regagner sa cabine. C’est alors que Gonzales se souvint qu’il lui restait une dernière tâche à accomplir. Sa décision fut prise en un instant, et le San Buenaventura mit le cap sur Alicudi, tandis qu’il rejoignait Mendoza.
G : Capitaine ! Je manque à tous mes devoirs envers vous !
M : J’avais espéré que vous aviez oublié cette histoire de suture…
G : Je mets un point d’honneur à ce que vous reconnaissiez que je suis aussi bon chirurgien que marin !
M : Vous m’avez suffisamment prouvé votre valeur cette nuit, je vous assure…
G : Mais ce bandage de fortune est dans un piètre état, tout comme vous ! Je ne peux pas vous laisser ainsi !
Mendoza s’apprêtait à pousser le porte. Il se retourna et lança dans un souffle :
M : Un nouveau bandage fera l’affaire !
Il entra et s’écroula plus qu’il ne se coucha sur son lit. L’effort qu’il avait fourni pour rester debout tout au long de la traversée et rassurer par sa présence sur le pont l’équipage, autant que pour surveiller Gonzales, l’avait épuisé. Il ferma les yeux, indifférent à la présence de Gonzales, et sombra rapidement. Une douleur vive le tira de sa torpeur. Il se força à ouvrir les yeux quand il sentit une nouvelle fois une sensation particulièrement désagréable au niveau de son bras blessé, et constata avec déplaisir que Gonzales s’affairait à recoudre la blessure. Son visage exprimait la plus grande des concentrations. Au moment où il s’apprêtait à enfoncer à nouveau son aiguille dans la peau du pilote, ce dernier tenta de dégager son bras. Gonzales pesta et maintint fermement sa pression sur le bras de Mendoza, avant de jeter un coup d’œil en coin au blessé.
G : Soyez plus coopératif, ce n’en sera que moins douloureux.
M : Vous avez de la suite dans les idées…
G : Je sais ce que j’ai à faire. Et ce n’est pas un marin têtu qui va me donner des ordres. Vous avez perdu pas mal de sang, et je ne vais pas déchirer toutes mes chemises en pure perte : rien ne vaut un peu de chirurgie.
M : Les chirurgiens sont des charcutiers…
G : Pour la plupart, oui. Mais vous n’allez pas me faire croire que je vous fais vraiment mal ! Certes, si vous étiez resté inconscient, j’aurais pu terminer tranquillement. Tenez, avalez ça, et j’attendrai que cela fasse son effet. Je l’avais préparé, au cas où…
M : Vous voulez m’empoisonner ?
G : Au contraire, vous vous sentirez beaucoup mieux ensuite !
M : Je suppose que je dois vous croire…
G : Croyez-moi en effet, j’ai vu assez de souffrance pour ne pas souhaiter en infliger inutilement à ceux que j’opère.
Il revit cette femme…Sur la caravelle qui les ramenait d’Amérique, lui et son père. Elle avait perdu tant de sang. L’enfant était mort peu après, faute de soins appropriés. S’il avait pu, ce jour-là…mais il n’avait pas osé, et tout était allé si vite. Il aurait dû s’imposer face au chirurgien de bord. Mais son père faisait davantage confiance à ce dernier qu’à son propre fils. Alors il avait laissé faire, lâchement sans doute, et à moitié curieux de voir comment les choses allaient tourner, se réjouissant presque qu’elles prennent une mauvaise tournure, se réjouissant totalement, en fait, en même temps qu’il éprouvait une délicieuse horreur. Ce jour-là, il avait été confronté à sa propre impuissance, mais il avait entrevu la possibilité de posséder la toute-puissance, celle qui sauve des vies, ou les supprime sciemment. Le chirurgien n’était qu’un amateur, qui s’était acharné sans délicatesse sur le corps, dans une pathétique lutte avec la mort. Il avait paru complètement dépassé. Seul un imbécile et un incapable pouvait ainsi jouer avec la vie d’autrui : autant laisser faire la nature, si on ne peut rivaliser avec elle. Gonzales jeta un coup d’œil à Mendoza, tâta son pouls. Il était temps de se remettre à l’ouvrage. L’aiguille s’enfonça à nouveau, mais cette fois il put continuer sa tâche en toute tranquillité : la drogue avait fait son effet. Il avait peut-être un peu forcé la dose, mais avec un homme pareil, mieux valait prendre ses précautions. Quelques minutes après, il se redressa, profondément satisfait comme à chaque fois qu’il était parvenu à imposer sa marque sur un autre être vivant ; il lui semblait alors que cet être était partiellement lié à lui comme la créature à son créateur. Certes il ne s’était agi dans le cas présent que de quelques points de suture, mais une simple intervention contenait potentiellement toute l’étendue de son pouvoir. Il n’en exerçait là qu’une petite partie, alors qu’il pouvait par son savoir réduire l’autre à sa merci, le sauver ou l’anéantir. Il se sentait tout-puissant. Il contempla encore un instant son œuvre puis refit le bandage. La fatigue commençait à le gagner lui aussi. Il devait prendre un peu de repos afin d’avoir l’esprit clair pour amener Mendoza à suivre son plan. Il ne doutait pas que le marin serait vite remis, et il entendait bien profiter de l’avantage que lui procurait la découverte de l’épave, le franchissement du détroit et ses talents de chirurgien. Mais il savait aussi que Mendoza ne serait pas facile à convaincre.
Eole leur avait été favorable, et le San Buenaventura avait mouillé aux abords d’Alicudi le temps d’une courte escale qui avait permis à tous de prendre du repos. Les hommes d’équipage s’en seraient bien passé, tant leur désir de quitter ces eaux dangereuses était fort, mais la nouvelle aura dont bénéficiait leur jeune capitaine après le passage du détroit avait eu une influence positive sur eux et ils n’avaient pas remis en question son ordre, se persuadant de placer leur confiance dans cet homme qui avait reçu l’approbation du capitaine Mendoza. A moins qu’ils n’aient préféré que ce dernier ne soit à nouveau sur pied pour continuer leur voyage de retour. Quoiqu’il en soit, ils durent patienter encore un peu avant de revoir le pilote sur le pont, et reprirent la mer vers Oran sous le commandement de Gonzales, soulagés d’échapper à la menace de la flotte de Barberousse. Quelques heures après leur départ d’Alicudi, Mendoza reparut. Il avait pris le temps de faire honneur à la nourriture qui avait été servie dans sa cabine, de s’équiper à nouveau décemment, et surtout de réfléchir à la suite des événements. Même s’il savait qu’il devait s’en tenir à ses intentions initiales, la donne avait changé ; il ne cessait de penser à ce qu’il avait vu au fond de la mer. Dès qu’il avait poussé la porte de sa cabine pour sortir et avait senti la brise marine soulever sa cape, il avait su qu’il avait soif d’aventure, quel que soit le prix à payer. La chance avait certes été de leur côté, mais Gonzales s’était aussi révélé être un partenaire fiable. Il n’avait pas à regretter d’avoir remis son sort et celui du navire entre ses mains. S’il pouvait y avoir un autre moyen de récupérer ce trésor…C’était là le problème auquel techniquement il n’y avait aucune solution, du moins pour le moment.
G : Capitaine Mendoza ! Vous avez l’air en pleine forme !
M : Grâce à vous, je dois le reconnaître. Je ne sais pas ce que vous m’avez fait boire, mais la nourriture était excellente.
G : Cette petite île ne paye pas de mine, mais nous avons pu nous procurer quelques produits frais.
M : Les habitants ne vous ont pas pris pour des pirates ?
G : Si vous insinuez que j’ai l’air d’un capitaine pirate…
M : En tout cas, vous voilà officiellement chasseur de trésor…
Gonzales plissa les yeux : Mendoza abordait lui-même le sujet, et d’une manière bien directe ! Quant à savoir si c’était bon signe…
G : Et vous-même ?
M : Je n’ai jamais cessé de l’être…mais tout dépend de la nature du trésor…et de son accessibilité. Pour ce qui est du vôtre, cela me paraît hélas peu réaliste d’envisager de jamais pouvoir le récupérer.
Le jeune métis encaissa le coup. Mendoza jouait manifestement avec ses nerfs. Fallait-il feindre le désespoir, la résignation, insister ?
G : Vous savez combien j’en ai besoin. Et le plus tôt possible.
M : Je vous ai déjà donné mon avis sur la question. Personne ne peut raisonnablement espérer récupérer des lingots d’or immergés à plus de trente mètres de fonds, dans une zone dangereuse qui plus est. A moins que vous n’engagiez une équipe de pêcheurs d’éponge, ou de corail. Encore faut-il les trouver, les convaincre, les transporter. Et tout dépend de la façon dont vous comptez les rémunérer. Ils risqueraient leur vie.
G : J’ai déjà pensé à tout cela !
M : Et vous trouvez toujours que la meilleure solution serait de faire appel à mes amis ? J’avoue que je ne comprends pas. Trouvez un associé fiable, engagez une équipe de confiance, lancez-vous…
G : Sans être sûr du résultat ? Qui serait assez fou ? Vous-même, qui êtes allé au fond, pourriez-vous m’assurer qu’il y a là une cargaison entière ?
M : Non.
G : Comment alors convaincre des hommes de risquer leur vie ? Vous l’avez dit vous-même, le trésor se trouve aux portes du bassin oriental de la Méditerranée, qui est sous domination ottomane ! Qui sait…
M : Vous voyez bien que votre entreprise est vouée à l’échec.
G : Et pourtant ! J’ai déjà trouvé un associé fiable !
M : Ruiz ? Il serait prêt à continuer sans être assuré du résultat ? A financer votre exploration, malgré les risques ?
G : Non, vous.
M : C’est ridicule. Je ne peux pas me permettre une telle folie, vous le savez bien. Et je ne possède pas les fonds nécessaires.
G : Mais vous pourriez convaincre Ruiz, ou vos amis, Pedro et Sancho…ou cet Esteban, qui pourrait certainement nous faciliter les choses ! Ne possède-t-il pas un savoir, des techniques qui …
M : Ecoutez, j’ai déjà joué avec la confiance de mes amis et de Ruiz en acceptant d’aller avec vous en Sicile. Vous connaissez les risques à présent. Si vous voulez continuer, continuez seul. Et je ne ferai certainement pas appel à Esteban.
G : Mais pourquoi ? Depuis que j’ai vu cet oiseau d’or, je suis persuadé qu’il existe un moyen ! On dit que vos amis sont les héritiers d’un savoir antique extraordinaire ! Alexandre le Grand lui-même a exploré le fonds des mers dans une cloche, une sorte de bulle, appelée colympha ! Et n’avez-vous pas entendu parler des travaux de Lorena, cet italien qui a inventé un système similaire il y a une dizaine d’années, sans compter les recherches du génial Léonard de Vinci !
M : Vous voilà bien enthousiaste…mais aucun de ces travaux n’a abouti à un résultat fiable et réellement utilisable.
G : Voilà pourquoi j’ai besoin de vos amis ! Avec l’argent de Ruiz et leur savoir…
M : Autant engager des pêcheurs d’éponge. Ce serait plus rapide que de construire un hypothétique système qui ne fonctionnera pas.
G : Mais l’épave est trop profonde !
M : Je ne vous le fais pas dire…mais avec des hommes motivés et entraînés, qui sait ?
G : un escadron d’urinatores, peut-être ? Il y a bien longtemps que ces nageurs sous-marins n’existent plus !
M : Et ils n’étaient pas capables de plonger si profondément avec leurs outres gonflées….Croyez-moi, un simple pêcheur d’éponge ferait votre affaire !
G : Je constate que vous en connaissez aussi long que moi sur la question…
M : Force est de reconnaître que vous vous êtes renseigné avant de vous lancer dans une entreprise aussi téméraire…mais vous n’êtes pas parvenu aux bonnes conclusions.
G : Je ne parviendrai donc pas à vous convaincre de m’aider ?
M : Il est inutile d’insister.
Gonzales n’insista pas. Il avait observé Mendoza pendant leur échange et était certain que ce dernier ne faisait que lui opposer des arguments auxquels il ne croyait pas vraiment. Il avait pu lire dans les yeux du marin l’étonnement et l’intérêt soudain lorsqu’il avait évoqué la possibilité d’un système innovant pour explorer l’épave. Il suffisait d’attendre, de trouver le bon moyen, et Mendoza changerait d’avis. Il était évident qu’il était lui-même attiré par ce trésor, et Gonzales avait bien l’intention de se fatiguer le moins possible pour le récupérer dans les meilleurs délais tout en obtenant par la même occasion l’objet qu’il convoitait. C’est lui qui avait l’idée d’utiliser Mendoza comme moyen pour arriver à ses fins, il n’allait tout de même pas abandonner en si bon chemin, alors qu’il avait réussi à gagner, il en était persuadé, la confiance et l’estime de cet homme à la réputation si redoutable. Il prenait trop de plaisir à le manipuler : quel intérêt y avait-il à engager des pêcheurs d’éponge quand on pouvait s’amuser à amener son ennemi à travailler pour soi ?
Isabella essayait une énième fois sa nouvelle garde-robe pour tromper son ennui, quand Alvares vint la prévenir en toquant à la porte de sa cabine : le San Buenaventura approchait du port. C’en était fini des promenades en solitaire, quand elle réussissait à se débarrasser de la présence gênante d’Alvares ou de Fuentes, qui se faisaient un point d’honneur à l’accompagner alors qu’elle n’aspirait qu’à déambuler seule : ses pensées alors se déployaient plus facilement, plus clairement que lorsqu’elle restait confinée à l’intérieur. Elle ne goûtait rien tant que ces moments de méditation vagabonde, dont la conversation ennuyeuse de ses chevaliers servants la privaient. Elle avait fini par prétexter des envies irrépressibles de faire des achats pour avoir un peu la paix : aucun homme, et a fortiori aucun marin, n’est assez patient ou assez stoïque pour supporter l’épreuve des essayages incessants. Elle s’était évadée plusieurs fois sur les hauteurs de la ville, cherchant à apercevoir depuis la montagne de l’Aïdour, qui dominait la baie, les voiles tant attendues du San Buenaventura, même si elle savait parfaitement qu’elle devait prendre son mal en patience. Les transactions l’avaient occupée les premiers temps, les achats l’avaient amusée ensuite, mais depuis qu’elle s’attendait d’heure en heure à revoir Mendoza, elle ne parvenait plus à contenir son impatience. L’appel d’Alvares la fit bondir, mais elle tâcha de se reprendre afin de ne pas se donner en spectacle en se précipitant sur le pont vêtue d’une tunique longue qui avait l’avantage incontestable de laisser la brise marine lui caresser les jambes, mais qu’il n’était pas décent de porter en présence de l’équipage. Tout en pestant contre la lubricité des hommes, elle se rhabilla aussi vite qu’elle le put et sortit enfin en toute dignité. Personne n’aurait pu déceler sur son visage aucune trace du cocktail explosif de curiosité, d’impatience et de désir qui agitait son esprit, chamboulait son cœur et enflammait son corps. Il revenait, enfin ! Et Gonzales aussi.
La première chose qu’elle remarqua furent les points de suture au bras de Mendoza. La deuxième, ce fut la façon dont il se comportait désormais avec Gonzales : une évidente familiarité s’était instaurée entre eux, loin de la condescendance agacée que Mendoza s’était efforcé de cacher sous le zèle enthousiaste de l’instructeur. La troisième, ce fut l’assurance encore plus éclatante qu’auparavant avec laquelle Gonzales la salua, et qui acheva de l’alerter : son cœur se glaça. Elle eut immédiatement la conviction que ce voyage avait été vain, et même dangereux, tant la convoitise brillait dans les yeux de Gonzales. Perdue, ne sachant comment réagir, elle interrogea du regard son amant, mais ne put déchiffrer dans son visage ou son attitude aucun signe rassurant. Il ressentit toutefois son trouble, et prit rapidement congé du jeune métis, qui l’avait accompagné jusqu’à la Santa Catalina, mais qui s’effaça avec grâce en affirmant qu’il comprenait que la senorita Laguerra soit impatiente d’entendre le récit de leurs aventures. Il lui suffisait pour sa part de la savoir en bonne santé. Il les quitta donc en compagnie de Fuentes, en ne doutant pas que leur tête à tête serait des plus intéressants. Isabella était certainement un obstacle pour son projet, mais il se promettait d’y remédier.
Mendoza avait salué Alvares, pris rapidement des nouvelles du voyage et du séjour à Oran, puis avait rejoint Isabella dans la cabine. Il l’enlaçait déjà, prêt à s’enivrer de son parfum, de son souffle et de sa chair, quand elle le repoussa froidement, luttant contre son propre désir. Il sut alors qu’il ne pourrait rien lui cacher.
I : D’abord, explique-moi ça.
Elle pointait son bras. Il sourit, haussa les épaules.
M : Oh, trois fois rien, le résultat de la rencontre entre un plongeur et un grappin à trente mètres de fond. Mais Gonzales a fait du bon travail, tu ne trouves pas ?
I : Gonzales ?! Du bon travail ? Il t’a envoyé à trente mètres de fond ?
M : Non, il m’a simplement recousu. C’est un excellent chirurgien, et bientôt il pourra assurer tous les postes à bord du San Buenaventura. Tu aurais dû voir comment il a négocié le franchissement du détroit de Messine par gros temps avec un vaisseau pirate à nos trousses.
I : Juan Carlos Mendoza, cesse immédiatement de te payer ma tête !
M : Je n’oserais pas te mentir…je sais ce que je risque quand tu es dans cet état.
Elle se tut un instant, incrédule. Ses craintes venaient de se confirmer en quelques secondes. Lentement, elle reprit du ton le plus calme qu’elle pouvait.
I : Vous avez trouvé quelque chose…
M : Effectivement. L’épave se trouve sur la côte Est de La Sicile, entre Catane et Taormina. Mais elle est difficilement accessible.
I : Et tu as plongé pour l’explorer. A trente mètres de profondeur.
M : Cela n’a pas été facile, je le reconnais. Mais cela valait la peine !
I : Tu as plongé de ta propre initiative, c’est ça ?
M : On ne peut rien te cacher. Il fallait en avoir le cœur net, pour que Gonzales ne continue pas à se faire des illusions.
I : Pour qu’il renonce à son trésor, c’est bien ça ?
M : Oui.
I : Répète-un peu, Juan Carlos Mendoza : Gonzales sait maintenant qu’il ne peut pas récupérer son trésor.
M : oui, j’ai essayé de lui faire comprendre que ce serait particulièrement difficile.
I : Tu veux dire, impossible.
M : Dans des conditions ordinaires, oui.
I : Dans n’importe quelles conditions.
M : Dans n’importe quelles conditions. Mais l’épave recèle vraiment un trésor, Isabella, je l’ai vu !
I : Je n’en doute pas. Et maintenant, oublie ce que tu as vu.
M : Oublier ? C’est comme si tu me demandais d’oublier ce que j’ai vu sous l’océan au Japon, quand j’ai découvert la troisième cité avec les enfants !
I : Nous y voilà…les hommes sont tous pareils…de grands enfants incapables de grandir vraiment. Mais j’apprécie ta franchise. Tu n’essayes même pas de me cacher tes véritables intentions.
M : Que vas-tu imaginer ? Bien sûr que…
I : Que si tu pouvais y retourner, tu le ferais. Tu fais juste semblant de croire que c’est impossible, mais tu n’as pas abandonné l’idée. Pas encore. Et tu réfléchis encore à un moyen…
Mendoza soupira. Il se rendait compte de sa stupidité. Isabella avait raison, il s’était laissé emporter par ses rêves. Pourquoi ne réussissait-il pas à faire une croix définitive dessus ? Il avait pourtant vécu assez d’aventures extraordinaires pour être repu. Mais il avait toujours faim. Il se sentait même un appétit renouvelé, alors qu’il n’aurait dû aspirer qu’au repos, à la tranquillité, comme la situation d’Isabella le demandait. Il devait veiller sur elle, être à ses côtés.
M : Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris. Oublions toute cette histoire, cela n’en vaut pas la peine.
I : Je vais faire semblant de croire que tu me donnes raison. Mais je te préviens, si tu retournes là-bas, cette fois, je viens avec toi. Et maintenant, montre-moi ce bras de plus près.
Elle l’attira à elle. Elle avait gagné, pour l’instant. Il savait qu’elle était capable de mettre sa menace à exécution, et que pour rien au monde il n’aurait voulu la mettre en danger. Elle savait cependant qu’une victoire n’est jamais définitive. Si Gonzales avait réussi à entraîner Mendoza une première fois en Sicile, malgré le danger, à gagner son estime, qui savait de quoi il était encore capable ? Quand sa bouche effleura la blessure qu’il avait soignée, elle frissonna.
Dernière modification par nonoko le 19 avr. 2017, 11:08, modifié 2 fois.
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Message par Akaroizis »

"et que la sa vie et celle de son équipage", "Il se rendait kcompte", "Elle ne goûtait rient"...

Voilà voilà. Mais sinon j'aime, même plus, j'aime !
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Message par nonoko »

Coquilles supprimées, capitaine Akar, tu as vraiment l'oeil! Rien ne t'échappe! (enfin, j'espère qu'il n'y a plus rien!)
Si tu veux être le relecteur/correcteur officiel...
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Message par Akaroizis »

Hum... certaines choses plus subtiles m'échappent sûrement, je joue Gonzalo pas Mendodo ! :tongue:

Lorsque j'aurais plus de temps, pourquoi pas. Je laisse la proposition dans un tout petit coin de ma tête. ;)
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Message par DeK »

Ce voyage vers les côtes siciliennes est déjà fini, et il me tarde déjà de savoir si le marin va désobéir à sa belle pour repartir rapidement plonger en eaux profondes. Enfin je me doute que l'on ne va pas en rester là, car tu nous réserves encore bien des mystères avec ce trésor englouti ou encore ce Gonzales qui n'a pas non plus fini de nous révéler toutes ses cartes.

Aussi je te l'ai déjà dit mais je persiste : les passages en mer sont formidablement réussis (la traversée du détroit, la tempête, la plongée, etc.) ainsi que les descriptions nous permettant de s'immerger complétement dans l'action ou dans la tête des personnages.
Je finis par me répéter, mais cela n'est que pure vérité, tes écrits sont un ravissement pour mon imagination, c'est superbe. :D

PS : Capitaine Akar' a l’œil mais il n'est malheureusement pas infaillible, car il en a manqué une. :P
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Re: FANFICTION COLLECTIVE : Ecrivains-Dessinateurs-Photomonteurs

Message par Akaroizis »

Rah ! J'ai manqué à mon seul devoir de la journée, corriger intégralement les nouveaux textes citédoriens... :x-):
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Re: FANFICTION COLLECTIVE : Ecrivains-Dessinateurs-Photomonteurs

Message par Seb_RF »

Dernière modification par Seb_RF le 18 févr. 2018, 18:27, modifié 10 fois.
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Re: FANFICTION COLLECTIVE : Ecrivains-Dessinateurs-Photomonteurs

Message par Seb_RF »

Message 2/2:


***Chapitre 9 : Sur les traces d'Ulysse.***


Isabella, accoudée au bastingage, plissait les yeux afin de tenter d’apercevoir la cape de son compagnon mais le soleil était trop éblouissant et le San Buenaventura trop distant de la Santa Catalina ; elle se découragea rapidement. Ils atteindraient bientôt Palma de Mallorca de toute façon ; elle avait hâte de débarquer et d’écouter Mendoza pester contre Gonzales. Lors de la première partie de la traversée, ce dernier avait pris tant de retard sur la Santa Catalina qu’ils avaient dû faire demi-tour pour le rejoindre, et Mendoza était monté à bord. Isabella ne doutait pas que son flegme avait dû être mis à l’épreuve par l’incompétence de leur protégé, qui manifestement montrait peu d’aptitudes à la navigation, vu l’allure poussive de son vaisseau. Elle imaginait fort bien son compagnon tester le jeune métis en le laissant s’engluer dans ses erreurs, qu’il devait rectifier au dernier moment pour que la Santa Catalina ne prenne pas trop d’avance sur le San Buenaventura.
Quelques heures plus tard, attablée en compagnie de Mendoza, Gonzales, Alvares et Fuentes, le second de Gonzales, elle se demandait comment elle avait pu être si impatiente d’entendre le récit de cette traversée épique. Le dîner s’était transformé en une leçon de navigation des plus assommantes où les trois marins expérimentés y allaient chacun de leur conseil et de leur analyse, tandis que Gonzales jouait à l’élève consciencieux avec une hypocrisie si flagrante qu’Isabella avait peine à croire que personne à part elle ne s’en apercevait. Il est vrai que la conversation était si animée entre Mendoza, Alvares et Fuentes, qu’ils prêtaient peu attention à Gonzales, et encore moins à elle. Le jeune homme se contentait d’approuver par des monosyllabes et de hocher la tête de temps à autre entre deux questions de pure forme qui ne semblaient pas du tout l’intéresser mais qui lançaient ses interlocuteurs dans des explications techniques pointues. En revanche, il ne manquait pas de la dévorer de son regard doré, mais cela semblait passer totalement inaperçu, comme s’il avait la capacité de détourner l’attention des personnes qui le gênaient pour créer une sorte de bulle où il s’isolait en compagnie de la personne qui l’intéressait. Elle avait beau lancer des regards chargés d’orage en direction de Mendoza, ce dernier ne réagissait même pas. Elle savait pourtant qu’il avait surpris le manège de Gonzales le premier soir à Barcelone et elle avait été flattée et amusée que sa jalousie ait été éveillée à cette occasion. Et voilà qu’à présent il ne pensait qu’à causer manœuvres, gîte et hauban, parfaitement indifférent aux sourires de moins en moins discrets que Gonzales risquait à l’adresse d’Isabella. Elle décida de mettre fin à la plaisanterie en prétextant avoir besoin de se reposer, ce qui n’était pas entièrement un mensonge, et elle se retira en déclarant qu’elle laissait Gonzales profiter des leçons qui lui étaient plus nécessaires à lui qu’à elle. Le jeune métis fut le seul à sembler affecté par son départ, ce qui ne manqua pas de troubler Isabella. Elle se promit d’avoir une explication franche avec Mendoza, mais elle sombra dans le sommeil avant qu’il la rejoigne, et le lendemain matin il était déjà sur le pont du San Buenaventura quand elle se leva. Les bateaux avaient accosté la veille au soir dans le port de Palma de Mallorca, et Isabella savait que la matinée serait consacrée au débarquement de la cargaison. Elle ne se sentait pas d’humeur à traiter avec les marchands ou leurs commis qui ne manqueraient pas de se présenter ; si Mendoza comptait sur elle pour assurer cette tâche fastidieuse sur la Santa Catalina pendant que lui continuait à prodiguer ses leçons et ses conseils à Gonzales, il avait fait un mauvais calcul. Elle avisa Alvares, l’informa qu’elle allait faire un tour, et descendit à quai. Mais alors qu’elle s’éloignait, elle entendit des pas précipités derrière elle. Une seconde plus tard, Gonzales était à ses côtés.
G : Je n’ai pas encore eu l’honneur de vous saluer ce matin et vous nous quittez déjà ?
I : Avez-vous demandé l’autorisation de quitter votre navire, Capitaine ?
G : L’autorisation ? ah, je vois…vous me désapprouvez d’avoir faussé compagnie à mon mentor.
I : Prenez garde, il semble prendre sa mission tellement à cœur que vous risquez de l’avoir offensé gravement.
G : Craindriez-vous pour ma vie ? cela me ravit au plus haut point. Sachez que pour vous je suis prêt à mourir.
Isabella ne put s’empêcher d’esquisser un sourire.
I : Ce serait bien cher payer une promenade en ma compagnie…et le San Buenaventura perdrait un capitaine de qualité.
G : Oui, je suppose que le capitaine Mendoza saura garder la tête froide, dans l’intérêt de nos employeurs.
I : Espérons-le en effet, mais je vous trouve bien téméraire.
G : Quand je vous ai vue vous éloigner, c’est mon cœur qui m’en entraîné à votre suite, au mépris de tous mes devoirs !
I : Mendoza n’était pas avec vous ?
G : Un marchand est arrivé à point nommé pour le distraire de ses obligations envers moi…
I : Je vois…eh bien, puisque nous avons tous les deux lâchement abandonné notre navire, tâchons de profiter de notre escapade pour nous amuser un peu, avant de payer le prix de notre trahison. Connaissez-vous Palma ?
G : Non, j’y mets les pieds pour la première fois.
I : Alors, laissez-moi être votre guide, et en échange, vous me distrairez en me livrant quelques petits secrets sur vous. Nous n’avons pas encore vraiment eu l’occasion de faire connaissance.
G : Je serais ravi de satisfaire votre curiosité : que voulez-vous savoir ?
I : Eh bien, de qui tenez-vous ce regard magnétique dont vous abusez pour tenter de me séduire ?
Le jeune homme éclata d’un rire franc. Isabella souriait toujours.
G : Je vous parais donc bien maladroit ?
I : Particulièrement, mais je dois reconnaître que votre technique du baise-main est plutôt au point.
G : Vous me flattez, cela signifierait-il que vous ne me considérez pas comme un importun ?
I : Un importun ? Un intriguant, sûrement. Et qui ne manque pas de culot. Mais je n’arrive pas à déterminer quel but vous poursuivez. Car vous ne vous donnez pas tant de peine uniquement pour me séduire, vous savez parfaitement que vous n’y parviendrez pas.
G : Ah, cruelle, vous prenez plaisir à réduire mes faibles espoirs à néant…mais cela ne fait qu’attiser davantage ma flamme !
I : Trêve de bavardage, Capitaine, que diriez-vous de vous attabler dans cette auberge qui jouit d’une excellente réputation, vous pourrez à loisir me dévorer du regard pendant que je savourerai une petite collation en écoutant vos confidences…
Isabella avait d’abord été contrariée de la présence de Gonzales, même si elle n’en avait rien laissé paraître, mais elle trouvait à présent leur petite escapade à deux fort plaisante. Elle était déterminée à en savoir plus sur son compagnon, et prenait ses esquives comme un jeu auquel elle finirait par le battre : s’il croyait pouvoir jouer au plus fin avec elle, il se trompait. Elle s’attendait à devoir soutenir son regard sans paraître le moins du monde troublée, mais quand ils furent face à face elle ne ressentit plus du tout la gêne qu’elle avait éprouvée précédemment. Les manières de Gonzales lui apparurent cette fois totalement naturelles et charmantes, et elle ne songea bientôt plus qu’à profiter de la quiétude de l’auberge, quasiment vide en ce début de matinée, et de sa fraîcheur, sans avoir à subir le roulis du bateau et la gifle du vent marin.
G : Je vous sais gré d’accepter ma présence à vos côtés.
I : Vous voulez dire que je manque de prudence en acceptant la compagnie d’un homme dont je ne sais rien et qui s’impose à mes côtés.
G : Je ne vous cacherai rien, puisque vous exprimez si franchement votre désir de me connaître mieux. Mais j’espère que mes confidences ne vous éloigneront pas de moi.
I : J’aime la franchise, et si vous faites allusion à l’origine de votre regard doré, je suis prête à tout entendre. Après tout, vous ne faites que satisfaire ma curiosité, et je vous promets que vos révélations n’influenceront en rien l’opinion que je peux avoir de vous.
G : Et si je vous disais que je ne sais pas d’où je tiens ce regard ?
I : Je dirais que ce n’est guère étonnant, car je parierais que vous n’êtes pas en mesure de fournir un certificat de pureté du sang en bonne et due forme. Mais cela m’importe peu, je ne suis pas membre de la Sainte Inquisition….tant que vous savez naviguer, le reste n’a pas d’importance, n’est-ce pas ?
G : Vous êtes très perspicace…mais je sais que je peux faire confiance à une dame de bonne naissance qui passe sa vie en mer, au mépris des conventions et des superstitions.
I : Bientôt vous allez me dire que nous sommes faits pour nous entendre….Allons, ne vous écartez pas du sujet, parlez-moi donc de vous. Je ne crois pas aux hasards, et je suis curieuse de savoir pour quelle mystérieuse raison je me trouve aujourd’hui dans cette auberge à causer avec vous. Et dépêchez-vous, je ne voudrais pas rentrer au bateau sous le soleil de midi.
G : Je ne vous ferai donc pas languir plus longtemps. Effectivement, ce n’est pas le hasard qui m’a mis sur votre route, mais c’est bien ma volonté propre. Ne vous méprenez pas sur mes intentions cependant : j’ai un réel besoin des leçons et de l’expérience du capitaine Mendoza, et j’espère même qu’il pourra m’apporter son aide, d’une autre manière. Mais j’avoue que je ne sais pas trop comment m’y prendre pour aborder ce sujet avec lui, et j’avais pensé que vous pourriez, disons, servir d’intermédiaire….aussi ai-je entrepris de me rapprocher de vous…
I : Voilà une stratégie bien singulière ! si vous croyez qu’en continuant à me couver du regard en toute occasion vous allez rendre Mendoza d’humeur à vous écouter ! Etes-vous naïf, fou, idiot, ou…
G : Amoureux ? Vous aimez la franchise, je vais être franc : vous avez raison, j’agis de façon stupide, car je laisse parler mon cœur, contre mes intérêts. Je devrais être en ce moment à bord du San Buenaventura en compagnie de Mendoza. Je devrais gagner sa confiance, afin qu’il m’aide dans mon entreprise. Et je ne devrais pas essayer de séduire la femme qu’il aime.
Le jeune homme se tut. Isabella ne savait que répondre, ni quelle attitude adopter. Elle aurait dû se lever et quitter immédiatement l’auberge, mais elle ne voulait pas que Gonzales considère cela comme une victoire, et croie qu’elle était sensible à son aveu : partir, c’était se montrer offensée, or on n’est offensé que par ce qui nous touche. La froideur et l’indifférence avaient toujours constitué la meilleure stratégie pour se débarrasser des raseurs. Mais elle n’avait curieusement pas envie d’utiliser cette stratégie aujourd’hui. Après tout, quel mal y avait-il à accepter de plaire ? Pour la première fois, elle se sentait flattée, et ce n’était pas désagréable du tout. Elle finit par sourire.
I : Eh bien, je tâcherai de le convaincre de ne pas vous jeter par-dessus bord, et je ferai tout mon possible pour intercéder en votre faveur le jour où vous lui ferez part de votre requête, encore faudrait-il que vous m’en appreniez un peu plus…
Ce fut à son tour de sourire : il se délectait de la voir céder et renoncer à sa réserve. Il lui fallait continuer à jouer serré, car de ce qu’il allait lui raconter dépendait probablement la réussite de son entreprise. La sincérité était son meilleur atout, si elle sonnait juste aux oreilles de la jeune femme. Isabella reçut ce sourire en plein cœur : elle crut y percevoir la joie naïve de la reconnaissance, tant son interlocuteur paraissait ravi. Elle le trouva plus charmant que jamais et véritablement désarmant.
G : Me voilà donc au pied du mur… je risque bien de vous paraître encore plus fou et idiot après ce que je m’apprête à vous dire, mais peu importe. Je suis sûr que vous saurez me comprendre. Sachez tout d’abord que j’ai fait mon apprentissage sur un navire très tôt, et dans des conditions fort peu plaisantes. Mon père s’est fait recruter pour l’expédition de Pizarro en 1530, et a obtenu la faveur que je l’accompagne comme mousse, sans me demander mon avis. Il voulait tenter sa chance , et pensait que c’était aussi l’occasion pour moi de le faire, malgré mon jeune âge. A l’époque, j’ai eu du mal à comprendre ses raisons, même s’il prétendait agir pour mon bien. Comme vous l’avez deviné tout à l’heure, je ne peux espérer prétendre à un avenir très brillant en Espagne, puisque je ne suis pas de sang pur….je ne parle évidemment pas du sang africain que je dois à mon père, lui-même issu de l’union d’un Espagnol et d’une ancienne esclave, ma grand-mère, mais du sang juif que je dois à ma mère, une fille de converti. Vous n’êtes pas sans savoir que malheureusement des soupçons continuent à peser sur les familles de convertis, même lorsqu’ils ont pu échapper à l’Inquisition, et que peu à peu l’accès aux fonctions publiques et même aux universités s’est vu interdire pour les convertis et leurs descendants. Parfois je regrette que la famille de ma mère n’ait pas choisi l’exil en 1492. Certes je ne serais pas né et vous n’auriez pas le plaisir de m’écouter en ce moment même dans cette auberge de Palma, mais cela m’aurait épargné bien des problèmes. N’avez-vous jamais imaginé ce que serait votre vie si l’un de vos parents était quelqu’un d’autre ? Je suis né Espagnol et métis, mais j’aurais bien pu aussi naître dans l’Empire ottoman ou aux Pays-Bas, si ma mère avait eu la chance d’y vivre. Je vous choque peut-être, et vous paraît être un mauvais sujet de la couronne espagnole ? Disons que j’aspire à vivre dans un pays où mon identité ne serait pas un problème.
I : Qu’est-ce qui vous empêche de tenter votre chance ailleurs ? Vous êtes jeune, le monde est vaste, vous savez naviguer…
G : Le cœur d’un homme est plein de contradictions, senorita…J’ai fait l’expérience du vaste monde grâce à mon père, et je ne peux pas dire que j’aie apprécié cela. Pourquoi ? Parce qu’il a décidé pour moi, et contre mes aspirations ; je n’ai pas l’âme d’un aventurier, et si j’avais pu rester en Espagne, j’aurais tout tenté pour entrer dans l’un des Colegios Mayores, et même à l’Université, même si on en fermait peu à peu les portes aux fils et petit-fils de convertis. Mais mon père était plus pragmatique ; il rêvait de faire fortune, a saisi l’opportunité offerte par Pizarro et s’est dit que je gagnerais à l’accompagner. Nous avons donc laissé ma mère, mes deux sœurs et ma grand-mère paternelle derrière nous. Mon père comptait revenir une fois fortune faite, mais je le soupçonne d’avoir pensé que je ferais ma vie de l’autre côté de l’océan. Mais je m’étais juré de revenir moi aussi, et le plus tôt possible, car j’ai vécu ce départ comme une trahison envers ma mère et mes jeunes sœurs. Et puis, mon père a semblé oublier peu à peu son projet de retour, il en voulait toujours plus, et la fortune lui souriait, il avait obtenu des postes de confiance, et en particulier celui qui consistait à vérifier la pesée des tas d’or et d’argent amassés par les conquistadores. Il s’acheta même une esclave indigène, et se mit en ménage avec elle. Un fils naquit. J’ai alors tout fait pour rappeler à mon père ses engagements envers ma mère, envers mes sœurs. Je l’ai pressé de revenir en Espagne, et je lui ai fait comprendre que je rentrais aussi. Ce que j’avais vu là-bas m’avait suffi. J’avais grandi, il ne pouvait plus rien m’imposer. Il a cédé à condition de ramener avec lui sa nouvelle compagne et son fils. J’aurais rejoint ma mère, il nous aurait doté d’une rente assez confortable pour vivre, et lui aurait continué sa vie de son côté. Il espérait avoir un second enfant, sa compagne était enceinte au moment du voyage. Malheureusement, elle n’est jamais arrivée en Espagne. Mon père m’a tenu pour responsable, après tout, c’était moi qui avais insisté pour ce retour. Plus question dès lors de me donner une somme quelconque. Il reprit sa place à la tête de notre famille, qui comptait désormais un nouveau membre, mon demi-frère, et il s’appliqua à me faire sentir sa préférence pour lui. Evidemment, cela ne fit que renforcer ma détermination à lui prouver que je valais mieux que ce qu’il pensait. Je l’avais déçu en ne me montrant pas à la hauteur de ses espérances en Amérique, en refusant la chance qui m’était offerte de faire ma vie dans un monde qu’il s’évertuait à me présenter comme neuf, mais qui à mes yeux n’avait rien d’idéal : les injustices sont les mêmes partout, et la cruauté des hommes s’exerce de la même façon à travers le monde. Il m’en voulait pour cela, mais il m’en voulait plus encore pour avoir éveillé sa mauvaise conscience et l’avoir forcé à revenir. Sans doute tenait-il plus à cette femme que je ne l’imaginais. Non content de me faire payer pour cette perte, il entreprit de faire payer ma mère et mes sœurs, en se conduisant en véritable tyran domestique. Pas question dans ces conditions de les abandonner. Voyez-vous, je me sens coupable de les avoir abandonnées en suivant mon père, les laisser une fois de plus pour satisfaire mes propres intérêts serait une nouvelle trahison.
I : Pourquoi ne partez-vous pas avec elles ?
G : Tout simplement parce que nous n’en avons pas les moyens…quelle vie suis-je aujourd’hui en mesure de leur offrir ? Vous imaginez bien que ne gagne pas assez pour rivaliser avec la fortune de mon père. Pendant des années elles ont vécu dans la pauvreté, au moins à présent sont-elles à l’abri du besoin, même si mon père se comporte en véritable avare. Comme je reviens régulièrement à la maison, je peux surveiller mon père, et l’empêcher d’aller trop loin. Mais il faudrait que je puisse rendre ma famille totalement indépendante de lui.
Isabella ne savait que penser du récit de Gonzales, qui lui faisait voir son interlocuteur sous un jour inattendu.
I : Et c’est là que je suis censée vous aider ?
G : Exactement.
I : Et comment comptez-vous vous y prendre ? Je ne vois pas comment je pourrais vous aider à faire fortune. Croyez-moi, retournez en Amérique, et emmenez votre mère et vos sœurs.
G : Pour donner raison à mon père ? pour les voir mourir en mer ? et puis, vous savez très bien que les convertis ne sont pas non plus les bienvenus dans les nouvelles colonies. Quant à faire fortune aux dépens des autres, très peu pour moi.
I : Votre conscience vous honore, mais les chemins de la fortune sont souvent peu honnêtes.
G : Vous avez raison, mais je pense pouvoir m’en sortir assez honnêtement. Ecoutez, vous allez me prendre pour un fou, mais je sais où trouver une cargaison entière de lingots d’or, et qui n’appartient à personne.
I : Un trésor ? vous espérez trouver un trésor ?
Elle se mit à rire. La conversation prenait assurément un tour inattendu.
G : Vous voyez, j’en étais sûr, vous ne me prenez pas au sérieux, et pourtant…
I : Pourtant vous possédez une carte qui atteste l’emplacement de fabuleux trésor ! et vous la tenez d’un vieil homme qui vous l’a remise au moment de mourir dans vos bras…
G : Non, je la tiens de ma grand-mère, qui me l’a confiée quelque temps avant sa mort, il y a quatre ans. Et qui la tenait elle-même du seul rescapé du naufrage d’un navire chargé d’or.
I : Et vous vous figurez que je vais vous croire ?
Il défit alors légèrement quelques lacets de son pourpoint pour tirer de sa poitrine une petite bourse en cuir qu’il portait en pendentif, et de laquelle il sortit un document soigneusement plié pour y tenir. Il le tendit à Isabella.
G : Tenez. Elle l’a porté ainsi pendant trente ans.
I : Sans jamais en dire un mot à quiconque ? ni à son mari, ni à son fils, qu’elle a laissé s’embarquer pour le Nouveau Monde en compagnie de son petit-fils alors qu’un trésor était à portée de leurs mains… en Méditerranée je parie.
G : Ils étaient au courant. Mais ils ne l’ont jamais prise au sérieux.
I : On les comprend !
G : Je vous en prie, ouvrez la carte.
Isabella soupira. Elle commençait à s’impatienter. Elle prit le document que lui tendait Gonzales et le posa ostensiblement devant elle.
I : Je n’en ai pas la moindre intention. Dites-moi plutôt où se trouve ce trésor et comment vous comptez le récupérer.
G : Le navire a coulé à quelques centaines de mètres des côtes de Sicile. Et je ne sais pas à quelle profondeur il se trouve.
I : De mieux en mieux ! et personne n’a jamais essayé de récupérer la cargaison ?
G : Le seul survivant était un esclave africain. D’après ma grand-mère, sa priorité était sa liberté, et il avait la tête sur les épaules. Pas le genre à vouloir tout risquer pour un trésor…surtout quand on sait ce dont les hommes sont capables pour en posséder un…
I : Ce que vous dites est valable pour vous je suppose….
G : Ne vous méprenez pas ! C’est vrai, j’ai besoin de cet argent, mais je veux jouer franc-jeu avec vous. Peut-être est-il impossible de le récupérer, peut-être n’existe-t-il même pas, mais je dois savoir la vérité. Et s’il existe une chance de le trouver, je dois la tenter. Mes sœurs sont en âge de se marier, et je veux les aider. Mon père n’a aucune intention de leur trouver un bon parti mais est prêt à accorder leur main à quiconque voudra bien les accepter, sans dot évidemment. Elles méritent mieux que cela.
I : Quel âge ont vos sœurs ?
G : Dix-huit et vingt ans.
I : Et vous croyez que ce trésor chimérique est la solution ?
G : Je ne me fais aucune illusion. J’ai vingt-cinq ans, et je ne ferai sans doute jamais fortune. Quand ma grand-mère m’a confié cette carte, je l’ai prise plutôt comme un talisman ; c’était sa façon de me souhaiter bonne chance, et de me rappeler qu’il y avait toujours un espoir. Elle n’approuvait pas la conduite de mon père, et me confier cette carte, c’était comme me transmettre un héritage auquel j’avais droit, en dépit de mon père. J’avais fini par obtenir un poste de commandement, je commençais à gagner ma vie, je pouvais espérer vivre dignement sans dépendre de mon père, et en aidant ma mère et mes sœurs. Je comptais les rendre indépendantes en peu de temps, mais je me trompais…. Et puis il y a un an, j’ai aperçu cet engin extraordinaire, l’oiseau d’or, sur le port de Barcelone. Vous ne croyez pas aux hasards, n’est-ce pas ? Moi non plus.
Isabella s’était figée et prêtait à présent toute son attention aux paroles du jeune métis. Enfin il dévoilait son jeu. Elle était déçue, mais pas surprise. Il restait à savoir s’il était dangereux.
G : Toute la ville ne parlait déjà que du navire sans équipage qui avait accosté quelques jours auparavant, et de ses trois occupants. Je n’avais prêté tout d’abord qu’une oreille distraite aux rumeurs qui circulaient sur eux et sur leur bateau du diable, mais quand j’ai vu la machine volante...alors tout m’a paru soudain possible. Ces jeunes gens…sont capables d’accomplir des choses extraordinaires, n’est-ce pas, ils possèdent un savoir, des techniques, que nous ignorons ! Et s’ils pouvaient m’aider ?
I : A trouver votre trésor ?
G : Oui ! Rien ne doit leur être impossible ! Vous qui les connaissez…
I : Nous y voilà donc…vous voudriez que Mendoza vous conduise à eux et les persuade de vous aider. Pourquoi ne pas leur avoir demandé vous-même sur le port de Barcelone l’autre jour ?
I : Vous vous moquez…
Il baissa la tête, et afficha un air dépité, puis il murmura :
G : Excusez-moi, j’ai été stupide de penser que vous trouveriez mon histoire crédible.
I : Parce que vous m’avez menti ?
Il se récria en redressant la tête, et Isabella fut frappée de la douleur que son visage exprimait, et qui curieusement en augmentait la beauté. Troublée, elle détourna le regard.
G : Non ! Comment pouvez-vous croire…Pardonnez-moi, je suis le seul à blâmer. Je vous ai mise dans l’embarras, avec mon histoire et ma requête. J’avais tellement envie de me confier à vous…Quand j’ai appris que Vicente Ruiz cherchait un capitaine, j’ai tout fait pour qu’il m’embauche, parce que je savais que je pourrais ainsi approcher Mendoza, et que peut-être j’entrerais plus facilement en contact avec vos amis. Et lors de cette première soirée, quand Ruiz m’a présenté à Mendoza, vous étiez là, et...je vous en prie, aidez-moi, j’ai besoin d’aller vérifier sur place si ce trésor existe, et vous savez fort bien que je n’ai pas eu l’occasion de naviguer jusqu’en Sicile.
Il avait prononcé ces dernières paroles avec toute la sincérité dont il était capable, s’interdisant d’aller trop loin en prenant les mains de la jeune femme, même s’il avait une folle envie de les serrer dans les siennes. Elle parut être sensible à sa supplique et le regarda un long moment avant de répondre.
I : Vous comptez sur Mendoza pour aller jusqu’en Sicile… Ruiz est-il au courant ?
G : Eh bien….cela fait partie des arguments qui l’ont convaincu de m’embaucher.
I : Vous plaisantez ? Bon, j’en ai assez entendu. Si vous réussissez à convaincre Mendoza d’aller vérifier l’existence de cet hypothétique trésor en Sicile, alors vous êtes très fort, capitaine Gonzales. Quant à la possibilité de se servir de nos amis pour le récupérer…je vous laisse apprécier vous-même le degré de probabilité de la chose. Je ne sais pas quelles sont vos véritables motivations, mais laissez-moi vous donner un bon conseil : ne prétendez pas être honnête, cela ne vous sied pas. A présent, veuillez m’excuser, mais je vais rentrer avant que le soleil ne soit insupportable. Je vous souhaite une plaisante visite de la ville.
Elle se leva et sortit précipitamment avant de changer d’avis. Elle avait besoin de réfléchir à toute cette histoire invraisemblable. Elle se traita d’idiote en repensant qu’elle avait promis à Gonzales de l’aider à intercéder en sa faveur auprès de Mendoza. Comment avait-elle pu dire une chose pareille ? Depuis qu’elle connaissait cet homme, elle avait l’impression d’agir de façon irrationnelle en sa présence, et de le laisser aller plus loin qu’elle ne le voulait. Elle avait cru pouvoir garder la maîtrise du jeu, mais elle n’avait fait que s’enfuir pour couper court à la conversation, et elle n’avait finalement appris que ce que Gonzales avait bien voulu lui dire. Et parmi tous les faits que son récit comportait, il en était un qui ne cessait de revenir à son esprit, même si elle s’efforçait de le refouler, et qui la mettait particulièrement mal à l’aise. Comment la jeune esclave enceinte, morte lors du voyage de retour, avait-elle péri exactement ?
Resté seul à l’auberge, Gonzales songeait que décidément, Isabella Laguerra était une femme à sa mesure, et que s’il devait échouer dans son entreprise, il lui resterait la consolation de l’avoir connue.

Une demie heure plus tard :
La porte de la cabine où se reposait Isabella s’ouvrit brusquement. Cela faisait déjà trois heures qu’elle somnolait en attendant que la chaleur diminue au dehors. Dans sa demi-conscience, elle ne bougea pas, se contentant de prendre note dans sa tête de l’irruption de Mendoza, qui se décidait enfin à voir ce qu’elle devenait depuis le matin. Elle l’entendit se débarrasser de sa cape et se verser un verre, avant de se laisser tomber sur une chaise. Elle craignait qu’il ne reparte aussitôt après avoir pris un peu de repos, mais de longues minutes s’écoulèrent sans que rien ne vienne troubler sa quiétude. Elle était sûre qu’il la contemplait et le simple fait d’imaginer ses yeux posés sur elle l’emplissait d’un parfait contentement. Puis il se leva, et s’approcha. Elle s’efforça de rester immobile même lorsqu’elle sentit sa main se poser sur son ventre, même lorsqu’il se pencha vers elle, mais elle ouvrit brusquement les yeux quand son souffle vint caresser sa joue.
I : Te voilà donc enfin….la leçon est finie ?
Surpris, il stoppa net son geste et se redressa.
M : tu ne dormais pas ?
I : Non, je somnolais simplement, avec cette chaleur accablante…Et toi, pas besoin de repos après cette journée assommante en compagnie de notre ami Gonzales ?
M : C’est plutôt toi qui a eu besoin de repos après ton escapade avec lui.
I : Oh, tu nous as vu partir ce matin ? Je croyais que tu étais trop occupé pour t’en apercevoir. Le pauvre avait hâte de visiter la ville, et moi je voulais me dégourdir un peu les jambes. Nous t’avons laissé faire tout le travail, excuse-nous…
M : A-t-il apprécié la visite au moins ?
I : Nous n’avons pas vu grand’chose ensemble, je l’ai entraîné dans une auberge puis je l’y ai laissé, j’espère qu’il ne s’est pas perdu ensuite.
M : Il n’est pas encore revenu.
I : Il finira bien par revenir…Il doit s’entretenir avec toi d’un sujet de la plus haute importance.
Elle s’étira et se cala en position assise. Mendoza prit une chaise et s’installa perpendiculairement au lit, appuyant ses pieds contre le cadre de bois.
M : De la plus haute importance, tu m’intrigues…. si tu m’en disais davantage ? Je me demande vraiment pourquoi il t’a confié cela…tu as joué de ton charme ?
I : Même pas, il est déjà fou amoureux. Mais j’ai promis que tu ne le jetterais pas par-dessus bord.
M : Tu fais des promesses à ma place maintenant ?
I : De toute façon, tu n’as rien à craindre de lui, n’est-ce pas ? A tel point que tu me laisses profiter de sa charmante compagnie à ma guise.
Mendoza esquissa un sourire.
M : Cela ne me dérange pas en effet…tant que tu le laisses finir la visite tout seul. Bon, tu ne m’apprends pas grand’chose de nouveau, il s’évertue depuis le début à jouer les séducteurs. Mais que veut-il, à part toi ?
I : Un trésor.
Elle avait prononcé ce mot négligemment, en regardant au plafond, mais elle glissa un œil en coin pour surprendre la réaction de Mendoza. Comme à son habitude, il resta impassible ; seul un léger plissement qui lui fit froncer imperceptiblement les sourcils trahit une réaction, mais sa voix ne laissa percevoir ni intérêt, ni surprise, une certaine ironie tout au plus.
M : Un trésor… Que je dois l’aider à trouver, bien sûr.
I : Exactement.
M : Et il t’en a dit un peu plus, je suppose, sur ce fameux trésor.
Isabella acquiesça, et raconta tout ce qu’elle avait appris dans la matinée, en s’efforçant de garder un ton neutre, même si elle avait depuis réfléchi au récit de Gonzales et si certains points la touchaient. Quand elle eut fini, Mendoza garda le silence un bon moment, puis interrogea abruptement sa compagne , qui s’était laissée aller à imaginer le jeune Gonzales sur le bateau du retour d’Amérique, aux côtés de son père et de la jeune femme qu’il s’était choisie. Quels sentiments l’animaient à ce moment-là vis-à-vis de ce couple qui n’avait manifestement pas son approbation ?
M : Que penses-tu de cette histoire ?
Il fallut quelques secondes à Isabella pour revenir à l’instant présent et répondre.
I : Comment ça ce que j’en pense ? Tu ne songes tout de même pas à accorder du crédit à cette histoire à dormir debout ? Je t’ai dit que je l’avais planté à l’auberge quand il m’a appris que Ruiz l’avait embauché pour retrouver le trésor, enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Si tu veux mon avis, apprends-lui à se débrouiller vraiment tout seul et laisse-le aller en Sicile, il constatera qu’aucun trésor ne l’attend et abandonnera ses projets ridicules, à moins qu’il n’insiste pour rencontrer Esteban et qu’il lui demande de le conduire vers les cités d’or… Crois-moi, plus tôt on se débarrassera de lui, mieux on se portera. Surtout moi, je n’ai pas l’intention de supporter trop longtemps ses regards appuyés.
M : Je croyais que tu trouvais sa compagnie charmante.
Elle le foudroya du regard.
M : Si tu n’y étais pas sensible, tu ne réagirais pas ainsi. Et tu ne serais pas si pressée de le voir s’éloigner. Tu as raison, je vais me débarrasser de lui le plus vite possible, aussi je ne vais pas attendre qu’il soit en mesure d’aller seul en Sicile. Et je t’avouerais que je lui fais tellement peu confiance que je le crois capable de prétendre avoir trouvé le trésor pour insister sur la nécessité d’obtenir l’aide d’Esteban. Je ne sais pas ce qu’il lui veut, mais je suis quasiment certain que ce trésor n’est qu’un prétexte. Mais je n’ai pas l’intention de le laisser s’immiscer dans nos affaires ni dans celles des enfants. Je partirai dès demain pour la Sicile avec lui.
I : Tu es sérieux ?
M : Je n’en ai pas l’air ? Tu resteras avec Alvares, vous terminerez les transactions puis vous irez à Oran, nous vous rejoindrons là-bas. Nous répartirons les cargaisons autrement. Une fois que j’aurai guidé Gonzales jusqu’en Sicile, je n’aurai plus besoin de lui donner de leçons, il se contentera de nous suivre comme il peut sur son navire, et si cela ne lui convient pas, il démissionnera peut-être. Je pourrai facilement recruter un meilleur capitaine pour Ruiz.
I : Une minute, je ne suis pas d’accord !
M : Pourquoi ? Gonzales te manque déjà ? Notre escapade en Sicile ne sera l’affaire que de quelques jours, rassure-toi.
I : Je ne plaisante pas ! Je ne veux pas que tu partes ! Tu sais que les côtes de Sicile ne sont pas sûres !
M : Je ne plaisante pas non plus. Mais je te promets que je ne le passerai pas par-dessus bord, si c’est ça qui t’inquiète. Tu lui as donné ta parole.
I : Comment oses-tu….
M : Je sais que je vais te manquer. Mais je sais aussi que tu ne t’inquiètes pas uniquement pour moi.
I : Alors va-t’en !
M : C’est exactement ce que je vais faire. A très bientôt, Isabella.
L’instant d’après, il avait quitté la cabine, sans qu’Isabella ait pu réagir. Elle était tétanisée, incapable de comprendre comment ils avaient pu en arriver là. Il avait dit qu’il ne plaisantait pas : pouvait-il donc lire en elle comme à livre ouvert ? Elle était furieuse qu’il puisse soupçonner qu’elle était sensible à l’intérêt que lui portait Gonzales, mais elle était encore plus furieuse contre elle-même parce qu’elle se rendait compte qu’il avait raison et qu’elle était incapable de le cacher. Tout cela était si stupide ! Elle aimait Mendoza, elle portait son enfant, et cet amour était réciproque, alors pourquoi une telle situation était-elle possible ? Elle commençait à réaliser qu’il la laissait seule alors qu’il savait dans quel état d’angoisse cela risquait de la plonger. Elle se leva brusquement, et projeta à terre la chaise sur laquelle il était assis quelques minutes plus tôt, mais le ridicule de son geste stoppa net sa colère. Certes, elle lui en voulait, mais qui était-elle pour le juger, alors qu’elle était incapable de maîtriser ses propres sentiments ? S’ils étaient sujets à de telles réactions après quelques jours à peine passés en compagnie de Gonzales, alors Mendoza avait raison, il valait mieux le décourager tout de suite. Elle soupira, puis haussa les épaules. Il avait pris sa décision, elle savait qu’il était inutile d’essayer de le faire changer d’avis. Il ne restait plus qu’à espérer que l’expédition se solde par un succès et que Gonzales disparaisse de leur vie.
Quand elle sortit sur le pont, le soleil commençait à décliner et sa morsure était un peu moins intense. Mendoza était en train de parler avec Alvares. Isabella feignit de les ignorer et s’accouda au bastingage pour tenter de saisir sur son visage le souffle de la brise marine. Elle se dit qu’elle profiterait de son escale en solo à Oran pour se trouver des vêtements plus appropriés en prévision des prochains mois, car elle commençait à se sentir sérieusement comprimée de partout. Elle connaissait un bon tailleur qui saurait lui faire une tenue sur mesure selon ses désirs, et elle se voyait déjà déambuler dans le souk à la recherche de la tunique idéale. La voix de Mendoza la tira de ses réflexions.
M : Tout est arrangé. Gonzales est enfin rentré, je lui ai fait part de mon intention, en lui indiquant que c’était à prendre ou à laisser. Il a eu l’air surpris, mais il s’est empressé d’accepter en se fendant d’une courbette de remerciement. L’idiot ! Je lui ai dit que ce trésor m’intéressait prodigieusement mais que je n’avais pas l’intention de passer des mois à faire des plans sur la comète. Il sait pour ton état à présent, j’ai pris ça pour prétexte à ma hâte d’être fixé sur l’existence de ce trésor. J’en ai profité pour mettre Alvares et Fuentes au courant, ils resteront avec toi sur la Santa Catalina. Et pour ce soir, je t’ai épargné la peine de dîner en nombreuse compagnie, prétextant que tu étais légèrement indisposée. Nous dînerons en tête à tête. A présent excuse-moi, j’ai encore quelques détails à régler.
Elle n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche qu’il était déjà parti, mais cela l’arrangeait bien, car cela la dispensait de trouver une réplique acerbe pour protester contre le manque de délicatesse de son compagnon. Puis elle se dit qu’après tout il avait fait preuve de délicatesse en anticipant d’éventuels regards inquisiteurs et des questions indiscrètes. Au moins elle pourrait changer de tenue sans que tout le monde se demande pourquoi elle abandonnait soudain son corset si seyant. Et elle ne reverrait pas Gonzales pour le dîner, c’était un soulagement, car elle n’aurait pas su quelle attitude adopter. Elle aurait quelques jours pour y penser désormais, jusqu’au retour du jeune métis, ou pour s’efforcer d’oublier ce dernier. Tout ce qui comptait vraiment, c’était le tête-à-tête qui l’attendait, et qu’elle avait bien l’intention de mettre à profit pour effacer les malentendus qui avaient failli gâcher cette journée.
Le lendemain à l’aube, le San Buenaventura appareillait pour la Sicile. Mendoza n’avait pas fermé l’œil de la nuit afin de goûter au maximum le plaisir d’avoir à ses côtés le corps doublement précieux d’Isabella, qui lui avait offert les délices de sa compagnie jusqu’à ce que la fatigue la submerge. Au moins avait-il cet avantage sur Gonzales : celui de porter sur sa chair le parfum de sa bien-aimée, et d’emporter avec lui le souvenir de leur tendresse partagée. Cela le consolait de devoir la quitter contre son gré, même s’il était persuadé de la nécessité de cette expédition. Au milieu des manœuvres de départ, il songeait pourtant que sa brusque décision n’était pas loin d’être une folie, un pur coup de tête qui révélait des motivations douteuses. Il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine exaltation à partir ainsi à l’aventure, malgré les risques, ou peut-être justement à cause d’eux. Depuis qu’il naviguait sur la Santa Catalina, il n’avait pas éprouvé une telle joie à prendre le large, sans doute parce qu’il savait que les trajets ne le conduisaient que de port en port, avec à chaque fois la même routine marchande. Seule la présence d’Isabella à ses côtés apportait un peu de piment. Quelques tempêtes de temps à autre apportaient bien leur grain de sel, de même que la menace latente des pirates ottomans qui s’aventuraient parfois jusqu’aux parages de l’Espagne, et qui avaient ravagé quelques années auparavant Minorque, réduisant la population en esclavage. Aussi la Santa Catalina, malgré sa capacité marchande, était-elle un navire rapide, qui, manié par la main experte de son capitaine, pouvait échapper à la plupart des bateaux pirates qui auraient pu se trouver sur sa route, ce qui n’était arrivé que très rarement. C’est ce qui avait fait en grande partie la réputation de Mendoza. Par prudence toutefois, il ne naviguait que rarement au-delà de la Sardaigne, et évitait les parages de la Sicile, trop proches des dangereuses côtes africaines dominées par les ennemis de l’Espagne. La Sicile elle-même, bien qu’étant sous domination espagnole, n’était pas une terre sûre, car la mauvaise gouvernance de l’île avait dressé la plupart des habitants contre la présence étrangère . Pourquoi alors avait-il décidé de régler le problème posé par Gonzales en acceptant de le conduire jusqu’à son hypothétique trésor ? L’attrait de l’or qui le fascinait tant autrefois n’avait-il pas inspiré son choix ? Devançait-il les ennuis qu’il anticipait en raison de la présence pesante de son rival, ou cherchait-il à se soustraire pendant qu’il le pouvait encore à ses devoirs et responsabilités envers Isabella ? Vivait-il là ses derniers moments de véritable liberté ? Sans doute sa décision était-elle la conséquence de toutes ces motivations confusément mêlées dans son esprit et dans son cœur. Il était encore temps de renoncer cependant, il lui suffisait de donner ses ordres. Mais déjà Gonzales s’approchait, sa carte au trésor en main, l’air ravi.
G : Le temps semble être de la partie, avec des conditions pareilles nous serons vite à destination, n’est-ce pas ?
M : Sans doute…tout dépend de ce que le San Buenaventura a dans le ventre, j’ai pu constater qu’il peinait à suivre la Santa Catalina, mais ce n’était peut-être qu’une question de pilotage.
G : Assurément avec un pilote tel que vous ce navire donnera toute la mesure de ses capacités !
M : Et il a intérêt à en avoir de bonnes, au cas où nous croiserions la route de quelques pirates…
G : Ne me dîtes pas que vous avez peur ?
M : Avec vous à mes côtés, certes non ! Allons, passez-moi cette carte, afin que je règle les derniers détails de l’itinéraire.
Gonzales s’exécuta de bonne grâce, et attendit que Mendoza ait examiné à nouveau la carte pour le questionner.
G : Alors ? qu’a décidé le grand pilote ? Je m’en remets entièrement à vous, cela va sans dire.
Mendoza l’invita à se pencher avec lui sur le document, qui représentait de façon sommaire deux triangles ouverts dont les pointes se touchaient presque. Au-dessous du triangle de gauche figurait un cercle , à droite duquel une ligne était tracée à partir du triangle. Un point placé sur la ligne et accompagné d’un T majuscule semblait indiquer la région où chercher. Un deuxième schéma se trouvait en dessous du premier. Mendoza pointa les deux triangles.
M : Celui qui a dessiné cette carte a été on ne peut plus clair : il a figuré le détroit de Messine, avec l’Etna, ce qui confirme qu’il s’agit de la Sicile. C’est votre grand-mère qui vous avait donné cette information, c’est bien cela ?
G : Oui, et j’en ai conclu que le T désignait la ville de Taormina. Quant au schéma du dessous, je suppose qu’il nous servira quand nous serons près de ce site, et qu’il nous indique de façon plus précise le lieu du naufrage.
M : J’ai ma petite idée à ce sujet…
G : Vous connaissez cette côte ? J’étais sûr que vous étiez la personne idéale !
M : Ne vous emballez pas, nous n’avons quasiment aucune chance de trouver quelque chose avec un schéma si grossier.
G : Mais vous disiez à l’instant…
M : Nous verrons bien sur place, si nous y arrivons. Je ne vous apprends rien en vous faisant remarquer que votre trésor est fort mal situé. Vous savez que notre bon empereur est en conflit avec ce cher François 1er et que ce dernier a fait appel aux services du charmant Khaïr ad Dîn, plus connu sous le nom de Barberousse. Nous avons donc de fortes chances de le croiser, s’il se dirige vers les côtes françaises pour apporter du renfort au roi de France. Il passera évidemment par le détroit de Messine, en venant des côtes africaines. Il est de toute façon hors de question que nous fassions le tour de l’île par le Sud, nous naviguerions là aussi en eaux dangereuses. Mais nous ne pourrons pas éviter de passer au large des îles Egades en abordant la Sicile par le Nord.
G : Et les pirates sont à craindre de ce côté-ci également ?
M : Tout juste…mais existe-t-il un coin de Méditerranée qui soit vraiment sûr ? A partir du moment où nous prenons la mer, nous nous exposons à mille dangers, n’est-ce pas ? J’espère que vous êtes né sous une bonne étoile.
G : Et vous-même ?
M : En douteriez-vous ? J’ai bien l’intention de retrouver Isabella Laguerra à Oran dès que possible, c’est-à-dire dès que nous aurons constaté que ce trésor n’existe pas.
G : Je vous comprends…mais s’il existe ?
M : Dans ce cas, nous aviserons. Mais comment comptez-vous sonder le fond ?
G : Allons, capitaine, vous vous seriez lancé dans cette expédition sans savoir si je disposais du matériel approprié pour une telle recherche ? Vous n’allez pas me faire croire que vous avez fait preuve d’une telle imprudence….
Mendoza le regarda droit dans les yeux.
M : En effet, je n’ai pas plus que vous l’habitude de laisser les choses au hasard. Pendant votre escapade à Majorque j’ai pu constater que vous aviez tout prévu. Il me restait à savoir à quel usage était destiné ce matériel entreposé dans la cale du San Buenaventura.
G : Et quand Isabella Laguerra vous a rapporté notre conversation, vous avez tout de suite fait le rapprochement…
Il se mit à rire.
G : Bien joué, Capitaine !
M : Mais je doute que cela suffise.
Gonzales reprit son sérieux.
G : Vous avez raison, mais c’est tout ce que j’ai pu embarquer dans un premier temps. Si nous trouvons quelque chose, je compte sur Ruiz pour nous aider, il me l’a promis, mais j’ai bien peur que cela soit encore insuffisant, c’est pourquoi je me disais que vos jeunes amis pourraient…
M : N’y comptez pas.
G : Mais si…
M : Cela ne les intéresse pas, je vous assure.
G : Mais cela vous intéresse…
M : Ecoutez Gonzales, je vais être clair : je ne vous conduis là-bas que pour vous faire comprendre que vous perdez votre temps, et accessoirement pour voir ce que vous avez dans le ventre, comme ce navire. Je suis assez curieux de savoir si vous avez les qualités requises pour plaire à une femme comme Isabella Laguerra, à part le fait que vous avez un beau minois et un regard de braise.
Gonzales resta interdit quelques instants, jaugeant son rival pour tenter de savoir s’il était vraiment sérieux. Le sourire de Mendoza le convainquit qu’il valait mieux repartir sur un autre terrain s’il voulait reprendre l’avantage. Il baissa la tête, l’air penaud.
G : Je suis désolé, je prenais cela comme un jeu au départ, mais à présent que je sais ce qu’elle représente pour vous…je vous assure que je ne vous importunerai plus. Tout ce qui compte pour moi, c’est de pouvoir secourir mes sœurs et ma mère, et si nous pouvions mettre la main sur ce trésor, ce serait une chance inespérée ! Je vous en serais éternellement reconnaissant !
M : Si nous revenons sans encombres de cette expédition, alors vous pourrez déjà m’être éternellement reconnaissant. Et à présent, excusez-moi, je vais prendre un peu de repos. La mer est calme, vous devriez vous en sortir. Prévenez-moi au moindre souci.
Il rendit la carte à Gonzales, qui cachait tant bien que mal sa contrariété en gardant la tête baissée, et s’éloigna dans un mouvement de cape.
Dans les jours qui suivirent, aucun incident majeur ne fut à déplorer ; le trajet se déroula sous un ciel serein. Les îles Egades furent prudemment contournées, et le San Buenaventura resta à distance prudente des côtes de Sicile jusqu’aux abords des îles Eoliennes. Placées sous l’égide du Dieu des Vents depuis l’Antiquité, ces sept îles volcaniques dressaient leurs roches arides dans l’orageuse mer Tyrrhénienne, qui était particulièrement fantasque au moment des fortes chaleurs estivales. Quand ils arrivèrent dans ses eaux en effet, le temps était menaçant, aussi Mendoza décida d’attendre le moment propice pour longer la côte de la Sicile par une nuit calme et un ciel dégagé, afin d’éviter le risque d’être pris dans de violentes bourrasques, et celui d’arriver en vue du détroit de Messine en plein jour, afin de s’assurer le maximum de discrétion : inutile de se faire remarquer par les navires ennemis de Barberousse s’ils étaient encore dans les parages. Tout se déroula comme prévu, ce qui leur permit d’aborder le passage du détroit dans des conditions optimales. Il ne leur restait plus qu’à prier pour ne pas tomber nez à nez avec l’ennemi en plein milieu du détroit, et à éviter les dangers qui guettaient les navires peu avertis. En effet ces eaux étaient hantées par les deux monstres légendaires naufrageurs de bateaux, Charybde aux tourbillons mortels et Scylla la dévoreuse, qui avait englouti six marins de la flotte d’Ulysse : les courants particulièrement forts formaient parfois des tourbillons ou entraînaient les voiliers contre les rochers où ils se brisaient. En marin expérimenté, Mendoza connaissait ces pièges et savait les éviter. Comme les conditions étaient favorables cette nuit-là, il en profita pour partager son savoir avec son co-pilote, l’avertissant qu’il le laisserait manœuvrer lors du retour. Au petit matin, ils arrivèrent en vue de Taormina. La ville étalait ses couleurs au-dessus des falaises qui plongeaient dans la mer. Les roches jaunes des gradins du théâtre antique de cette ancienne colonie grecque s’illuminaient les unes après les autres sous les premiers rayons de soleil. Au loin, la silhouette du géant Etna se découpait sur l’horizon. Mendoza demanda à revoir la carte. Le second schéma représentait trois points au-dessus desquels apparaissait un quatrième, décalé sur la droite, et dans le prolongement d’une pointe fine qui aboutissait à une ligne verticale. Les points se trouvaient tous à droite de cette ligne, et à gauche on retrouvait le cercle figurant à l’évidence l’Etna.
G : Alors, qu’avez-vous appris de nouveau ? Je parie qu’en fait vous savez depuis le début où nous allons, vous semblez très bien connaître ces eaux.
M : Non, pas tant que ça, mais j’ai une excellente mémoire. Et vous-même, n’avez-vous pas étudié toutes les cartes des routes maritimes ?
G : Toutes ? Si j’avais pu, je l’aurais fait. Disons qu’on ne m’a pas laissé le loisir d’étudier ce que je désirais, et que j’ai rattrapé mon retard quand je suis revenu en Espagne. Mais il est certain que mon savoir ne peut rivaliser avec le vôtre.
M : Nous allons devoir faire encore un peu de route, le long de la côte. Apparemment votre naufragé a voulu indiquer un point situé entre Taormina et Catane, mais il ne s’est certainement pas rendu à Catane, et a jugé plus utile de localiser son trésor par rapport aux îles du Cyclope, vous savez, ce fameux Polyphème qui a jeté des rochers dans la mer pour essayer d’écraser Ulysse qui venait de lui crever son œil unique. Ce sont les trois points que vous voyez là. Ils sont situés plus au sud de Taormina, là où la côte est formée de roches volcaniques. Quand nous les apercevrons, il nous faudra repérer une bande de terre s’avançant dans la mer, au bout de laquelle se trouvera probablement un rocher, ou une petite île. Le lieu du naufrage. C’est assez simple, mais assez sommaire. Il n’y a aucune autre indication.
G : Parfait ! Espérons que la suite de notre expédition se déroule aussi bien que cela a été le cas jusqu’à présent ! Franchement, la chance nous sourit, Mendoza, vous ne trouvez-pas ?
M : En effet….on croirait déjà tenir ce trésor en main…

Ils dépassèrent donc Taormina pour descendre plus au Sud. Même si la mer était d’un calme parfait sous la chaleur de juillet, Mendoza sentait monter la tension au sein de l’équipage. Tous savaient parfaitement qu’ils étaient à présent dans une zone peu sûre, et s’ils n’avaient rien dit lorsqu’il s’agissait de se serrer les coudes pour passer le détroit de Messine, les langues se déliaient peu à peu. Ils avaient jusque-là fait confiance à Mendoza, dont ils connaissaient la réputation, mais ce dernier ne leur avait parlé que d’une mission à assurer pour le compte de Vicente Ruiz à Taormina. Un marin à l’air bourru se décida enfin à aborder le pilote quand il fut clair que Taormina n’était pas la destination finale. Il lui fut répondu tranquillement que la mission consistait à explorer les fonds marins le long de la côte bordant la région de l’Etna pour le compte d’un géographe désireux d’établir de nouvelles cartes permettant de faciliter la navigation et d’éviter de dangereux écueils. Malheureusement, cette personne n’avait pas le pied marin et espérait que les connaissances de Mendoza et Gonzales suffiraient pour établir des relevés qu’il exploiterait ensuite. Il s’intéressait en particulier aux abords des îles du Cyclope qui avaient été formées par les rejets volcaniques de l’Etna, et où les coulées de lave rendaient les fonds particulièrement traitres. A l’évidence, le marin bourru ne fut guère satisfait de ces explications, mais comme Mendoza ne daigna pas fournir plus de détails, il dut s’en contenter, avec pour seule consolation la promesse que Ruiz leur donnerait un petit supplément sur leur salaire dès leur retour à Barcelone, comme prime pour les risques encourus. L’homme partit informer ses camarades en maugréant. Plus tard dans la journée, ils aperçurent une sorte de cap étroit qui plongeait son arête rocheuse dans la mer, et en face duquel se dressait un bloc noirâtre imposant, sorte d’îlot pelé constellé de trous irréguliers. En le dépassant, ils virent au loin les îles du Cyclope.
G : On dirait que nous sommes arrivés à destination…qu’en pensez-vous ? Cet îlot m’a tout l’air d’être celui que nous cherchons.
M : Puisque vous le dites, commençons donc les recherches. Mais je vous préviens : je n’irai pas plus loin, même si nous ne trouvons rien ici. Et nous repartirons dès ce soir. Vous n’avez plus qu’à espérer que votre matériel vous soit de quelque utilité.
G : Je vais donner l’ordre qu’il soit préparé. Pendant ce temps, revenez près de l’îlot, s’il vous plaît, capitaine Mendoza. Et ne jetez pas l’ancre : nous allons explorer le périmètre le plus important possible pendant ces quelques heures.
Le marin s’exécuta aussitôt et quelques instants plus tard le San Buenaventura faisait face au rocher, à bonne distance cependant. Des profondeurs de la cale, les hommes d’équipage avaient remonté à grand peine un treuil qu’ils reçurent l’ordre d’arrimer le plus solidement possible. Sceptique, Mendoza laissa faire Gonzales, en veillant à ce que le navire ne dérive pas trop. Il était partagé entre le rire et la colère devant cette opération qui lui semblait vouée à l’échec. Il s’attendait à devoir intervenir à tout moment pour empêcher que le navire ne soit endommagé. Un cordage au bout duquel était accroché un grappin beaucoup plus petit qu’une ancre de caraque fut lancé par-dessus bord, et les hommes déroulèrent le cordage au moyen du treuil. Satisfait, Gonzales s’approcha de Mendoza.
M : Vous comptez remonter vos lingots avec ce grappin ?
G : Ne vous moquez pas, je vous en prie, j’espère simplement pouvoir ramener une preuve de la présence d’une épave.
M : Vous allez ramener surtout beaucoup d’algues. Et si le grappin se coince dans une roche, vous pourrez dire adieu à votre treuil. Je trancherai moi-même la corde. Vous avez de la chance que la mer soit calme, sinon je ne vous aurais pas laissé faire.
G : Je vous remercie de votre compréhension, je vous demande simplement de faire quelques manœuvres afin que nous balayions la zone.
M : La zone, hum…mais si votre épave s’est écrasée contre ce bloc rocheux…
G : Les courants ont dû la faire dériver avant qu’elle ne sombre tout à fait, vous ne croyez pas ? Allons, je compte sur vous, capitaine ! La fortune est à portée de main, ne l’oubliez pas !
Mendoza soupira. Dans quelques heures, cette ridicule exploration prendrait fin, et Gonzales renoncerait à ses rêves de fortune en Sicile. Il prit donc son mal en patience tandis que le grappin plongeait sans relâche, mais infructueusement. Enfin le soleil se mit à décliner, il était temps de renoncer. Gonzales s’évertuait à encourager ses hommes qui s’exécutaient de mauvaise grâce et n’étaient pas dupes : ils n’avaient accepté de croire les explications de Mendoza sans discuter qu’en raison de la promesse d’une récompense, et ils étaient pressés de repartir la toucher. Mendoza allait héler Gonzales pour lui dire d’arrêter quand il fut pris de court par un des marins, qui s’exclamait, comme cela avait été le cas des dizaines de fois dans l’après-midi, « Oh, la belle rouge ! » en voyant remonter un paquet l’algues ; mais cette fois, il ajouta d’un ton mi déçu, mi intrigué « ah ben non, v’là du bois c’te fois ! ». Aussitôt Gonzales se précipita pour arracher le morceau fiché dans le grappin et se mit à l’examiner fébrilement, sous le regard narquois du marin et du reste de l’équipage. Quelques murmures firent lever la tête du métis, et chacun put remarquer dans ses yeux une lueur inhabituelle ; les murmures cessèrent brusquement. Gonzales se dirigea à pas lents vers Mendoza et lui tendit le morceau de bois. Le pilote le prit et l’examina à son tour, puis il le rendit à Gonzales.
M : Cela ne prouve rien. Une barque de pêcheur, sans doute ?
G : Dans un bois pareil ? L’avez-vous bien regardé, Capitaine ?
M : Essayez encore.
Une nouvelle fois, le grappin plongea. Quand il fut remonté, un fragment en terre cuite pendait à une de ses pointes. L’équipage avait compris, et des murmures d’excitation s’élevèrent.
G : Besoin d’une nouvelle preuve ?
M : Oui.
Mendoza enleva sa cape, ses bottes et sa tunique et se dirigea vers le treuil. Il s’enquit de la longueur exacte de la corde, qui mesurait quarante-cinq mètres, et estima, au vu de ce qui restait enroulé, que la dernière découverte avait dû se produire vers trente mètres de fond. Puis il se retourna vers Gonzales, qui l’avait suivi, à la fois irrité et plein d’espoir.
M : Je vais jeter un œil. Mais ne vous attendez pas à ce que je remonte avec un lingot d’or.
G : Vous n’allez pas plonger ! C’est ridicule !
M : Je songe à me reconvertir dans la pêche au corail rouge en Sardaigne, je ne vous l’ai jamais dit ? Une activité fort lucrative, vous devriez envisager cette possibilité de faire fortune. Mais cela demande un entraînement dont je doute que vous soyez capable.
Et, sans plus faire attention à Gonzales, il donna l’ordre de faire descendre à nouveau le grappin, afin de s’assurer une sécurité ; il tirerait au besoin sur la corde pour remonter plus vite. Puis il plongea. La lumière du soleil avait nettement baissé d’intensité, et il savait que la luminosité serait très réduite passé vingt mètres de profondeur, mais il voulait en avoir le cœur net. Très vite, la température de l’eau baissa, tandis que la pression devenait insupportable, mais Mendoza savait comment gérer ce phénomène. Au bout de quinze mètres, son corps se mit à descendre en coulant, et il se concentra sur les battements de son cœur, afin de contrôler son envie d’inspirer. Ses poumons réclamaient de l’air, mais il touchait presque au but : il commençait à distinguer les contours d’une masse reposant sur le fond. Une masse qui s’étalait bien au-delà de son champ de vision. Il crut reconnaître les contours bombés de récipients en céramique qui formaient comme un tapis de boules brisées, et chercha à repérer des formes qui pourraient faire espérer que des caisses étaient échouées là, et que le morceau de bois provenait de l’une d’elles. Mais déjà sa vue diminuait, il fallait remonter. Il vit le grappin dériver légèrement, entraîné par les mouvements en surface du San Buenaventura, et se coincer : il fit un dernier effort pour tenter de vérifier la nature de ce qui retenait les pointes métalliques et s’approcha. Alors qu’il n’était plus qu’à deux mètres au-dessus de l’objet, le grappin bondit brusquement vers lui. Le marin eut tout juste assez de présence d’esprit pour s’empêcher de respirer sous le coup de la surprise et de la douleur, et pour agripper une pointe du grappin qui filait désormais vers la surface. Quelques instants plus tard, il était hissé à bord de la caravelle. Ses bras et ses jambes le brûlaient sous l’effet du manque d’oxygène, et il ne percevait plus que le souffle de la brise marine sur son visage ; aucun son ne lui parvenait ; il avait fermé les yeux et quand il les rouvrit, il lui fallut plusieurs secondes pour commencer à voir autre chose qu’un voile à l’aveuglante luminosité, celle du ciel maintenant laiteux qui s’étalait au-dessus de sa tête. Une douleur aigue lui transperçait le bras droit. Il chercha à se redresser et sentit qu’on le soutenait. Il commença à percevoir l’agitation autour de lui ; les hommes d’équipage s’affairaient à la manœuvre, comme pris de panique. Il réalisa que Gonzales lui parlait. C’était lui qui le soutenait, un bras dans son dos. Il comprit qu’il lui adressait des excuses et lui demandait s’il pouvait se lever. Pour toute réponse, Mendoza s’exécuta et se remit debout tant bien que mal avec l’aide de Gonzales. Ses jambes étaient encore engourdies et la tête lui tournait, mais il se concentra pour reprendre ses esprits : il devait comprendre ce qui se passait. C’est alors qu’il aperçut au loin, sur la droite du San Buenaventura, un navire, suivi d’un autre, de beaucoup d’autres : une flotte entière semblait foncer droit sur eux . L’équipage avait réagi promptement, et le San Buenaventura filait à toutes voiles pour tenter de mettre le plus de distance possible entre eux et ce qui ne pouvait être qu’un ennemi redoutable. La voix de Gonzales lui parvint, pressante.
G : Laissez-moi vous soigner, Mendoza.
Il le regarda sans comprendre, puis se souvint que la pointe du grappin avait failli lui arracher le bras. Mais sa seule préoccupation concernait la course du navire. Le temps tournait à l’orage, le vent s’était levé, facilitant leur fuite, mais favorisant également leurs poursuivants, équipés de navires bien plus rapides. Rapidement, Mendoza observa les manœuvres.
G : Ne vous inquiétez pas, j’ai donné les ordres nécessaires, à cette allure nous serons vite hors de leur portée.
M : Depuis quand sont-ils apparus ?
G : Eh bien, c’est difficile à préciser, je ne suis pas sûr que la vigie les aient aperçus tout de suite, j’ai bien peur que tout le monde ait été plus intéressé par ce qui se passait sous l’eau que sur l’eau. Quand nous avons remonté ce bout de poterie…
M : Vous voulez dire que quand vous avez tiré la corde pour remonter le grappin, Barberousse était déjà à nos trousses…
G : C’est-à dire que…
M : Pas la peine de vous fatiguer, ils nous ont vus bien avant que nous les voyions, sans quoi vous n’auriez pas si précipitamment donné l’ordre de remonter le grappin.
G : Je vous fais remarquer que vous ne les avez pas vus non plus avant de plonger. Si vous n’aviez pas pris ce risque inutile…
Mendoza l’interrompit pour donner de nouveaux ordres, promptement exécutés. Le vent s’engouffra dans les voiles et le San Buenaventura fit un bond en avant.
M : J’ai cru comprendre que vous vous proposiez de me soigner. J’espère que vous avez quelques talents en médecine.
G : Meilleurs que mes talents en navigation ? Je vous rassure, j’ai une vocation contrariée de médecin. Si mon père…
M : Vous me raconterez votre vie plus tard. Allons-y, je vous prie.
Gonzales fut surpris par la soudaine lassitude de la voix de Mendoza, qui avait pourtant donné avec force ses ordres à l’équipage. Sans plus attendre il l’entraîna vers sa cabine.

Gonzales avait habilement soigné sa plaie, Mendoza devait le reconnaître. Il avait refusé de laisser Gonzales lui faire des points de suture, et l’autre n’avait pas insisté, se contentant de dire qu’il les ferait plus tard, au besoin. La blessure lui laisserait en souvenir une belle cicatrice sur le biceps, mais pour l’instant elle était enserrée dans des bandes de linge propre qui maintenaient en place quelques herbes que Gonzales avait appliquées en plus de l'onguent qu’il avait délicatement étalé sur le bras du capitaine, après l’avoir nettoyé avec soin. Mendoza n’avait pu s’empêcher de remarquer à voix haute que cela lui rappelait les cataplasmes de Zia, et il s’était immédiatement reproché intérieurement d’avoir évoqué la jeune femme devant son infirmier. Il s’attendait à des questions indiscrètes, mais à son grand soulagement le jeune métis lui confia qu’il avait appris ce genre de soin de l’autre côté de l’océan, et qu’il se passionnait pour les plantes médicinales depuis tout petit. Il tenait ce goût de sa grand-mère, qui lui avait enseigné bien des secrets utiles. Mais s’il ne posa pas les questions qui lui brûlaient les lèvres à propos des trois jeunes amis de Mendoza, c’est parce qu’il désirait encore plus ardemment que le marin lui confie ce qu’il avait vu dans les profondeurs : inutile de risquer de le braquer à nouveau en abordant un sujet qui fâche. Quand il eut fini le pansement, il invita donc Mendoza à prendre un peu de repos, lui assurant qu’il pourrait se débrouiller à la manoeuve seul, et qu’il l’appellerait en cas de problème. Comme il s’y attendait, le marin refusa, arguant de l’urgence de la situation, et se leva pour quitter la cabine. C’est ce moment que Gonzales choisit pour évoquer le second morceau de bois.
G : Attendez ! Je viens avec vous ! Il faut que je mette à l’abri le second fragment de l’épave que le grappin a remonté en même temps que vous, tout à l’heure.
Aussitôt, Mendoza s’arrêta.
M : Alors, il s’était bien fiché dans quelque chose…
Il revit le grappin coincé, puis projeté brusquement dans sa direction alors qu’il tentait de distinguer avec certitude la nature de la masse sombre qui s’étendait sous lui, et dont les contours se confondaient avec les autres masses qui lui semblaient à ce moment-là danser devant ses yeux comme autant de bancs d’algues agitées par les courants marins. Il se rappela vaguement avoir vu quelque chose au bout d’une des pointes qui fonçaient sur lui. Puis il y avait eu cette vision furtive…Simple effet de son imagination ou de l’ivresse des profondeurs ? L’information que venait de lui donner Gonzales laissait entrevoir une autre possibilité. Celui-ci avait perçu l’intérêt soudain de Mendoza ; il comprit qu’il avait vu juste : le marin avait trouvé la preuve qui lui manquait.
G : Vous avez vu ce que vous vouliez voir, n’est-ce pas ?
Sans se retourner, Mendoza lui répondit par un laconique « oui », puis quitta la pièce. Gonzales sourit avec satisfaction : jusque-là, tout ne s’était pas trop mal passé, et il était persuadé qu’il ne manquait plus grand chose pour que Mendoza adhère complètement à son projet. Certes il restait bien des obstacles, mais la chance ne lui avait-elle pas souri depuis leur départ de Majorque ? Un mouvement de roulis plus marqué que les autres le ramena soudain à la réalité. A l’évidence, l’orage les rattrapait ; il ne restait plus qu’à espérer que ce n’était pas le cas de Barberousse.
Il Sorti sur le pont, Gonzales reçut immédiatement, sous la forme d’une violente rafale en pleine figure, la confirmation que le San Buenaventura était en passe d’essuyer un grain. Déjà Mendoza s’activait pour redresser le navire, balloté par le brusque changement de direction du vent. Des grondements sourds parvenaient en vagues successives, et le ciel laiteux virait au noir, illuminé à intervalles réguliers d’éclairs intenses. En se retournant, le jeune métis constata que leurs poursuivants ne les avaient pas lâchés, et que l’écart s’était réduit. Il profita d’une relative accalmie pour questionner le pilote.
G : Que comptez-vous faire pour les semer ? Nous risquons d’être pris dans une tempête.
M : C’est exact. Vous voyez ce rideau qui ferme l’horizon ? Je compte sur lui pour nous débarrasser de nos poursuivants.
G : Vous espérez traverser la tempête sans dégâts ?
M : Il le faudra bien. Si nous cherchons un abri vers les côtes, nous nous mettons à la merci de Barberousse. Et le San Buenaventura n’est pas assez rapide.
G : Mais peut-être ne s’intéressent-ils pas à nous ?
M : Alors pourquoi sont-ils toujours là ? Espérons que la tempête les décourage, il y a assez à piller sur les côtes de Sicile.
G : Ils nous lâcheront sûrement aux abords de Taormina.
M : C’est exactement là où nous sommes. Et maintenant, excusez-moi, on m’attend à la barre. J’ai donné l’ordre de maintenir le cap à l’est, afin que nous ne dérivions pas vers la côte. Si vous voulez être utile, relayez efficacement mes ordres. Et je vous conseille de vous arrimer solidement, vous êtes trop fluet pour résister à une lame.
G : Vous oubliez que j’ai traversé l’océan moi aussi ! Je n’en suis pas à ma première tempête !
M : Mais vous n’étiez pas aux premières loges ! Bonne chance, Gonzales !
Quelques instants plus tard, la tempête était sur eux, impitoyable, les chassant d’abord vers l’ouest. A la barre, le timonier, aidé de Mendoza et d’un gabier, s’efforçait de maintenir le cap. Puis la brise se déclara plein Nord, favorisant leur fuite en avant. Aussitôt Mendoza bondit vers le pont pour ordonner de nouvelles manœuvres à la voilure, afin de profiter au maximum de cette chance inespérée, qui risquait toutefois de leur coûter une voile ou un mât, tant les bourrasques contraires s’affrontaient dans le ciel et offraient tantôt leur résistance, tantôt leur aide au navire tendu à craquer de toutes parts. L’horizon avait pris la couleur d’un bronze obscur et semblait en avoir la consistance : on aurait dit que le San Buenaventura se heurtait à un mur, ou une porte à demi close dont un battant le frappait dans un sens, le projetant à l’ouest, tandis qu’une formidable poussée par derrière le forçait à s’écraser sur l’autre battant resté fermé, mais qu’il fallait réussir à ouvrir cependant, pour trouver le salut. Le tangage était infernal, et le navire menaçait à tout instant de basculer sur le flanc. Pourtant il tint bon. Les vagues, qui n’avaient d’abord donné à la surface de la mer que l’apparence du dos d’un dragon couvert d’écailles luisantes, formaient à présent des montagnes et des vallées d’où surgissaient en rugissant des hydres terrifiantes s’abattant avec fracas sur le pont, prêtes à engloutir leurs proies. Mais les hommes vaillamment accomplissaient leur devoir, fidèles à leur poste, titubant, glissant et tombant vingt fois, et se relevant toujours. Alors, la trombe s’abattit sur eux, noyant le pont. Le San Buenaventura se rua en avant, surgissant des flots comme un animal blessé qui tente d’échapper à la meute de chiens qui lui déchire les flancs. Un des mats craqua et pencha dangereusement, provoquant une tension sur un cordage : si une voile venait à s’arracher, le navire risquait de devenir tout à fait incontrôlable. Depuis un moment, Gonzales avait perdu Mendoza de vue. Il n’entendait qu’une cacophonie où se mêlaient les cris du bosco et le fracas du tonnerre, mais il parvenait encore à distinguer la voix du pilote. Il le vit soudain réapparaître devant lui, surgissant des ténèbres, le corps ruisselant. Le capitaine lui donna un ordre bref avant de redescendre en titubant vers la barre. Gonzales hésita un bref instant, incertain d’avoir bien compris, puis il s’exécuta, faisant ramener les voiles. Le navire vira dangereusement de bord, livré à la fureur des assauts des bourrasques venues de l’est. Désormais, plus rien de l’empêchait de dériver comme une coque vide pour finir par se fracasser contre un de ces îlots de lave qui hérissaient la côte telles les cornes d’un taureau arqué, prêt à embrocher dans sa fureur la caravelle en perdition. Le sang du jeune métis se glaça ; il tenta de clarifier son esprit saisi soudain par la terreur ; il était pourtant sûr d’avoir donné un ordre correct, celui que Mendoza lui avait transmis. Mais lui-même avait-il été bien compris du bosco ? Il avait crié de toutes ses forces, mais le hurlement de la tempête n’avait-il pas couvert sa voix, déformé ses paroles ? Il jeta un regard éperdu en contrebas, s’attendant à voir surgir Mendoza. Soudain, il crut être devenu sourd. Le ciel s’illumina de vermeil, le tonnerre suivit de peu l’éclat aveuglant, qui dessina les contours d’une nuée terrible. Cette fois, ils n’en réchapperaient pas. Un semblant de silence s’installa, qui semblait annoncer l’imminence de la catastrophe. Il fallut quelques minutes à Gonzales pour réaliser que le roulis avait diminué d’intensité, et que le seul le tangage animait à présent le navire qui continuait son assaut des vagues devant lui. Il comprit alors d’où venait cette impression de relatif silence : le vent d’est était brusquement tombé. Il ne sentait plus sur son visage la gifle de la pluie, qui s’était transformée en caresse. La houle s’apaisait, et le San Buenaventura bondissait vers le Nord, tandis que la nuée qui le menaçait un instant auparavant s’éloignait, comme aspirée par une bouche invisible. Gonzales prit une profonde inspiration, puis expira lentement. Sur le pont, chacun avait compris, et poussait des cris de soulagement. Gonzales donna l’ordre de redéployer les voiles afin de profiter du vent qui les éloignait du danger, puis il descendit s’assurer qu’il avait pris la bonne décision. Le sourire que lui adressa Mendoza le rassura immédiatement. Ce dernier quitta la barre pour le rejoindre. Gonzales remarqua alors que le bandage sur le bras du pilote avait pris une teinte rosée, et ressemblait plus à une loque détrempée de sang, d’eau de mer et de pluie. Mendoza se retourna pour s’adresser au timonier.
M : Maintenez le cap comme prévu, Rodrigues, droit sur le détroit !
R : A vos ordres, capitaine !
Gonzales ne put retenir sa surprise.
G : Le détroit ? Vous comptez le franchir dans la foulée ?
M : Et pourquoi pas ? Nous n’allons pas laisser perdre un vent si favorable !
G : Mais…il fait quasiment nuit ! Et les vents sont capricieux ! Qui sait si un nouvel orage…
M : Nous avons bien franchi le détroit la nuit dernière, je ne vois pas où est le problème. Avez-vous vu si nos poursuivants étaient toujours à nos trousses ? Je ne veux pas risquer de les laisser nous rattraper. Si la tempête n’a pas eu raison d’eux, espérons que le détroit les retiendra.
Il passa devant Gonzales pour remonter sur le pont. Le ciel se dégageait peu à peu. La vigie était remontée à son poste. Mendoza héla l’homme pour lui demander de le prévenir s’il apercevait une voile ennemie. Gonzales l’avait rejoint, perplexe.
G : Vous êtes sûr que nous ne ferions pas mieux de mouiller à l’abri avant le détroit, ou à son début ?
M : Pour nous faire attaquer demain ? Vous voulez nous servir sur un plateau à Barberousse ? C’est très aimable à vous…
G : Franchir ce détroit dans ces conditions est une folie ! Les hommes ont besoin de repos, et vous-même…
M : Ne vous préoccupez-pas de moi. Je vous rappelle que c’est vous qui devez nous faire franchir le détroit cette nuit, comme prévu.
G : Mais…
M : Que craignez-vous ? Je resterai à vos côtés, mais je suis sûr que vous êtes tout à fait capable de vous en sortir. Rodrigues est un brave homme, même si j’ai connu de meilleurs timoniers, et il n’a pas froid aux yeux.
G : Je n’ai pas peur ! Qu’il en soit fait selon vos ordres, Capitaine Mendoza ! Mais auparavant, laissez-moi vous recoudre, votre blessure saigne !
A cet instant, la vigie signala une voile à l’horizon. Si la tempête avait découragé le gros de la flotte, un navire avait persisté à les poursuivre.
M : Nous avons affaire à un joueur…mais je doute qu’il nous suive dans le détroit, il a plus intérêt à s’arrêter pour ravager la côte qu’à nous poursuivre indéfiniment. Allons, Gonzales, votre petite séance de chirurgie attendra ! Resserrez-moi simplement ce bandage, n’importe quoi fera l’affaire ! Et dépêchez-vous, nous avons un détroit à franchir ! Tout le monde à son poste !
Il s’éloignait déjà quand Gonzales le retint brusquement par son bras valide. Regardant le pilote droit dans les yeux, le jeune métis ouvrit alors son pourpoint et déchira un morceau de sa chemise qu’il enroula par-dessus le bandage sanglant, en serrant bien afin de stopper l’hémorragie.
G : Voilà, Capitaine, mais sitôt le détroit franchi, vous n’échapperez pas à la suture ! et que cela ne vous effraie pas, je suis un excellent chirurgien !
M : Merci, Gonzales, j’ai hâte de voir toute la mesure de vos talents ! Et maintenant, à vous de jouer !
G : Au fait…comment avez-vous su…tout à l’heure, dans la tempête…quand le vent d’est est tombé…vous aviez anticipé la manœuvre !
M : L’expérience, mon cher Gonzales, l’expérience….

L’entrée du détroit se profilait déjà à l’horizon. Il s’agissait de manœuvrer avec une grande habileté, car la nuit rendait la perception des distances plus difficile, et le vent qui poussait le San Buenaventura pouvait s’avérer être un handicap en cas de nécessité d’un changement de direction de dernière minute pour éviter un tourbillon ou une falaise. Mendoza avait signalé à Gonzales les multiples dangers du détroit et le jeune métis s’était efforcé d’assimiler les conseils donnés par son aîné. Mais observer est une chose, appliquer est une autre, surtout quand les conditions étaient aussi changeantes qu’elles pouvaient l’être dans ce détroit aux courants traitres, soumis aux caprices d’Eole. Heureusement, les nuages qui obscurcissaient le ciel filaient au-dessus du navire et disparaissaient peu à peu, laissant espérer l’éclairage salvateur de la lune. Gonzales arpentait le pont en portant son regard de tous les côtés afin de capter le moindre changement de cap, de remarquer le moindre danger avant qu’ils n’y soient confrontés. De temps en temps, il demandait au timonier de redresser la barre. Mendoza s’était accoudé au bastingage, se tenant de sa main valide à un cordage, et laissait le jeune capitaine agir, tout en veillant à ce que les décisions prises ne mettent pas en péril le navire. Il constatait avec un mélange de soulagement et de fierté qu’il n’avait pas à s’inquiéter, et que ses conseils étaient respectés. Gonzales apprenait vite, finalement, quand il était au pied du mur et que la sa vie et celle de son équipage en dépendait vraiment. Peut-être aussi n’était-il plus distrait par les épaules d’Isabella, la nuque d’Isabella, le déhanché d’Isabella, la poitrine d’Isabella…Que faisait-elle en ce moment ? Probablement était-elle allongée sur son lit, dans sa cabine, une main posée sur son ventre qui s’arrondissait, cherchant le sommeil malgré la chaleur. Pensait-elle à lui comme il pensait à elle ? Mendoza imaginait déjà l’étreinte tendre et passionnée à la fois qui les réunirait, bientôt, très bientôt. Soudain, un cri retentit, un ordre fut donné, fébrilement, le vaisseau vira brusquement, déséquilibrant le pilote qui lâcha le cordage et fut projeté violemment à terre. Le San Buenaventura oscilla encore quelques instants dangereusement, puis se redressa et reprit sa course bondissante. Etourdi, Mendoza chercha du regard Gonzales, mais il ne put l’apercevoir nulle part sur le pont. Il se remit péniblement debout, et constata que le navire venait de dépasser un rocher imposant qu’il n’avait même pas remarqué. A ce moment-là, Gonzales remonta sur le pont ; il était allé prêter main-forte au timonier pour une manœuvre de dernière minute afin d’éviter la collision.
G : Mendoza, vous avez vu ça ? Ce diable de rocher a surgi de nulle part ! il s’en est fallu d’un cheveu, n’est-ce pas ?
Mendoza fit abstraction de la douleur qui lui déchirait le bras pour tenter de remettre son esprit au clair. Il réalisait que, quelques minutes auparavant, perdu dans ses pensées, il n’avait ni vu le rocher, ni entendu l’ordre donné par Gonzales, pas plus qu’il n’avait remarqué que ce dernier était descendu à la barre. Le jeune métis le fixait à présent avec un regard indéfinissable, et devant le silence persistant du capitaine, il finit par lui demander s’il allait bien. Mendoza se contenta de hocher la tête, et retourna s’agripper au cordage, en maudissant sa distraction. Mais il devait reconnaître que Gonzales avait parfaitement contrôlé la situation. Aussi le félicita-t-il pour sa présence d’esprit, avant d’ajouter qu’il convenait de rester plus vigilant que jamais, car le San Buenaventura entrait dans la zone des tourbillons, le territoire de la terrible Charybde.
G : Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de me laisser entraîner dans les abysses. Mais vous feriez mieux de vous asseoir, au cas où ma prochaine manœuvre manquerait à nouveau de délicatesse. Je n’ai manifestement pas encore votre doigté.
M : Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas non plus l’intention de passer par-dessus bord, et celui qui réussirait à me faire perdre l’équilibre n’est pas encore né.
G : Je vais tout de même m’efforcer de vous ménager. Je connais une certaine personne qui m’en voudrait certainement de ne pas vous ramener en meilleure forme.
M : Ne vous fatiguez pas, elle vous en voudra de toute façon. Et maintenant, guettez les tourbillons ! Si le vent ne faiblit pas, nous risquons d’être pris à contre-courant par le flot qui vient de la mer Tyrrhénienne. S’il faiblit, nous risquons d’être coincés dans le détroit…Nous franchissons le seuil entre les deux bassins de la Méditerranée, ne l’oubliez pas ! A l’aller nous suivions le courant, mais cette fois…
G : Cette fois nous aurions dû nous baser sur l’heure de la marée...pourquoi faut-il qu’il y ait des courants de marée dans ce fichu détroit !
M : Pourquoi sommes-nous allés pêcher un trésor en passant par ce fichu détroit…
G : Vous auriez préféré y pêcher la sardine ?
M : Si ça continue c’est nous qui servirons de nourriture aux poissons…Allons, la mer est capricieuse mais elle n’est pas indomptable, Gonzales ! Ce n’est pas parce que nous subissons ses contrariétés que nous allons nous avouer vaincus !
G : Vous avez raison capitaine ! Un bon marin ne se laisse jamais abattre !
Il le regarda un instant. On l’avait prévenu, mais il devait reconnaître que ce diable d’homme était impressionnant. Alors qu’il le croyait affaibli par sa blessure et par sa fatigue, car cela faisait maintenant deux jours qu’ils n’avaient pas dormi, alors qu’il avait surpris son air égaré et sa douleur, il avait l’air à présent parfaitement maître de lui-même au point de plaisanter et de défier le sort. Accroché d’une main au cordage, les deux pieds fermement campés sur le plancher détrempé du pont, le corps ruisselant, il opposait à la violence des éléments sa stature de conquérant, soutenue par un tempérament hors du commun, une détermination à toute épreuve. Depuis qu’il était remonté du fond, il n’avait pas pris le temps de se reposer, ni même de se rhabiller, il n’avait songé qu’au salut du navire. Gonzales sentit poindre un sentiment d’admiration bien malvenu, à moins que ce ne fût de l’envie, et s’efforça de chasser ces pensées inopportunes. Ce n’était pas le moment de perdre son sang-froid, ni de perdre de vue son but. Mendoza avait souri à ses dernières paroles, mais Gonzales n’aurait pu dire s’il s’agissait d’un sourire ironique ou d’un sourire d’encouragement. Troublé de ne pouvoir percer à jour les pensées réelles du pilote, il se détourna afin de se concentrer sur sa tâche. S’il n’était pas capable de ramener le San Buenaventura à bon port, il savait qu’il perdrait toute chance de gagner la confiance de Mendoza, et alors sa mission toute entière serait compromise, par sa seule faute.
Chacun était aux aguets, prêt à intervenir à la moindre alerte. La force du courant se faisait sentir, rendant la course en avant du San Buenaventura plus périlleuse. Le navire luttait, pris entre deux puissances qui se jouaient de lui, la poigne du vent qui le poussait impitoyablement, et l’onde plus sournoise mais tout aussi implacable. Au sein de l’équipage, la tension était à son comble. Tous savaient que leur sort dépendait à la fois des éléments naturels et des compétences de leurs deux capitaines. Tous avaient vu Mendoza chuter, et se relever. A présent, sa silhouette fièrement dressée, que rien ne semblait plus pouvoir ébranler, ni les assauts des bourrasques marines, ni les traitres attaques du flot contraire, les rassurait et les galvanisait. Mais tous aussi priaient pour que le vent faiblisse assez pour rendre le bateau plus maniable, sans les laisser toutefois à la merci du courant contraire. Ils savaient en effet qu’alors ils pourraient raser la côte avec prudence et s’abriter au besoin en attendant que les conditions soient meilleures. De son côté, Gonzales faisait le point. La stratégie de Mendoza semblait avoir payé : la vigie n’avait plus aperçu de voile ennemie depuis un moment. Sans doute leurs poursuivants avaient-ils estimé que le jeu ne valait pas la peine de risquer la perte d’un navire, et s’étaient-ils arrêtés au début du détroit. Peut-être même avaient-ils profité de la nuit pour opérer une razzia. Il décida de tenter de ralentir la course de la caravelle, afin d’avoir une plus large marge de manœuvre au cas où ils seraient confrontés à un tourbillon. Il fit donc réduire la voilure. Quelques instants plus tard, le cri de la vigie les avertissait du danger : une masse tourbillonnante agitait la surface de la mer. Il fallait la contourner, ce qui aurait été d’autant plus difficile si le San Buenaventura avait continué sa route à la même allure. Promptement, Gonzales donna les ordres nécessaires ; le navire renâcla, se cabra, changea de direction et les voiles furent à nouveau déployées afin que le vent les aide à mettre une bonne distance entre le tourbillon et eux. Le San Buenaventura filait à présent vers la sortie du détroit, et même s’il était à nouveau malmené, Gonzales savait que le véritable danger était passé. Comme Mendoza le lui avait indiqué à l’aller, il changea une nouvelle fois de cap pour passer le plus loin possible des côtes italiennes, qui recelaient encore quelques pièges. Puis le vent faiblit, il fallut redoubler d’ingéniosité pour ne pas se laisser entraîner à nouveau vers le détroit qu’ils venaient de franchir avec succès. Mais bientôt ils en furent tout à fait sortis, et les effets des courants venus de la mer Tyrrhénienne ne se firent plus sentir. Le vent du sud tomba tout à fait, pour laisser place à une brise d’est qui les porterait sans problème vers les îles éoliennes s’ils le souhaitaient. L’équipage laissa bruyamment éclater son soulagement et sa joie. Alors Gonzales esquissa un sourire de satisfaction : il se sentait fier de lui, tout simplement. Il avait réussi l’épreuve que Mendoza lui avait imposée, et même si cela faisait partie de sa mission, il n’aurait jamais cru être si heureux d’avoir prouvé au capitaine qu’il était digne de sa confiance. Il savoura cet instant de bonheur, conscient que cela n’aurait qu’un temps. Puis il l’enferma au plus profond de son cœur. Quoiqu’il advienne, rien ne saurait le détourner de son but. Mendoza l’observait, ne sachant que penser de ce jeune homme dont il soupçonnait qu’il recélait bien des ressources. Il apprenait bien plus vite qu’il ne voulait le laisser croire, et avait fait preuve d’un sang-froid indéniable ainsi que d’un remarquable esprit d’initiative. Sans lui, ils se seraient probablement écrasés contre ce rocher. Mais sans lui, ils n’auraient pas eu à braver la tempête, les pirates et les pièges du détroit. Sans compter cette plongée périlleuse qui avait failli coûter un bras à Mendoza, qui lui avait aussi permis d’entrevoir la possibilité d’une fortune assurée. Encore fallait-il trouver une solution pour explorer réellement cette épave…avec ou sans Gonzales. Ce dernier s’approcha. Il avait chassé son sourire et repris un air grave, comme pour montrer qu’il n’oubliait pas qu’il était responsable du navire.
G : Que pensez-vous d’une escale dans une de ces petites îles volcaniques au Nord-Ouest, Eole nous est favorable…
M : Excellente idée, à condition de bien la choisir.
G : Eh bien je me disais que pour éviter de retrouver demain ces satanés pirates à notre réveil, nous pourrions filer à l’Ouest, vers la dernière île. Si Barberousse se dirige vers la France comme vous le pensez, il se fera un plaisir de piller en route les îles principales, Vulcano, Lipari, mais il ne se donnera pas la peine de visiter Filicudi ou Alicudi.
M : Votre mémoire est impressionnante ! Je vous laisse choisir, mais n’oubliez pas que les pirates en Méditerranée ont de multiples visages : rien ne nous assure d’être tranquilles sur ces petites îles.
G : Dans ce cas, préféreriez-vous que nous gagnions un abri le long de la côte sicilienne ?
M : Si vous en ressentez le besoin. Pour ma part, je suis pressé d’arriver à Oran, mais je comprendrais tout à fait que vous ayez besoin de repos, et si vous ne voulez pas laisser le navire en d’autres mains que les vôtres ou les miennes… Mais je crois que je ne vous serai pas d’une grande utilité dans les heures qui viennent. Cette décision est la vôtre, Gonzales ! Et à présent, veuillez m’excuser.
Le marin quitta le bastingage où il s’était appuyé depuis que tout danger avait été écarté, et qu’il n’avait plus besoin de maintenir coûte que coûte son attention en alerte, dans l’intention de regagner sa cabine. C’est alors que Gonzales se souvint qu’il lui restait une dernière tâche à accomplir. Sa décision fut prise en un instant, et le San Buenaventura mit le cap sur Alicudi, tandis qu’il rejoignait Mendoza.
G : Capitaine ! Je manque à tous mes devoirs envers vous !
M : J’avais espéré que vous aviez oublié cette histoire de suture…
G : Je mets un point d’honneur à ce que vous reconnaissiez que je suis aussi bon chirurgien que marin !
M : Vous m’avez suffisamment prouvé votre valeur cette nuit, je vous assure…
G : Mais ce bandage de fortune est dans un piètre état, tout comme vous ! Je ne peux pas vous laisser ainsi !
Mendoza s’apprêtait à pousser la porte. Il se retourna et lança dans un souffle :
M : Un nouveau bandage fera l’affaire !
Il entra et s’écroula plus qu’il ne se coucha sur son lit. L’effort qu’il avait fourni pour rester debout tout au long de la traversée et rassurer par sa présence sur le pont l’équipage, autant que pour surveiller Gonzales, l’avait épuisé. Il ferma les yeux, indifférent à la présence de Gonzales, et sombra rapidement. Une douleur vive le tira de sa torpeur. Il se força à ouvrir les yeux quand il sentit une nouvelle fois une sensation particulièrement désagréable au niveau de son bras blessé, et constata avec déplaisir que Gonzales s’affairait à recoudre la blessure. Son visage exprimait la plus grande des concentrations. Au moment où il s’apprêtait à enfoncer à nouveau son aiguille dans la peau du pilote, ce dernier tenta de dégager son bras. Gonzales pesta et maintint fermement sa pression sur le bras de Mendoza, avant de jeter un coup d’œil en coin au blessé.
G : Soyez plus coopératif, ce n’en sera que moins douloureux.
M : Vous avez de la suite dans les idées…
G : Je sais ce que j’ai à faire. Et ce n’est pas un marin têtu qui va me donner des ordres. Vous avez perdu pas mal de sang, et je ne vais pas déchirer toutes mes chemises en pure perte : rien ne vaut un peu de chirurgie.
M : Les chirurgiens sont des charcutiers…
G : Pour la plupart, oui. Mais vous n’allez pas me faire croire que je vous fais vraiment mal ! Certes, si vous étiez resté inconscient, j’aurais pu terminer tranquillement. Tenez, avalez ça, et j’attendrai que cela fasse son effet. Je l’avais préparé, au cas où…
M : Vous voulez m’empoisonner ?
G : Au contraire, vous vous sentirez beaucoup mieux ensuite !
M : Je suppose que je dois vous croire…
G : Croyez-moi en effet, j’ai vu assez de souffrance pour ne pas souhaiter en infliger inutilement à ceux que j’opère.
Il revit cette femme…Sur la caravelle qui les ramenait d’Amérique, lui et son père. Elle avait perdu tant de sang. L’enfant était mort peu après, faute de soins appropriés. S’il avait pu, ce jour-là…mais il n’avait pas osé, et tout était allé si vite. Il aurait dû s’imposer face au chirurgien de bord. Mais son père faisait davantage confiance à ce dernier qu’à son propre fils. Alors il avait laissé faire, lâchement sans doute, et à moitié curieux de voir comment les choses allaient tourner, se réjouissant presque qu’elles prennent une mauvaise tournure, se réjouissant totalement, en fait, en même temps qu’il éprouvait une délicieuse horreur. Ce jour-là, il avait été confronté à sa propre impuissance, mais il avait entrevu la possibilité de posséder la toute-puissance, celle qui sauve des vies, ou les supprime sciemment. Le chirurgien n’était qu’un amateur, qui s’était acharné sans délicatesse sur le corps, dans une pathétique lutte avec la mort. Il avait paru complètement dépassé. Seul un imbécile et un incapable pouvait ainsi jouer avec la vie d’autrui : autant laisser faire la nature, si on ne peut rivaliser avec elle. Gonzales jeta un coup d’œil à Mendoza, tâta son pouls. Il était temps de se remettre à l’ouvrage. L’aiguille s’enfonça à nouveau, mais cette fois il put continuer sa tâche en toute tranquillité : la drogue avait fait son effet. Il avait peut-être un peu forcé la dose, mais avec un homme pareil, mieux valait prendre ses précautions. Quelques minutes après, il se redressa, profondément satisfait comme à chaque fois qu’il était parvenu à imposer sa marque sur un autre être vivant ; il lui semblait alors que cet être était partiellement lié à lui comme la créature à son créateur. Certes il ne s’était agi dans le cas présent que de quelques points de suture, mais une simple intervention contenait potentiellement toute l’étendue de son pouvoir. Il n’en exerçait là qu’une petite partie, alors qu’il pouvait par son savoir réduire l’autre à sa merci, le sauver ou l’anéantir. Il se sentait tout-puissant. Il contempla encore un instant son œuvre puis refit le bandage. La fatigue commençait à le gagner lui aussi. Il devait prendre un peu de repos afin d’avoir l’esprit clair pour amener Mendoza à suivre son plan. Il ne doutait pas que le marin serait vite remis, et il entendait bien profiter de l’avantage que lui procurait la découverte de l’épave, le franchissement du détroit et ses talents de chirurgien. Mais il savait aussi que Mendoza ne serait pas facile à convaincre.
Eole leur avait été favorable, et le San Buenaventura avait mouillé aux abords d’Alicudi le temps d’une courte escale qui avait permis à tous de prendre du repos. Les hommes d’équipage s’en seraient bien passé, tant leur désir de quitter ces eaux dangereuses était fort, mais la nouvelle aura dont bénéficiait leur jeune capitaine après le passage du détroit avait eu une influence positive sur eux et ils n’avaient pas remis en question son ordre, se persuadant de placer leur confiance dans cet homme qui avait reçu l’approbation du capitaine Mendoza. A moins qu’ils n’aient préféré que ce dernier ne soit à nouveau sur pied pour continuer leur voyage de retour. Quoiqu’il en soit, ils durent patienter encore un peu avant de revoir le pilote sur le pont, et reprirent la mer vers Oran sous le commandement de Gonzales, soulagés d’échapper à la menace de la flotte de Barberousse. Quelques heures après leur départ d’Alicudi, Mendoza reparut. Il avait pris le temps de faire honneur à la nourriture qui avait été servie dans sa cabine, de s’équiper à nouveau décemment, et surtout de réfléchir à la suite des événements. Même s’il savait qu’il devait s’en tenir à ses intentions initiales, la donne avait changé ; il ne cessait de penser à ce qu’il avait vu au fond de la mer. Dès qu’il avait poussé la porte de sa cabine pour sortir et avait senti la brise marine soulever sa cape, il avait su qu’il avait soif d’aventure, quel que soit le prix à payer. La chance avait certes été de leur côté, mais Gonzales s’était aussi révélé être un partenaire fiable. Il n’avait pas à regretter d’avoir remis son sort et celui du navire entre ses mains. S’il pouvait y avoir un autre moyen de récupérer ce trésor…C’était là le problème auquel techniquement il n’y avait aucune solution, du moins pour le moment.
G : Capitaine Mendoza ! Vous avez l’air en pleine forme !
M : Grâce à vous, je dois le reconnaître. Je ne sais pas ce que vous m’avez fait boire, mais la nourriture était excellente.
G : Cette petite île ne paye pas de mine, mais nous avons pu nous procurer quelques produits frais.
M : Les habitants ne vous ont pas pris pour des pirates ?
G : Si vous insinuez que j’ai l’air d’un capitaine pirate…
M : En tout cas, vous voilà officiellement chasseur de trésor…
Gonzales plissa les yeux : Mendoza abordait lui-même le sujet, et d’une manière bien directe ! Quant à savoir si c’était bon signe…
G : Et vous-même ?
M : Je n’ai jamais cessé de l’être…mais tout dépend de la nature du trésor…et de son accessibilité. Pour ce qui est du vôtre, cela me paraît hélas peu réaliste d’envisager de jamais pouvoir le récupérer.
Le jeune métis encaissa le coup. Mendoza jouait manifestement avec ses nerfs. Fallait-il feindre le désespoir, la résignation, insister ?
G : Vous savez combien j’en ai besoin. Et le plus tôt possible.
M : Je vous ai déjà donné mon avis sur la question. Personne ne peut raisonnablement espérer récupérer des lingots d’or immergés à plus de trente mètres de fonds, dans une zone dangereuse qui plus est. A moins que vous n’engagiez une équipe de pêcheurs d’éponge, ou de corail. Encore faut-il les trouver, les convaincre, les transporter. Et tout dépend de la façon dont vous comptez les rémunérer. Ils risqueraient leur vie.
G : J’ai déjà pensé à tout cela !
M : Et vous trouvez toujours que la meilleure solution serait de faire appel à mes amis ? J’avoue que je ne comprends pas. Trouvez un associé fiable, engagez une équipe de confiance, lancez-vous…
G : Sans être sûr du résultat ? Qui serait assez fou ? Vous-même, qui êtes allé au fond, pourriez-vous m’assurer qu’il y a là une cargaison entière ?
M : Non.
G : Comment alors convaincre des hommes de risquer leur vie ? Vous l’avez dit vous-même, le trésor se trouve aux portes du bassin oriental de la Méditerranée, qui est sous domination ottomane ! Qui sait…
M : Vous voyez bien que votre entreprise est vouée à l’échec.
G : Et pourtant ! J’ai déjà trouvé un associé fiable !
M : Ruiz ? Il serait prêt à continuer sans être assuré du résultat ? A financer votre exploration, malgré les risques ?
G : Non, vous.
M : C’est ridicule. Je ne peux pas me permettre une telle folie, vous le savez bien. Et je ne possède pas les fonds nécessaires.
G : Mais vous pourriez convaincre Ruiz, ou vos amis, Pedro et Sancho…ou cet Esteban, qui pourrait certainement nous faciliter les choses ! Ne possède-t-il pas un savoir, des techniques qui …
M : Ecoutez, j’ai déjà joué avec la confiance de mes amis et de Ruiz en acceptant d’aller avec vous en Sicile. Vous connaissez les risques à présent. Si vous voulez continuer, continuez seul. Et je ne ferai certainement pas appel à Esteban.
G : Mais pourquoi ? Depuis que j’ai vu cet oiseau d’or, je suis persuadé qu’il existe un moyen ! On dit que vos amis sont les héritiers d’un savoir antique extraordinaire ! Alexandre le Grand lui-même a exploré le fonds des mers dans une cloche, une sorte de bulle, appelée colympha ! Et n’avez-vous pas entendu parler des travaux de Lorena, cet italien qui a inventé un système similaire il y a une dizaine d’années, sans compter les recherches du génial Léonard de Vinci !
M : Vous voilà bien enthousiaste…mais aucun de ces travaux n’a abouti à un résultat fiable et réellement utilisable.
G : Voilà pourquoi j’ai besoin de vos amis ! Avec l’argent de Ruiz et leur savoir…
M : Autant engager des pêcheurs d’éponge. Ce serait plus rapide que de construire un hypothétique système qui ne fonctionnera pas.
G : Mais l’épave est trop profonde !
M : Je ne vous le fais pas dire…mais avec des hommes motivés et entraînés, qui sait ?
G : Un escadron d’urinatores, peut-être ? Il y a bien longtemps que ces nageurs sous-marins n’existent plus !
M : Et ils n’étaient pas capables de plonger si profondément avec leurs outres gonflées….Croyez-moi, un simple pêcheur d’éponge ferait votre affaire !
G : Je constate que vous en connaissez aussi long que moi sur la question…
M : Force est de reconnaître que vous vous êtes renseigné avant de vous lancer dans une entreprise aussi téméraire…mais vous n’êtes pas parvenu aux bonnes conclusions.
G : Je ne parviendrai donc pas à vous convaincre de m’aider ?
M : Il est inutile d’insister.
Gonzales n’insista pas. Il avait observé Mendoza pendant leur échange et était certain que ce dernier ne faisait que lui opposer des arguments auxquels il ne croyait pas vraiment. Il avait pu lire dans les yeux du marin l’étonnement et l’intérêt soudain lorsqu’il avait évoqué la possibilité d’un système innovant pour explorer l’épave. Il suffisait d’attendre, de trouver le bon moyen, et Mendoza changerait d’avis. Il était évident qu’il était lui-même attiré par ce trésor, et Gonzales avait bien l’intention de se fatiguer le moins possible pour le récupérer dans les meilleurs délais tout en obtenant par la même occasion l’objet qu’il convoitait. C’est lui qui avait l’idée d’utiliser Mendoza comme moyen pour arriver à ses fins, il n’allait tout de même pas abandonner en si bon chemin, alors qu’il avait réussi à gagner, il en était persuadé, la confiance et l’estime de cet homme à la réputation si redoutable. Il prenait trop de plaisir à le manipuler : quel intérêt y avait-il à engager des pêcheurs d’éponge quand on pouvait s’amuser à amener son ennemi à travailler pour soi ?
Isabella essayait une énième fois sa nouvelle garde-robe pour tromper son ennui, quand Alvares vint la prévenir en toquant à la porte de sa cabine : le San Buenaventura approchait du port. C’en était fini des promenades en solitaire, quand elle réussissait à se débarrasser de la présence gênante d’Alvares ou de Fuentes, qui se faisaient un point d’honneur à l’accompagner alors qu’elle n’aspirait qu’à déambuler seule : ses pensées alors se déployaient plus facilement, plus clairement que lorsqu’elle restait confinée à l’intérieur. Elle ne goûtait rient tant que ces moments de méditation vagabonde, dont la conversation ennuyeuse de ses chevaliers servants la privaient. Elle avait fini par prétexter des envies irrépressibles de faire des achats pour avoir un peu la paix : aucun homme, et a fortiori aucun marin, n’est assez patient ou assez stoïque pour supporter l’épreuve des essayages incessants. Elle s’était évadée plusieurs fois sur les hauteurs de la ville, cherchant à apercevoir depuis la montagne de l’Aïdour, qui dominait la baie, les voiles tant attendues du San Buenaventura, même si elle savait parfaitement qu’elle devait prendre son mal en patience. Les transactions l’avaient occupée les premiers temps, les achats l’avaient amusée ensuite, mais depuis qu’elle s’attendait d’heure en heure à revoir Mendoza, elle ne parvenait plus à contenir son impatience. L’appel d’Alvares la fit bondir, mais elle tâcha de se reprendre afin de ne pas se donner en spectacle en se précipitant sur le pont vêtue d’une tunique longue qui avait l’avantage incontestable de laisser la brise marine lui caresser les jambes, mais qu’il n’était pas décent de porter en présence de l’équipage. Tout en pestant contre la lubricité des hommes, elle se rhabilla aussi vite qu’elle le put et sortit enfin en toute dignité. Personne n’aurait pu déceler sur son visage aucune trace du cocktail explosif de curiosité, d’impatience et de désir qui agitait son esprit, chamboulait son cœur et enflammait son corps. Il revenait, enfin ! Et Gonzales aussi.
La première chose qu’elle remarqua fut les points de suture au bras de Mendoza. La deuxième, ce fut la façon dont il se comportait désormais avec Gonzales : une évidente familiarité s’était instaurée entre eux, loin de la condescendance agacée que Mendoza s’était efforcé de cacher sous le zèle enthousiaste de l’instructeur. La troisième, ce fut l’assurance encore plus éclatante qu’auparavant avec laquelle Gonzales la salua, et qui acheva de l’alerter : son cœur se glaça. Elle eut immédiatement la conviction que ce voyage avait été vain, et même dangereux, tant la convoitise brillait dans les yeux de Gonzales. Perdue, ne sachant comment réagir, elle interrogea du regard son amant, mais ne put déchiffrer dans son visage ou son attitude aucun signe rassurant. Il ressentit toutefois son trouble, et prit rapidement congé du jeune métis, qui l’avait accompagné jusqu’à la Santa Catalina, mais qui s’effaça avec grâce en affirmant qu’il comprenait que la señorita Laguerra soit impatiente d’entendre le récit de leurs aventures. Il lui suffisait pour sa part de la savoir en bonne santé. Il les quitta donc en compagnie de Fuentes, en ne doutant pas que leur tête à tête serait des plus intéressants. Isabella était certainement un obstacle pour son projet, mais il se promettait d’y remédier.
Mendoza avait salué Alvares, pris rapidement des nouvelles du voyage et du séjour à Oran, puis avait rejoint Isabella dans la cabine. Il l’enlaçait déjà, prêt à s’enivrer de son parfum, de son souffle et de sa chair, quand elle le repoussa froidement, luttant contre son propre désir. Il sut alors qu’il ne pourrait rien lui cacher.
I : D’abord, explique-moi ça.
Elle pointait son bras. Il sourit, haussa les épaules.
M : Oh, trois fois rien, le résultat de la rencontre entre un plongeur et un grappin à trente mètres de fond. Mais Gonzales a fait du bon travail, tu ne trouves pas ?
I : Gonzales ?! Du bon travail ? Il t’a envoyé à trente mètres de fond ?
M : Non, il m’a simplement recousu. C’est un excellent chirurgien, et bientôt il pourra assurer tous les postes à bord du San Buenaventura. Tu aurais dû voir comment il a négocié le franchissement du détroit de Messine par gros temps avec un vaisseau pirate à nos trousses.
I : Juan Carlos Mendoza, cesse immédiatement de te payer ma tête !
M : Je n’oserais pas te mentir…je sais ce que je risque quand tu es dans cet état.
Elle se tut un instant, incrédule. Ses craintes venaient de se confirmer en quelques secondes. Lentement, elle reprit du ton le plus calme qu’elle pouvait.
I : Vous avez trouvé quelque chose…
M : Effectivement. L’épave se trouve sur la côte Est de La Sicile, entre Catane et Taormina. Mais elle est difficilement accessible.
I : Et tu as plongé pour l’explorer. A trente mètres de profondeur.
M : Cela n’a pas été facile, je le reconnais. Mais cela valait la peine !
I : Tu as plongé de ta propre initiative, c’est ça ?
M : On ne peut rien te cacher. Il fallait en avoir le cœur net, pour que Gonzales ne continue pas à se faire des illusions.
I : Pour qu’il renonce à son trésor, c’est bien ça ?
M : Oui.
I : Répète-un peu, Juan Carlos Mendoza : Gonzales sait maintenant qu’il ne peut pas récupérer son trésor.
M : oui, j’ai essayé de lui faire comprendre que ce serait particulièrement difficile.
I : Tu veux dire, impossible.
M : Dans des conditions ordinaires, oui.
I : Dans n’importe quelles conditions.
M : Dans n’importe quelles conditions. Mais l’épave recèle vraiment un trésor, Isabella, je l’ai vu !
I : Je n’en doute pas. Et maintenant, oublie ce que tu as vu.
M : Oublier ? C’est comme si tu me demandais d’oublier ce que j’ai vu sous l’océan au Japon, quand j’ai découvert la troisième cité avec les enfants !
I : Nous y voilà…les hommes sont tous pareils…de grands enfants incapables de grandir vraiment. Mais j’apprécie ta franchise. Tu n’essayes même pas de me cacher tes véritables intentions.
M : Que vas-tu imaginer ? Bien sûr que…
I : Que si tu pouvais y retourner, tu le ferais. Tu fais juste semblant de croire que c’est impossible, mais tu n’as pas abandonné l’idée. Pas encore. Et tu réfléchis encore à un moyen…
Mendoza soupira. Il se rendait compte de sa stupidité. Isabella avait raison, il s’était laissé emporter par ses rêves. Pourquoi ne réussissait-il pas à faire une croix définitive dessus ? Il avait pourtant vécu assez d’aventures extraordinaires pour être repu. Mais il avait toujours faim. Il se sentait même un appétit renouvelé, alors qu’il n’aurait dû aspirer qu’au repos, à la tranquillité, comme la situation d’Isabella le demandait. Il devait veiller sur elle, être à ses côtés.
M : Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris. Oublions toute cette histoire, cela n’en vaut pas la peine.
I : Je vais faire semblant de croire que tu me donnes raison. Mais je te préviens, si tu retournes là-bas, cette fois, je viens avec toi. Et maintenant, montre-moi ce bras de plus près.
Elle l’attira à elle. Elle avait gagné, pour l’instant. Il savait qu’elle était capable de mettre sa menace à exécution, et que pour rien au monde il n’aurait voulu la mettre en danger. Elle savait cependant qu’une victoire n’est jamais définitive. Si Gonzales avait réussi à entraîner Mendoza une première fois en Sicile, malgré le danger, à gagner son estime, qui savait de quoi il était encore capable ? Quand sa bouche effleura la blessure qu’il avait soignée, elle frissonna.
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Seb_RF
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Message par Seb_RF »

***Chapitre 10 Pays Inca***

Esteban commençait à sentir la fatigue l’engourdir. Elle gagnait également ses compagnons : les yeux de Zia se fermaient tout seuls, Tao baillait en faisant un bruit d’éléphant, et Indali, la tête penchée et plaquée contre la vitre du Condor, semblait déjà dormir paisiblement, comme dans sa chambre. Le Soleil lui aussi se couchait, et le Condor ne tarderait plus à se poser de toute façon.

E : Zia, Tao, je pense qu’il faudra bientôt atterrir, on est fatigué et même le Condor a besoin de dormir un petit peu.
T : J’allais justement te prévenir. Si mes calculs sont exacts, c’est-à-dire non faussés par mon cerveau ramolli, tu as encore 20 minutes pour trouver un lieu sûr, sinon, on se pose dans la forêt et on improvise.
E : Pas la peine… Je crois que j’ai trouvé l’endroit parfait. Regardez !
C’était une plaine cernée par une végétation luxuriante qui la dérobait aux regards. Le Condor atterrit en son centre. Zia et Tao proposèrent de dormir à la belle étoile en espérant que les nuages ne cachent pas la Lune.
Cependant, Esteban affichait un visage soucieux, comme si cet endroit rappelait de douloureux souvenirs. Zia ne le comprit qu’en voyant une étendue noire entourée de pierres, et jonchée de plantes brûlées.
Quelqu’un était déjà venu ici.
Ils étaient déjà venus ici.
Tout le monde descendit du Condor, Tao remarqua lui aussi l’étendue de brûlé sur le sol.
Il n'avait même pas reconnu cet endroit...
T : Tiens, on dirait que quelqu’un est déjà venu ici, bien, on n’aura pas besoin de construire de foyer pour le bivouac!
Z : Je n’en suis pas sure, Tao, le bois semble avoir pris l’eau avant de pourrir, désolé de briser tes espoirs, mais je crois que tu vas être de corvée…
Ils choisirent un endroit plus sec et s’installèrent comme à l’accoutumé.
Quelques minutes après, alors que le froid de la nuit glaçait l’atmosphère, le feu de Tao et Indali réchauffait parfaitement les deux « amis » qui partageaient chacun une cuisse d’iguane.
Tao dévorait littéralement son dîner, Indali mangeait avec appétit, Zia mordillait à peine sa nourriture, et Esteban n’avalait rien du tout. Recroquevillé sur lui-même, il fixait un point précis entre le Condor et l’ancien foyer.
Le point noir de son histoire, le lieu du drame.
Là où, il y a cinq longues années de cela, Fernando Laguerra et lui s’entretuaient.
Le visage d’Esteban reflétait son malaise, il était pâle, ses yeux étaient rouges et gonflés. Hanté par le souvenir de cette horrible nuit, mais aussi de ce jour qui avait vu basculer son destin. A cause de cette fichue promesse, de cette fichue demande…et de ce monstre de Docteur ! Dans les flammes orangées, Esteban croyait voir danser ses souvenirs en une sarabande endiablée : cette horrible mosquée, ce maudit sacrifice, sa fichue arme, ses fichues paroles, sa sale vie…
I : Cela ne va pas, Esteban ?
E : Ça va, je vais bien.
Sa réponse sonna plus dure et plus sèche qu’il ne l’aurait imaginé.
Son ton surprit ses amis, à l’exception de Zia qui tourna vers lui un visage impassible.
Esteban soupira, et se leva péniblement, ses jambes peinaient à le porter.
E : Je vais marcher un peu, je reviens dans quelques minutes.
Il commença alors à s’éloigner du reste du groupe qui échangeait des regards interrogateurs.
Pourquoi était-il si faible ? Pourquoi fallait-il qu’il revienne ici, à l’endroit qui avait ruiné cinq ans de son existence ? Pourquoi avait-il fallu que cet évènement se passe dans cet endroit?
Pourquoi avait-il craqué ?
Z : Esteban…
Sa main, tiède et rassurante arracha Esteban de ses pensées ; deux rivières de larmes coulaient sur son visage. Il aurait tant voulu s’évader de lui-même et se trouver ailleurs.
Elle s’agenouilla aux côtés de lui, et sécha les larmes qui ruisselaient sur ce visage encore juvénile.
Inutile de lui demander ce qu’il ressentait car elle conservait également le souvenir de leur traumatisme commun, en cet instant où sa vie s’était arrêtée et avait failli basculer, d’un coup de poignard dans le cœur et d’un autre dans son âme. Cette scène sordide de la macabre valse des deux ennemis s’était imprimée en elle à jamais.
E : Je...je ne sais pas Zia, pourquoi ai-je décidé d’atterrir pile ici ? Comme si mon destin voulait que je repasse par ce lieu hanté, qui ne fait que me rappeler le drame de l’an dernier ! Comme si, au milieu de tout l’optimisme et le bonheur que je suis en train de vivre, il voulait me rappeler que j’ai commis le pire acte qu’un humain puisse commettre ? Comme si la Vie elle-même ne voulait pas que la mienne soit belle, à côté de tant d’autres qui ont été gâchées, à cause de moi directement, à cause de notre impuissance, ou de notre insolente chance !
Zia fixa Esteban avec un air qu’il n’aimait pas voir sur son visage : de la colère.
Envers lui.
Il n'eut pas le temps d’exprimer ses regrets, Zia s’était levée.
Z : Esteban, combien de fois aurons nous encore cette discussion ?
E : …
Z : Quand finiras tu enfin par admettre que tu n’es pas responsable ! Je te rappelle que ce monstre m'avais fait poignarder !

Elle continua en posant sa main sur son ancienne blessure.
Z : Cette cicatrice me rappelle tous les jours ce qui s’est passé, et c’est la même chose pour toi! Alors arrête de te lamenter sur ce jour maudit ! Et même si ça te rappelle l’an dernier, je te rappelle que si tu n’avais pas agi je serais morte, toi également !!!
De légères perles brillantes lui coulaient maintenant sur les joues.
Z : Cet endroit … a été sali à cause de ce monstre, il a assisté pire jour de ma vie ! Et pourtant, également au meilleur jamais, jamais je n’oublierai le soir, le soir où tu me l’as dit, où tu m’as enfin déclaré tes sentiments ici. Jamais je ne le pourrai, et je ne veux pas l’oublier car c’est aussi le plus beau jour ma vie. Et c’est pour cette raison que je t’interdis…
Elle commença à donner de faibles coups sur le torse d'Esteban.
Z : Tu m’entends, je te l'interdis ! Tu n’as pas le droit de charger cet endroit de ce souvenir tragique, celui d’un crime que je te défends de considérer comme tel, tu m’entends !!!
Zia avait à présent le visage couvert de larmes. Elle posa ses mains sur la poitrine d’Esteban, ferma les yeux, cherchant l’apaisement. Elle sentait battre le cœur de son bien-aimé, elle sentait ses mains se soulever au rythme de son souffle d’abord désordonné, puis de plus en plus lent et régulier. Elle ouvrit les yeux. Esteban prit ses mains dans les siennes.
E : Je … je suis désolé Zia… je ne pensais pas que tu avais tout ça sur le cœur… Tu as raison, totalement raison, pardonne moi…
Il l’attira à lui et la serra dans ses bras. Leurs corps enlacés palpitaient d’une énergie nouvelle, née des cendres de leur chagrin.

Quelques minutes plus tard, ils rejoignirent devant le feu Tao et Indali ; celle-ci était suspendue à l’épaule du jeune muen qui tenait une carte en main.
Les voyant arriver, elle les interpella.
I : Cela va aller ?
E : Nous avons connu de meilleurs moments. Vois-tu, cet endroit nous rappelle un bien mauvais souvenir.
Tao voulut parler mais se ravisa. Il commençait à peine à réaliser où il se trouvait.
I : Tu veux dire que c’est … ici… ?
Z : Oui …
I : Alors rentrons dans le Condor… peut être que vous dormirez mieux à l’intérieur.
Tao acquiesça avec un sourire.
E : Ça sera sûrement mieux.
Tao s’en voulait un peu. Pour lui, la soirée avait été parfaite, à peu de choses près. Un excellent dîner, une compagnie des plus agréables…et il avait eu une idée fantastique. Il s’empressa de l’exposer à Esteban, histoire de changer de sujet.
T : Esteban, je voulais te demander de survoler Nazca demain matin. Nous passons à côté pour nous rendre au Vieux Pic, et je voudrais monter à Indali ce que seuls les oiseaux ont la chance de voir.
Z : Il n’y a aucun problème Tao, on y passera, après tout on est pas pressé.
I : Mais dis moi, Tao, qu'est-ce que ce lieu, Nazca, a de si spécial ?
T : Tu verras ça demain. Tu ne seras pas déçue, crois-moi.
Indali resta perplexe, après tout que pouvait-il y avoir de plus impressionnant que ce qu’elle avait déjà vu au Mexique ?
I : Je te fais confiance.


Le lendemain, le condor prit la direction de Nazca et survola le plateau.
Indali regardait les géoglyphes, ne pouvant en croire ses yeux, le souffle coupé par le gigantisme et la complexité des tracés qui s’étendaient à perte de vue en contrebas.
I : Mais … c’est extraordinaire !
T : Je savais bien que tu serais impressionnée ! Cet endroit reste un mystère pour moi. Il n’y a pas trace d’œuvres semblables dans les récits de mes ancêtres.
I : Tu n’as aucune explication sur ces figures ? Tu penses vraiment que ce sont des créations de tes ancêtres ?
T : Le Condor, lors de son premier vol, nous a mené directement à ce plateau, suivant les contours de son jumeau tracé au sol, s’arrêtant pile à l’endroit de sa tête. Rien n’est dû au hasard. Il a été programmé pour cela et garde en mémoire les sites remarquables bâtis par le Peuple de Mu. Mais je t’avoue que je ne peux expliquer la présence de tout ce bestiaire.
I : Pas partout : cette spirale là-bas est le seul motif géométrique alors que tout le reste représente des animaux. Mais je me fais peut-être des idées....
T : Tiens, mais c’est vrai ça ! Tu poses sur elles un regard neuf et tu as vu quelque chose qui nous avait échappé. Esteban, on peut y jeter un coup d’œil ?

Esteban accepta et tout le monde se retrouva au sol.
Tao partit inspecter les lieux et fut vivement contrarié de ne trouver aucun élément qui puisse lui fournir un indice. Esteban le rejoignit au centre de la spirale.
E : Alors, Tao ?
T : Je crains que nous ne soyons pas plus avancés…
Esteban s’apprêta à lui répondre, mais au même moment le centre se mit à briller, comme sous l’effet de sa seule présence. Tao se leva en sursaut en s’exclamant « Prodigieux !» Zia et Indali accoururent. Des rayons de lumières rayèrent le sol avant que celui-ci ne s’enfonce en marches successives, formant ainsi un escalier hélicoïdal.
I : Que se passe-t-il ? Tu avais raison, Tao, cet endroit est extraordinaire !
Z : Qu’avez-vous fait ?
E : Mais, rien, j’ai juste rejoint Tao dans la spirale, et ce truc s’est ouvert !
T : Oui, tu as le chic pour déclencher des mécanismes…j’ai hâte de savoir où nous mène cet escalier ! Vous venez ?
Il se précipitait déjà quand Esteban l’interpella.
E : Attends, on n’a pas que ça à faire !
T : Qu’est-ce qui te prend ? La terre s’ouvre pour toi et tu n’es pas curieux de savoir pourquoi ?
E : Si mais…
Z : Mais tu as d’autres préoccupations en tête ces temps-ci…Allez, Esteban, Tao a raison, la spirale n’attendait que toi pour s’ouvrir, on ne va tout de même pas refuser l’invitation ! En tout cas, moi, j’y vais !
E : Attends ! Je passe le premier !
T : C’est vrai ça, honneur à l’élu ! Eh eh eh ! Indali, tu viens ?
Indali hésita un peu, puis prit la main que lui tendait Tao. Tous s’enfoncèrent dans le sol, Esteban en tête. L’escalier plongeait profondément dans les entrailles de la terre. Indali était fascinée par son reflet qui apparaissait dans les parois d’orichalque incurvées. Elle laissait glisser sa main contre le métal éclatant. Enfin, l’escalier déboucha sur un couloir, qui menait à une pièce circulaire. Une lumière irréelle irradiait des murs, éclairant cette pièce souterraine. Esteban n’y avait pas plus tôt fait un pas que la porte se referma derrière lui, l’isolant des autres qui s’apprêtaient à entrer.

Z : Esteban !
Elle se précipita contre la paroi et entreprit de la frapper de ses poings, prise d’une angoisse incontrôlable. Tao intervint aussitôt.
T : C’est inutile, Zia, et je suis sûr qu’il ne craint rien, tu ne crois pas ? On dirait que cet escalier ne devait être emprunté que par un seul élu, après tout…J’espère simplement que notre présence ne le met pas en danger. Tu te rappelles, à Pékin, quand j’ai absolument voulu vous suivre sous terre ?
Zia se retourna vers lui, furieuse.
Z : Tu n’as pas autre chose à dire pour me rassurer ?
T : C’est vrai, c’est pas très malin, excuse-moi…Indali, ça va ?
Indali était interdite, et sentait la panique la gagner, mais elle répondit par l’affirmative à Tao.
T : Bon, et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?
Z : Que veux-tu qu’on fasse ? Il ne nous entend pas, je ne vois aucun mécanisme pour ouvrir cette porte…
I : Il y en a peut-être un de son côté. Il va nous ouvrir dès qu’il le pourra.
T : Hum…bien pensé, Indali. Mais si tu veux, on peut remonter.
I : Non, ça va, attendons ici.
Z : Indali a raison, il n’y a que ça à faire.

Esteban s’était retourné aussitôt que la porte s’était refermée derrière lui, et comme Zia sa première réaction avait été de frapper la paroi d’un coup de poing rageur. Puis il avait rapidement examiné la surface et ses abords à la recherche d’un mécanisme, mais n’avait rien remarqué. Il finit par se retourner pour regarder où il se trouvait et fit un pas en avant. Aussitôt, le silence qui régnait dans la pièce circulaire fut rompu par une voix masculine.
- : Je souhaite la bienvenue à notre descendant. Cette installation a détecté la présence d’un fils de l’Atlantide. La porte fut ensuite verrouillée pour interdire l’accès aux informations capitales que nous devons te transmettre.
E : Ce sont mes amis, laissez les entrer !
- : par décret de notre roi Daryan premier, seul notre peuple est autorisé à entrer dans nos installations. Nous avons pour mission de te faire réparer notre pire erreur.
Un socle dorée au centre de la salle s’éleva. Posé dessus, un objet aux allures de pièce de puzzle apparut.

24_Salle de Nazca.png

- : Voici un fragment d’une carte qui te permettra de trouver notre plus dangereuse création. Elle fut conçue en période de guerre dans l’espoir d’y mettre un terme. Nous n’avons compris que trop tard notre erreur. Elle doit être détruite à tout prix, car entre de mauvaises mains, elle pourrait anéantir toute vie sur Terre. Bonne chance.
E : Mais ? Comment pourrais-je la détruire ? Et en quoi consiste cette arme ?
Mais la voix s’était tue. Esteban attendit mais n’obtint aucune réponse. Il fixait l’objet posé sur le socle, en proie à des sentiments contradictoires. La colère le gagnait, il finit par hurler.
E : Si vous croyez que je vais me plier à toutes vos injonctions !
Il se retourna vers la porte, et chercha fébrilement un moyen de sortir, mais l’inutilité de sa recherche s’imposa rapidement à lui. Il savait ce qu’il devait faire, même s’il aurait voulu ne pas le faire. Il se sentait piégé. Quelle idée de venir ici ! Il avait déjà eu assez de mal la veille à vaincre ses démons, et voilà que ses ancêtres refusaient de le laisser tranquille ! Brusquement, il alla s’emparer du fragment de carte et le serra dans sa main à s’en faire mal. Le socle s’enfonça dans le sol, puis la porte s’ouvrit.

Zia se précipita vers lui.
Z : Tu vas bien ? J’ai vraiment eu peur !
T : Boh, tu nous as juste fait une petite frayeur, on savait bien qu’on te reverrait ! Tu as trouvé un mécanisme pour ouvrir la porte ?
E : Non. Elle s’est rouverte toute seule.
Zia remarqua immédiatement le ton sombre d’Esteban, signe de sa contrariété. Elle allait lui demander ce qui n’allait pas, quand elle fut interrompue par la voix enthousiaste de Tao.
T : Eh, mais tu as trouvé quelque chose ! Fais voir ! Qu’est-ce que c’est ?
Esteban regarda l’objet qu’il venait de récupérer, puis le montra à Tao en haussant les épaules.
E : Oh, ça…c’est la clé de la porte.
T : T’es sérieux là ? La porte ? Quelle porte ? Celle-là ? Mais ?
E : Celle-là, oui…c’est en prenant ce truc que j’ai pu ressortir. C’était tout ce qu’il y avait à voir à l’intérieur. Remontons et partons d’ici.
Il s’engagea dans le couloir, laissant ses amis quelques secondes indécis sur la conduite à tenir. Manifestement, Esteban ne leur disait pas toute la vérité. Ils gravirent les marches de l’escalier à sa suite, perdus dans leurs pensées. Tao ruminait sa déception, et était bien résolu à en savoir davantage. Arrivés à la surface, Zia et Tao rejoignirent leur ami qui s’était assis à côté d’un des pieds du condor. Indali était restée en retrait. Pensive, elle contempla une dernière fois la spirale qui se refermait sur son secret, incompréhensible pour elle. Elle savait simplement qu’il existe des mystères qu’il ne faut pas essayer de percer, mais au fond d’elle-même, la curiosité le disputait au respect du sacré. Avec Tao, elle découvrait des possibilités incroyables, et elle avait soif de connaissance, même si elle se rendait compte que le savoir est parfois un poids difficile à porter.
Zia s’était approchée d’Esteban. Elle s’assit à côté du lui. Tao resta debout, bras croisés, dévoré par la curiosité. Il avait décidé de laisser Zia s’exprimer d’abord, mais il bouillait d’impatience.
Z : Esteban, quelque chose te tracasse, c’est inutile de nous le cacher. Qu’est-ce qui s’est vraiment passé en bas ?
Il resta silencieux quelque secondes. Puis il finit par leur parler à voix basse.
E : C’est une installation Atlante…
T : Atlante ? Comment ça ?
E: Oui, Atlante ! il n’y pas que l’empereur de Mu qui a laissé des traces de sa civilisation !
T : Ah, ben tu dois être content alors ! En voilà une bonne nouvelle ! Une installation où seul un Atlante peut pénétrer, sans avoir besoin des médaillons des élus, ça nous change !
Z : Tao !
E : C’est pas grave, excuse-moi, Tao, je sais pas ce qui m’a pris…
Z : En tout cas cette découverte n’a pas l’air de te faire plaisir.
Tao s’assit lui aussi à côté d’Esteban.
T : Je m’excuse aussi, vieux frère, il faut toujours que je m’emporte inutilement…Mais j’aimerais bien que tu nous en dises plus, tu me connais, une découverte pareille, ça réveille un nacal ! Tu te rends compte ? Une installation atlante !
Esteban le regarda, puis se mit à rire.
E : Le nacal est sur la piste…mais j’ai pas le droit de te parler.
T : Comment ça ? Les Atlantes font des cachotteries maintenant ?
E : Exactement.
Z : Que veux-tu dire ?
T : On aura tout vu ! Nous, les Muens, nous avons toujours partagé notre savoir avec vous !
E : Parle pour toi…et pour Zia…et pour les sept Sages…mais j’ai bien peur que nous n’ayons pas connaissance de toute l’histoire…
Z : Comment ça ? Qu’as-tu appris ?
Esteban soupira, puis se décida à parler. Il n’avait de toute façon aucune intention de garder ce fichu secret pour lui. Les précautions du roi Daryan n’avaient aucun sens. Ou plutôt, elles révélaient seulement une méfiance envers le peuple de Mu et envers les sept Sages qui ne lui plaisait pas du tout. Il tendit vers le ciel le fragment de carte.
E : Vous voyez cet objet ? Eh bien, c’est le premier morceau d’un puzzle que mes ancêtres m’ont enjoint de reconstituer afin de retrouver l’emplacement d’une machine de guerre formidable capable de détruire l’humanité. Et ils veulent que je la détruise.
T : Quoi ?! L’humanité ?!
Z : Esteban, dis-moi que…
Interdit, Esteban les regarda tour à tour. Il venait de se rendre compte de l’ambiguité de ses paroles, et cela fit surgir dans son esprit une autre pensée. Lentement, il répondit.
E : Non, bien sûr…Ils veulent que je détruise la machine, évidemment.
T : Ouf, tu m’as fait peur ! Je me disais aussi…les Atlantes ne sont pas aussi fous…Des têtes de mule, des têtes brûlées, d’accord, mais pas des fous…
Mais Zia scrutait le visage d’Esteban.
Z : Que comptes-tu faire ?
E : Que veux-tu que je fasse ? Je ne sais même pas où se trouve cette machine. Tu ne crois pas que j’ai autre chose à faire en ce moment que de courir après de nouveaux indices ? Sans compter que je n’ai aucune idée de la façon dont je pourrais détruire cette arme.
Z : Ils ne t’ont rien dit de plus là en bas ?
E : Ils…tu parles, tout ce que j’ai entendu, c’est une voix qui prétendait parler au nom du roi Daryan…
T : C’est qui celui-là ?
E : Comme si je le savais…en tout cas je pense qu’il vaut mieux oublier cette histoire pour l’instant.
T : Mais pourquoi ? On a besoin de toi, et hop, tu te défiles aussitôt ? tu ne crois pas que c’est important ?
Esteban se tut un instant. Il avait repris son air sombre. Il finit par murmurer, comme pour lui-même.
E : Pourquoi révéler l’existence de cette machine, si elle est si terrible ? Si elle est si bien cachée, qui pourra jamais la trouver ? Et pourquoi seul un Atlante aurait à s’occuper de ça ?
Z : Si c’est la paix qui est en jeu, pourquoi en effet les sept Sages ne nous ont-ils jamais parlé de cette machine ?
E : Peut-être parce qu’ils pensaient qu’elle était déjà détruite…et qu’il fallait désormais que les deux peuples et leurs descendants collaborent pour préserver l’héritage commun, un héritage de paix.
T : Tu ne crois tout de même pas qu’on voudrait que tu trouves cette arme pour qu’elle soit réactivée ?
Z : C’est à cela que tu as pensé tout à l’heure, n’est-ce pas ?
E : Je n’en sais rien...Mais je n’aime pas cette idée de réserver le secret à un Atlante, c’est tout. Cela n’a pas de sens.
T : Oui, ben de toute façon, on n’a qu’un morceau de puzzle pour l’instant.
E : Et si quelqu’un en avait un autre ?
T : Un autre Atlante ? Avec une autre pièce du puzzle ? Alors là…
Z : On ne sait jamais…
T : Ah ah ! Je crois que vous allez trop loin, ce roi Dayan n’a peut-être pas pu mettre en place un autre système d’accès à ses installations, ou il n’était pas au courant du projet des sept Sages, ou…
E : Le roi Daryan, Tao, pas Dayan !
Z : Ou il ne voulait pas collaborer avec les Muens…
T : Tu lui demanderas la prochaine fois que tu le verras ! Allez, de toute façon tu n’as pas la moindre idée de l’endroit où tu peux trouver un autre morceau de carte.
E : Exact.
Z : Alors inutile de te tracasser davantage.
E : Vous avez raison, mais j’aurai du mal à oublier cette histoire. On croit avoir fini la quête, puis on tombe sur un nouvel artefact de Mu, et maintenant ça ! Je commence à croire que nos ancêtres se servent de nous pour accomplir toutes leurs tâches inachevées, et je commence à en avoir assez ! Tout ce que je demande c’est de pouvoir vivre ma vie, avec toi, avec vous, est-ce vraiment trop demander ! On n’aurait jamais dû revenir ici !
Il tremblait. Zia se blottit contre lui dans l’espoir de le calmer un peu.
T : Dites, vous pensez qu’un système semblable repose sous chacun de ces géoglyphes ? en tout cas pas sous celui en forme de condor, il ne s’est rien produit il y a onze ans…
Z : Tao, tu es incorrigible !
T : Je suis juste curieux…vous imaginez, et si ce site était en fait atlante ? je me demande alors bien pourquoi le condor nous a amenés ici il y a onze ans…
Z : S’il porte la trace des deux civilisations, j’imagine qu’elles ont dû s’entendre pour laisser chacune leur marque… Dans ce cas, il n’y a aucun souci à se faire, la destruction de l’arme de guerre avait reçu l’approbation des Muens également.
E : Tu as peut-être raison…mais le message était bien destiné à moi seul, descendant du peuple Atlante.
T : Et on n’est pas plus avancés que tout à l’heure ! Bon, c’est décidé, ne parlons plus de ça ! Notre pauvre Indali n’ose pas approcher, je vais aller lui dire que tout va bien.
Il se leva et s’éloigna de quelques pas.
Z : Esteban, je comprends ce que tu ressens. Mais nous devons accepter ce qui nous arrive.
E : Ne t’inquiète pas, je ne me déroberai pas à mes devoirs, si les circonstances me placent face à mes responsabilités. Mais d’ici là, laisse-moi croire que je suis libre de choisir ma destinée. Et la prochaine fois que je vois une spirale dessinée par terre, j’évite de marcher dessus. Surtout si c’est avant le mariage.
Elle rit.
Z : Allons rejoindre Tao et Indali. Ils semblent être en grande discussion, je me demande de quoi ils peuvent bien parler.
En les voyant approcher, Indali ne put s’empêcher de les apostropher.
I : Esteban ! Zia ! C’est incroyable ! Tao a trouvé les plans d’un capteur de lumière, apparemment ça servirait à fixer sur un support une image que nous voyons, à un instant précis, et tout cela en pressant sur un bouton ! J’ai hâte qu’on commence à le fabriquer !
T : Indali, je t’avais dit que je voulais que ça soit une surprise !
I : Oh, c’est vrai, j’avais oublié ! Mais c’est tellement génial, que je voudrais que tout le monde le sache !
E : Ne t’inquiète pas, Indali, d’ici à ce que ça fonctionne, on a le temps d’oublier, et si ça fonctionne, ce sera une vraie surprise !
T : Esteban, comment oses-tu !
Tous éclatèrent de rire, et Tao se joignit à eux de bon cœur. L’humeur sombre d’Esteban semblait s’être envolée, et c’est tout ce qui comptait.

Ils repartirent pour le Vieux Pic. Vers midi ils survolaient le ravin dont ils avaient coupé le pont il y a de cela onze ans, le pont était toujours là, dans le même état… puis ils survolèrent la grande place de la cité avant de s’y poser.
Comme à chacune de leur visite tout le monde vint les accueillir avec la même fougue à les traiter comme les envoyés de leurs dieux. Comme toujours les enfants étaient aux premières loges. Quand Craka arriva, comme à son habitude la foule s’écarta devant lui.
C : Esteban, Zia, Tao, soyez les bienvenus.
Au même moment Indali s’écarta de derrière Tao, sa timidité était revenue, elle ne prononçait pas un mot et semblait particulièrement gênée de se trouver là, comme si elle n’était pas à sa place.
Esteban prit les devants, et la présenta au chef, qui lui souhaita chaleureusement la bienvenue.
Reconnaissante, Indali le remercia pour son accueil.
C : Vous arrivez juste pour l’heure du repas, vous joindriez vous à moi ?
Z : Avec plaisir.
T : Loin de nous l’idée de refuser une telle offre !
E : Tao, dit plutôt que tu as faim…
Ils suivirent Craka et firent honneur au repas, simple mais succulent. Puis vint le moment pour Esteban et Zia d’exposer leur situation, et de proposer leur invitation. Craka prit le temps d’une courte réflexion.
C : Je suis très honoré de votre offre, mais je ne peux pas accepter, je deviens trop vieux pour les voyages.
Z : Vraiment ? Vous savez, le trajet ne sera pas fatiguant et le condor est confortable.
C : Je comprends Zia, mais mon âge grandissant n’est pas le seul problème, mes obligations me retiennent ici. Avec la perte de la grotte et notre isolement presque total, les trajets sont devenus beaucoup plus longs. De plus, un message peut nous arriver à tout moment, et qui assurerait mes fonctions ? je suis donc dans l’impossibilité de quitter la cité. Mais ne vous en faites pas, je prierai pour vous.
E : Nous comprenons vos raisons Craka. Vous et votre peuple serez dans notre cœur le moment venu.
C : Décidément tu as bien changé Esteban, … quand je repense à l’enfant qui était parti en cachette du palais pour aller récupérer son médaillon malgré le danger que représentaient les Espagnols…
La conversation dura jusque dans la soirée, puis tout le monde partit vaquer à ses occupations.
Esteban et Zia choisirent de terminer cette journée par une promenade au clair de lune, tandis que Tao et Indali profitaient de leur solitude à deux près du cadran solaire, tournés aux trois quart l’un vers l’autre.

25_Tao et indali Sur la terrasse de cher cracka (Seb_RF).png

Tao restait silencieux à la regarder, elle était pensive, quant à lui il réfléchissait à ce que Zia lui avait dit au Mexique, que ses sentiments étaient sans aucun doute réciproques… Elle avait deviné si facilement pour les siens, et les intuitions de Zia s’étaient toujours avérées exactes. Son cœur battait la chamade à chaque fois qu’il était près d’Indali, mais si cette fois Zia avait tort, et si Indali ne le considérait que comme son meilleur ami, devait-il lui avouer son amour, leur relation ne changerait-elle pas ? Ses doutes le tiraillaient, il n’oserait jamais le lui dire, jamais il ne mettrait en jeu son amitié avec elle, il préférait de loin rester seulement «amis » que de la perdre.
Elle intervint, le stoppant dans ses pensées…
I : Dis Tao ?
T : Oui ?
I : Tu ne m’as jamais raconté comment vous aviez trouvé le condor, tu m’avais déjà parlé du pays inca mais rien de plus…
Tao passa une petite heure à tout lui expliquer dans le détail, du puits concernant Intie et Coyolite jusqu’à l’éruption…
De leur côté, Esteban et Zia restaient collés l’un à l’autre ; Zia reposait sa tête contre celle de son fiancé, tous deux étaient pensifs sous le regard de la lune, sur la montagne à l’endroit où ils avaient rencontré Mayuca pour la première fois ; aucun des deux ne disait mot.

27_Esteban Zia sous la lune au vieu pic (Seb_RF).png

Jusqu’à ce que Zia rompe le silence…
Z : Esteban, je me demandais… On est passé au nouveau monde en premier, mais par où comptes tu poursuivre pour nos prochaines destinations?
E : Je ne sais pas, il nous reste encore la Chine, le Japon et l’Arabie, mais j’ai n’ai pas d’avis, je te laisse choisir.
Z : Tu ne m’es pas vraiment d’une grande aide avec cette réponse… Bon soit, on demandera à nos deux tourtereaux demain matin…
Esteban se leva, prêt à rentrer, il était tard et il y avait pas mal de marche… mais Zia restait assise, toute pensive…
E : Zia… tu viens, on ne sera jamais rentrés sinon…
Z : Je n’ai pas envie, je suis trop fatiguée pour rentrer… Et si on passait la nuit ici ?…
E : Mais qu’est-ce que tu racontes, ce n’est pas un lieu pour passer la nuit, il n’y a que des rocher ici…
Zia fronça les sourcils, ce qui le fit changer d’attitude. Esteban se rassit à côté d’elle avant d’enlever sa chemise, et de l’installer comme oreiller de fortune, il n’était pas question qu’il la laisse dormir directement sur le roc ; pendant ce temps sa fiancée le regardait torse nu, souriante, ce qu’Esteban ne remarqua point. Ce dernier s’allongea, la tête sur sa moitié de chemise, Zia sourit de plus belle puis s’empressa de se mettre à plat ventre sur son compagnon en le regardant droit dans les yeux…
E : Ah, et pour ça tu as de l’énergie…
Z : Je ne serai jamais fatiguée pour m’amuser avec toi !
E : Mais bien sûr, c’est ça, dis plutôt que tu m’as eu… tu sais, on aurait très bien pu en faire autant sur bon un lit douillet…
Z : L’ambiance n’aurait pas été la même, et ici on est seuls… j’espère que Tao va finir par se déclarer, je serai moins gênée pour lui…
E : Tu le connais, si on attend qu’il fasse le premier pas on n’est pas sorti de l’auberge, mais on ne peut pas le forcer, et tu sais je le comprends, si tu savais combien je doutais d’avoir la moindre chance avec toi, même si maintenant je me rends compte de l’idiotie de cette pensée.
Ils continuèrent de discuter quelque temps avant de tomber de fatigue aussi bien l’un que l’autre.
Tao et Indali avaient fini par rentrer au condor. Dans le laboratoire, Tao s’était endormi sur les plans du capteur de lumière, Indali tenait à peine debout, elle lui mit une couverture sur le dos avant de partir se coucher dans sa chambre.

Le lendemain, Esteban et Zia réapparurent, main dans la main. Tao ne s’était même pas aperçu de leur absence, quant à Indali elle n’osa faire aucune réflexion. Les voyant ainsi si proches, en lancent un regard furtif vers Tao elle se prit seulement à rêver qu’elle pourrait bientôt se comporter aussi librement bientôt. Après une rapide discussion, il fut décidé que la prochaine destination serait la Chine.
Dernière modification par Seb_RF le 25 avr. 2017, 11:08, modifié 1 fois.
présentation : viewtopic.php?p=72423#p72423
note serie:
MCO1: 18/20

Trahison/Insulte totale:
MCO2: 6/20
MCO3: 4/20

Fanarts: viewtopic.php?f=14&t=2301 :x-):
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