Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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TEEGER59
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Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 30 sept. 2018, 14:37

Prologue.

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:Mendoza: : Ils avaient raison. (Pensée).
Mendoza songea à tous ceux qui disaient qu'un nouveau-né, ça change la vie. Il bâilla, épuisé par une série d'interminables nuits à bord du condor, entrecoupées par les réveils de sa petite fille, Isabella se levant pour la changer ou la nourrir.
Contrairement à ce que craignait son homme, l'aventurière se remit très vite de son accouchement. Trois jours après, elle était debout et la santé parut lui être revenue. Son lait semblait convenir à merveille au bébé, il n'était donc pas nécessaire de recourir aux services d'une nourrice de retour à Barcelone. Elena promettait d'être une enfant sage et heureuse de vivre: elle gazouillait beaucoup, pleurait peu, et même pas du tout car, lorsqu'elle piquait une colère, ses yeux à la nuance encore incertaine demeuraient secs.
:Mendoza: : Elena... Je murmure pour la première fois ce nom. Je suis intimidé devant ce nouveau personnage sur la terre qui est toi. Tu dors. Tu rêves. Tu vis entre Isabella, les enfants, et ce joli animal brailleur qu'on appelle perroquet. Plus tard tu me connaîtras. Grandis, mais pas trop vite, ma puce. Bientôt tu ouvriras les yeux. Quelle surprise, le monde! Tu t'interrogeras jusqu'à la fin sur lui. Isabella est ta maman. Tu verras qu'on ne pouvait pas choisir mieux, toi et moi... (Pensée).
Devant sa petite merveille, le capitaine n'était plus qu'adoration. Quand il la tenait dans ses bras et caressait, du bout d'un doigt, les fines mèches de cheveux bruns rabattues en avant qui couvraient à peine son crâne rosé, une telle vague d'amour l'enveloppait qu'il oubliait un instant sa fatigue.

260.PNG

Il ne pouvait s'empêcher de la dévisager avec une immense fierté. Cette minuscule créature, aux lèvres en bouton de rose, aux petits bras et petits doigts potelés, ressemblait à ses parents. Une moue amusée lui rappelait également Miguel. Il n'y avait pas à discuter: les traits minuscules étaient l'exacte réplique de ceux de son frère.
Tant qu'Elena s'agitait, criait, tétait, d'incessants mouvements rendaient la ressemblance moins frappante, mais, au repos, avec cette mimique, c'était aveuglant!
Un traité d'escrime posé sur les genoux, Isabella était confortablement assise en face de lui. Encore une heure et elle pourrait aller s'allonger.
L'aventurière avait établi son emploi du temps en fonction de sa fille. Quand celle-ci dormait, elle devait faire de même. Isabella avait la chance de pouvoir s'endormir et se réveiller à volonté et cela lui suffisait pour être efficace. Décomposant ses récupérations par des couples d'heures volées ça et là dans la journée, elle arrivait à se reposer.
À la demande de Mendoza, Estéban ouvrit la vitre du condor. Le capitaine s'adressa alors au bébé:
:Mendoza: : Fille coiffée, voici monseigneur du Soleil qui vient saluer la terre d'Espagne. Regarde-le quand tu le pourras, et, quand plus tard tu seras empêtrée en quelque doute, ne sachant ce qu’il faut faire pour agir bien, demande-lui conseil. Il est clair et chaud. Sois sincère comme il est clair, et bonne comme il est chaud.
Pour la troisième fois, la jeune mère avait essayé de relire le début du chapitre sur les ouvertures en estoc, annoté de Ponce de Perpignan et Pedros de Torre, maîtres-escrimeurs espagnols du XVème siècle. Elle comprenait les mots, brillants d'érudition, mais ils refusaient de s'imprimer dans la texture de son cerveau. Elle referma le livre quand Elena se mit à râler.
:Laguerra: : Mon chéri, tu prêches un sourd. C'est l'heure de manger. Viens, ma fille.
Et Isabella lui offrit ses beaux flacons de nature.
Dans le cockpit flotta des parfums de lait, de talc et de linge propre.

Huit ans plus tard.

En ce temps-là, Gand, la noble, refusa de payer sa quote-part de l’aide que lui demandait son fils Charles. Elle ne le pouvait, étant, du fait de l'Empereur, épuisée d’argent. Ce fut un grand crime. Il résolut d’aller lui-même châtier. Car le bâton d’un fils est plus que tout autre douloureux au dos maternel.
François au Long-Nez, son ennemi, lui offrit de passer par le pays de France. Charles le fit, et, au lieu d’y être retenu prisonnier, il fut fêté et choyé impérialement. C’est un accord souverain entre princes de s’entraider contre les peuples.
Charles Quint s’arrêta longtemps à Valenciennes sans donner nul signe de fâcherie. Gand, sa mère, vivait sans crainte en la croyance que l’empereur, son fils, lui pardonnerait d’avoir agi selon le droit. Le veuf arriva sous les murs de la ville avec quatre mille chevaux. D’Albe l’accompagnait, comme aussi le prince d’Orange. Le menu peuple et ceux des petits métiers eussent bien voulu empêcher cette entrée filiale et mettre sur pied les quatre-vingt mille hommes de la ville et du plat pays. Les gros bourgeois s’y opposèrent par crainte de la prédominance du populaire. Gand eût pu cependant ainsi hacher menu son fils et ses quatre mille chevaux. Mais elle l’aimait, et les petits métiers eux-mêmes avaient repris confiance. L'Empereur l'aimait aussi, mais pour l'argent qu'il avait d'elle en ses coffres et qu'il voulait avoir encore.
S'étant rendu maître de la ville, il établit partout des postes militaires, fit vaguer, par Gand, des rondes de jour comme de nuit. Puis il prononça, en grand apparat, la sentence de la ville.
Humiliés, les plus notables bourgeois durent, en sous-vêtements et la corde au cou, venir devant son trône, faire amende honorable. Gand fut déclarée coupable des crimes les plus coûteux, qui sont : déloyauté, infraction aux traités, désobéissance, sédition, rébellion et crime de lèse-majesté. L’empereur déclara abolis tous les quelconques privilèges, droits, franchises, coutumes et usages, stipulant en engageant l’avenir, comme s’il eût été Dieu, que dorénavant ses successeurs à leur venue à seigneurie jureraient de ne rien observer, sinon la "Caroline Concession" de servitude octroyée par lui à la ville.
Il fit raser l’abbaye de Saint-Bavon, pour y ériger une forteresse, d'où il put, à l'aise, percer de boulet le sein de sa mère.
En bon fils pressé d’hériter, il confisqua tous les biens de Gand, revenus, maisons, artillerie, munitions de guerre.
La trouvant trop bien défendue, il fit abattre la Tour Rouge, la tour au Trou de Crapaud, la Braampoort, la Steenpoort, la Waalpoort, la Ketelpoort et bien d’autres ouvrées et sculptées comme bijoux de pierre.
Quand, après, les étrangers venaient à Gand, ils se disaient:
:?: : Quelle est cette ville plate et désolée dont on chantait merveille?
Et ceux de Gand répondaient:
:?: : L’empereur Charles vient d’ôter à la ville sa précieuse ceinture.
Et ce disant, ils avaient honte et colère. Et des ruines des portes, l’empereur tirait des briques pour ses forteresses.
Il voulait que Gand fût pauvre, car ainsi elle ne pourrait par labeur, industrie ni argent, s’opposer à ses fiers desseins. Il la condamna donc à payer sa part refusée de l’aide de quatre cent mille florins carolus d’or, et de plus, cent cinquante mille carolus pour une fois et chaque année six mille autres en rentes perpétuelles. Elle lui avait prêté de l’argent: il devait lui en payer une rente de cent cinquante livres de gros. Il se fit, par force, remettre les titres de la créance, et payant ainsi sa dette, il s’enrichit réellement.
Gand l’avait, en maintes occasions, aimé et secouru, mais il lui frappa le sein d’un poignard, y cherchant du sang, parce qu’il n’y trouvait pas assez de lait.
Puis il regarda Roelandt, la belle cloche, fit pendre à son battant celui qui avait sonné l’alarme pour appeler la ville à défendre son droit. Il n’eut point pitié de Roelandt, la langue de sa mère, la langue par laquelle elle parlait à la Flandre. Roelandt, la fière cloche, qui disait d’elle-même:
🔔: Quand je tinte, c’est qu’il brûle.
Quand je sonne, c’est qu’il y a tempête au pays de Flandre.

Trouvant que sa mère parlait trop haut, il enleva la cloche. Et ceux du plat pays dirent que Gand était morte en cette année 1540 parce que son fils lui avait arraché la langue avec des tenailles de fer.

☼☼☼

Ces jours-là, qui furent jours de printemps clairs et frais, lorsque la terre était en amour, Isabella allaitait son dernier-né, près de la fenêtre ouverte. Mendoza fredonnait quelque refrain en revenant du dehors, tandis que le grand frère de Joaquim avait coiffé le chien d’un couvre-chef judiciaire. La pauvre bête jouait des pattes comme s’il eût voulu rendre un arrêt, mais c’était pour se débarrasser de sa coiffure.
Soudain, le garçonnet ferma la fenêtre, courut dans la pièce, sauta sur les chaises et les tables, les mains tendues vers le plafond. Ses parents virent qu’il ne se démenait si fort que pour atteindre un oiselet tout mignon et petit qui, les ailes frémissantes, criait de peur, blotti contre une poutre dans un recoin du plafond.
Le cadet d'Elena allait se saisir de lui, lorsque Mendoza, parlant vivement, lui dit:
:Mendoza: : Pourquoi sautes-tu ainsi, Pablo?
Pablo: Pour le prendre, le mettre en cage, lui donner des graines et le faire chanter pour moi.
Cependant l’oiseau, criant d’angoisse, voletait dans la pièce en heurtant de la tête les vitraux de la fenêtre.
Pablo ne cessait de sauter. Son père lui mit pesamment la main sur l’épaule:
:Mendoza: : Prends-le, mets-le en cage, fais-le chanter pour toi, mais, moi aussi, je te mettrai dans une cage fermée de bons barreaux de fer et je te ferai aussi chanter. Tu aimes à courir, mon grand? Tu ne le pourras plus. Tu seras à l’ombre quand tu auras froid, au soleil quand tu auras chaud. Puis un dimanche, nous sortirons ayant oublié de te donner de la nourriture et nous ne reviendrons que le jeudi. Au retour, nous te retrouverons mort de faim et tout raide.
Isabella se mordit la lèvre inférieure lorsque son fils s’élança.
:Laguerra: : Que fais-tu?
Pablo: J’ouvre la fenêtre.
En effet, l’oiseau, qui était un chardonneret, sortit par là, jeta un cri joyeux, monta comme une flèche dans l’air, puis allant se percher sur un arbre voisin, se lissa les ailes du bec, se secoua le plumage, et se fâchant, dit en sa langue d’oiseau, mille injures au petit garçon.
Mendoza lui dit alors:
:Mendoza: : Laisse chacun aller au soleil quand il a froid, à l’ombre quand il a chaud. Et que Dieu juge Sa Sainte Majesté ton grand père qui, ayant enchaîné la libre croyance au pays de Flandre, vient de mettre Gand la noble dans une cage de servitude.

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 30 sept. 2018, 22:28

Suite.

Encore le cri de guerre.

Les Gantois auraient certes préféré que François 1er fit prisonnier son ennemi. Combien furent-ils à avoir la tête tranchée? Les chiffres des chroniqueurs oscillaient entre neuf et vingt-six, selon leur nationalité.
La révolte matée, l'empereur, ainsi que l'avait promis le roi de France, étudia des propositions pour une paix définitive. Il offrit de donner au duc d'Orléans la main de sa fille Marie avec pour dot les Pays-Bas, la Franche-Comté et le Charolais. Charles Quint espérait ainsi créer un nouvel État au nord de la France au profit du dernier fils de François, qui était au plus mal avec le dauphin Henri.
Mais la Savoie et le Piémont devaient être rendus à leur duc, vassal du Saint Empire.
Le vainqueur de Marignan refusa.
Celui-ci avait le défaut de se laisser mener par les événements, plutôt que de les conduire. Cette fois, il ne saisit pas au bond la proposition impériale. Peut-être parce qu'il n'y croyait qu'à moitié... Peut-être aussi parce que le prince de la maison de Habsbourg ne fit aucune allusion au Milanais, considérant le duché définitivement perdu pour la France. François 1er, avec une sagesse dont l'Histoire devra lui être reconnaissante, ne désirait pas faire de son fils cadet un nouveau duc de Bourgogne, un nouveau rameau de la maison de France, qui se dresserait assurément, un jour plus ou moins lointain, contre l'autorité du futur Henri II ou de ses successeurs.
Cependant, le roi ne voulait pas rompre les ponts, alors que ceux-ci venaient d'être jetés entre les beaux-frères irréconciliables, et les ambassadeurs allaient devoir reprendre leurs palabres... Sans succès. En somme, l'escalier de Chambord que les deux souverains avaient gravi et descendu ensemble quelques mois plus tôt, ces révolutions où l'on se voyait et s'observait sans se rencontrer étaient bien l'image symbolique de leurs relations...
Le roi estima que Montmorency fut le grand responsable de cet échec. Le connétable, bien qu'ayant retenu Isabella à Amboise, fut le partisan d'une étroite alliance avec Charles Quint. N'avait-il pas affirmé que Milan serait rendu à la France? Quelle déception! Il fallait ajouter que, par malchance, Anne de Montmorency était franchement détesté par Anne de Pisseleu, la duchesse d'Étampes. Hypocrite, la favorite du roi jetait sournoisement de l'huile sur le feu et, avec des insinuations habiles, sapait la confiance du monarque. Marguerite de Navarre aussi n'aimait guère cet homme et influençait son frère. Ayant deux femmes contre lui, le connétable ne pouvait lutter, d'autant plus que François voyait d'un fort mauvais œil l'amitié que son fils Henri portait à celui qui l'avait initié à l'art militaire... Anne de Montmorency se retira sagement à Chantilly, en attendant des jours meilleurs.

☼☼☼

Quatre ans plus tard.

:Laguerra: : Quel bel été nous aurons eu cette année!
Sur son corset rouge sang, elle portait un épais devantier en toile de chanvre qu'elle avait tissé elle-même. L'aventurière avait troqué sa rapière contre une quenouille. Mais de solides gants de cuir lui protégeaient toujours les mains.
Donã Carmina et Jesabel, les deux servantes qui l'aidaient à carder la laine des moutons de la propriété, étaient équipées de la même manière.
Assises sous le fort jacaranda qui ombrageait le centre de la cour carrée bordée par les bâtiments d'habitation et les dépendances, les trois femmes travaillaient en bavardant. Posé entre elles sur le sol, un drap propre recueillait la laine traitée. Les toisons, préalablement lavées à l'eau du fleuve, attendaient dans des paniers d'osier le moment d'être démêlées. Le cardage se faisait à l'aide de chardons à foulon récoltés chaque année au revers des talus ou dans des pâtis pierreux. Isabella trouvait qu'ils peignaient mieux la laine que les brosses à pointe de fer utilisées par certains.
Carmina: Il n'y a pas un souffle d'air.
L'ancienne camériste de Lourdes, aux gestes rapides et assurés, aimait parler.
Carmina: Aucun flocon ne voltige. Pour nous autres, c'est une chance, mais dans les cuisines il doit faire une chaleur infernale!
Jesabel: On comprend que les cuisiniers aient choisi San Lorenzo (saint Laurent de Rome) pour patron.
Les vingt-quatre ans rieurs de la jeune femme s'amusaient de tout.
Jesabel: Quand ils sont par trop rôtis d'un côté, il ne leur reste, comme lui sur son gril, qu'à se retourner de l'autre!
:Laguerra: : C'est une dure besogne.
D'un revers de main, elle essuya la sueur qui coulait sur son front.
Retenu par un linge noué autour de sa tête afin de le préserver des brins de laine qui auraient pu s'y accrocher, son chignon pesait encore plus lourd que d'ordinaire et lui tenait chaud.
Sous cette coiffure, la peau très claire du visage conservait une fraîcheur dont Isabella ne laissait pas de se sentir fière. Ainsi épurés et dépouillés de leurs rondeurs d'autrefois, ses traits, plus fermement modelés, révélaient toujours un caractère où décision et fermeté n'excluaient pourtant ni sensualité ni une certaine violence intime. La bouche aux lèvres charnues compensait un nez un peu trop fin. Les yeux noirs, en forme d'amande, éclairaient les joues aux pommettes saillantes que de fines rides striaient aux coins des paupières.
Par terre, contre le banc de bois circulaire entourant le tronc de l'arbre à huitres, sa dernière-née, Paloma, âgée de dix-huit mois, dormait dans un berceau d'osier.
D'un mouvement du pied, Isabella pouvait bercer la petite fille dont les boucles brunes étaient collées sur le front par la transpiration.
Tout près d'elle aussi, mais de l'autre côté, Elena était assise sur un coussin en peau de chèvre bourré de paille et jouait avec des liserons blancs et des feuilles de fougère. Elle les avait posés dans un petit panier d'écorce qu'elle transportait partout avec elle.
En cette enfant-là, Isabella retrouvait son propre goût pour les contes ou les histoires imaginaires. Elle lui en racontait le plus souvent possible et constatait avec satisfaction qu'Elena semblait parfaitement à l'aise dans l'univers des légendes qu'elle avait elle-même tant aimées.
Cependant, tout en se félicitant de la voir douée pour le rêve et la fantaisie, elle tenait à lui faire sentir la nécessité de retrouver la réalité, au-delà des fables.
:Laguerra: : Ma chère petite fille...
Elle l'interpella soudain, sans interrompre pour autant son ouvrage.
:Laguerra: : ... Ma chère petite fille, je t'ai déjà souvent expliqué que, sur terre, tout était signes et symboles. Connais-tu, par exemple, la destination de chacun de tes doigts?
Elle désigna de son poing ganté la main déliée d'Elena qui secouait la tête en signe d'ignorance.
Les larges yeux de l'enfant semblaient toujours éclairés de l'intérieur par quelques-unes des particules d'or que son père avait cherché dans le nouveau monde.
:Laguerra: : L'auriculaire, symbolise la foi et la bonne volonté. L'annulaire, la pénitence. Le majeur, la charité, c'est-à-dire l'amour. L'index, la raison qui nous montre le chemin. Et le pouce, qui est seigneur, représente le principe divin.
Elena: Maman, je ne savais pas qu'il y avait tant de choses dans mes doigts. Ils font si souvent des bêtises!
Quand elle souriait, l'or s'égayait dans ses prunelles.
Isabella l'attira contre elle et l'embrassa fougueusement. À sa naissance, cette enfant-là avait reçu un privilège exorbitant. Elle était la grâce et la finesse mêmes, disait toujours ce qu'il fallait dire, faisait ce qu'il fallait faire, possédait le don inné de plaire, séduisait le plus innocemment du monde. Auprès d'elle, on prenait conscience d'un bien étrange mystère: celui du charme.
Un bruit de grelots retentit soudain en provenance du chemin. Pierreux, mais bien tracé, il longeait le pied du coteau et passait derrière les bâtiments de l'hacienda groupés autour de la cour qu'ils enserraient sur trois côtés.
De l'emplacement où se tenaient les cardeuses, on ne pouvait rien voir de ce qui provenait de cette direction. En effet, les trois femmes tournaient le dos aux arrivants. Installées face à la grille ouverte sur le verger, la chènevière, et, tout au bout de l'étendue herbue qui descendait en pente douce vers le Llobregat, le lavoir au toit de chaume enfoui sous les arbres, elles ne reconnurent les visiteuses qu'à leur entrée dans la cour.
Deux ânes gris, montés respectivement par Raquel et Zia, s'avancèrent de leur pas sec et martelé jusqu'au puits qui se trouvait devant la maison d'habitation.
Depuis que Juan et Isabella étaient venus s'installer non loin de Barcelone, sur les terres de Miguel, les relations étroites n'avaient jamais cessé de grandir entre la bru et la belle-mère.
:Laguerra: : La canicule ne vous a pas fait hésiter à venir jusqu'ici, Raquel.
Isabella s'était levée pour aller accueillir les nouvelles venues.
Raquel: Par ma foi, j'aime mieux filer ma quenouille en votre compagnie qu'en celle de ma voisine! Depuis la mort de son mari (que Dieu le garde!), elle se montre de plus en plus tatillonne et autoritaire. Je ne supporte pas de la voir tyranniser sous mes yeux son pauvre fils, tout perclus de douleurs par le travail dans les vignes!
La mère de Juan descendit de sa monture. Zia en fit autant, conduisit les deux ânes à l'écurie où une place leur était réservée et vint rejoindre les cardeuses. Deux sellettes furent rajoutées aux sièges déjà occupés. Elles y prirent place. Après avoir embrassé ses deux petites filles, Raquel dit:
Raquel: Vous avez de beaux enfants.
:Laguerra: : Merci Raquel.
Donã Carmina, qui suivait son idée, soupira:
Carmina: Moi, je n'aurai jamais de petits-enfants. Jesabel restera célibataire.
Elle s'épongea le front avec un pan de son voile de lin. Depuis son retour d'âge, elle était la proie de bouffées de chaleur qui l'incommodaient à tout moment. Son teint s'enflammait soudain, sa grosse face ronde se congestionnait et lui faisait s'éventer avec le premier objet qui lui tombait sous la main.
:Laguerra: : Si l'entêtement de votre mari n'avait pas prolongé ses fiançailles stupides au-delà de ce qui est raisonnable, il y a longtemps qu'elle en serait dégagée et qu'elle aurait pu nouer d'autres liens.
L'aventurière se tourna vers l'intéressée.
:Laguerra: : Il faudra bien, un jour ou l'autre, que tu finisses par rompre. Sur mon salut, une telle situation est tout à fait incongrue!
Raquel: Vingt ans! Par tous les saints, qui a jamais entendu parler d'une chose pareille!
Raquel s'exclamait. Elle aimait bien s'apitoyer sur le sort d'autrui.
Carmina: C'est en effet sans exemple, du moins à ma connaissance. Je me serais volontiers passée qu'une telle étrangeté se produisît chez moi!
La tête basse, fort pâle, Jesabel restait muette. Son regard demeurait fixé au sol.
Carmina: Eh bien ma fille! Dis quelque chose...
D'une voix vibrante en dépit des tentatives qu'elle faisait pour conserver une apparence de calme, elle déclara:
Jesabel: Je refuse cette union. Père n'a pas le droit de me marier contre mon gré. Vous savez bien qu'il n'y a mariage que s'il y a consentement mutuel. Nous ne sommes plus au temps des Romains et il ne m'unira pas de force à un homme dont je ne veux pas!
Incapable de garder son sang-froid plus longtemps, elle ajouta:
Jesabel: On nous a fiancés quand je n'étais encore qu'une enfant. Je ne savais pas ce que je faisais!
Raquel: Il est plus que temps de reprendre ta parole quoi que puisse en penser ton père. Personne ne devrait encore faire mention d'un projet manqué, vieux de plusieurs lustres!
En piquant dans le creux de son bras le bâton de son fuseau garni de la boule de laine et en se mettant à tordre le fil avec rancune, Carmina annonça:
Carmina: Je ne cesse de le répéter à Luis. Mais vous le connaissez! Il a décidé que ce mariage aurait lieu, même si Jesabel, avant de céder, devait atteindre un âge canonique! Satan lui-même ne parviendrait pas à le faire renoncer à son idée!
Raquel: Que tout condamne, Donã Carmina, tout! Ramon le premier. Le prétendant de Jesabel ne vit-il pas depuis des années en concubinage avec une fille de Badalona?
Jesabel, qui fulminait encore, lâcha:
Jesabel: Avec celle-là et beaucoup d'autres, soit dit sans mentir.
Rouge de colère, elle se leva subitement et s'éloigna pour aller se calmer.
Zia, mariée quant à elle à Estéban depuis cinq ans et bien aise de l'être, s'écria:
:Zia: : En voilà un qui aura passé son existence à courir après les femelles!
:Laguerra: : Tout lui est bon... ce n'est pas un parti pour une demoiselle comme votre fille.
Carmina haussa les épaules d'un air douloureux.
Carmina: Vous prêchez une convertie. Mais que voulez-vous que j'y fasse, señora Mendoza? J'ai le mari le plus têtu au monde!
Elle soupira derechef.
Carmina: Nous n'aurons pas de descendants...
:Zia: : Mais pourquoi s'acharner à vouloir Ramon pour gendre! Avec un époux de son choix, Jesabel pourrait encore avoir des enfants. Elle n'a qu'un an de plus que moi, après tout! À vingt-quatre ans, une femme n'a pas dit son dernier mot.
Carmina: Sans doute, Zia, mais si elle refuse de se marier avec lui, elle ne parle non plus de personne d'autre et ne semble pas désireuse de s'unir à qui que ce soit. Elle est si jalouse de sa liberté qu'elle pourrait bien préférer vivre fille et seule plutôt que de dépendre d'un homme, si bien fût-il!
:Zia: : Je n'en suis pas aussi certaine que vous, Donã Carmina...
Carmina: Que veux-tu dire?
:Zia: : Eh bien, elle m'a avoué qu'un homme lui tourne autour...
Carmina: Qui?
:Zia: : Elle n'a pas voulu me dire de qui il s'agissait. Il est vrai que je ne la vois guère, que nous demeurons de longs mois sans nous rencontrer. Ah!, ce n'est plus comme autrefois... Depuis mon mariage, nos rapports ont changé. Non pas que nous nous aimions moins. Non, ce n'est pas cela. Mais tout est différent. Elle vit ici. Moi je suis prise par mes obligations au monastère... Je suis moins disponible.
:Laguerra: : C'est également mon cas. Je suis dévorée par les enfants, l'hacienda, Juan...
L'aventurière laissa tomber ses mains sur ses genoux. À ses pieds, la laine cardée se gonflait comme un nuage d'été. Elena continuait à jouer avec ses liserons et ses feuilles de fougère transformés par son imagination en dames et chevaliers. Dans le silence qui avait suivi la déclaration de sa mère, la petite fille dit:
Elena: Joaquim voulait tout à l'heure m'emmener voir Tao parce qu'il s'est mis en tête de m'apprendre à jouer du pipeau. J'ai refusé. Je n'aime pas la musique autant que lui. Je préfère rester ici à me raconter des histoires.
Tout en parlant, elle inclinait la tête sur son épaule et une fossette creusait sa joue droite.
:Laguerra: : Ton petit frère est fort bien avec Tao, mon rayon de soleil. Il ne peut avoir meilleur maître pour le guider.
Tout en recommençant à manier avec dextérité le gros chardon sur la toise laineuse, dont l'odeur de suint subsistait en dépit du lavage dans le fleuve, elle s'adressa à sa belle-mère:
:Laguerra: : Je me reproche de trop aisément me complaire en la compagnie de cette petite fée, alors que je ne sais plus comment me comporter avec Pablo. Malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à trouver un terrain d'entente avec ce pauvre enfant. Il a tellement changé en deux ans...
Raquel: Il a des excuses...
:Laguerra: : Dieu sait que je ne l'oublie pas et que je fais tout pour éviter de le blesser! Mais ce grand malheur qui lui est advenu paraît l'avoir détaché de nous. Je ne comprends pas pourquoi. Il fuit notre logis et passe son temps, sous prétexte de perfectionner son goût pour le dessin, chez la femme du panetier qui lui donne des leçons.
Raquel: Le chien qui l'a attaqué était le vôtre. Peut-être vous en veut-il simplement pour cette raison-là.
:Zia: : Quelle chose affreuse! Je le reverrai toujours après que cette bête lui eut à moitié dévoré le mollet... Ce n'était pas beau à regarder... Tout le monde ici croyait qu'il n'y survivrait pas. Si Estéban et moi n'avions pas décidé de renoncer aux pouvoirs des cités d'or, nous aurions pu l'amener à Agartha. L'aqua vitae lui aurait été d'un grand secours...
:Laguerra: : J'ai tant prié, tant prié, tant supplié Notre Dame!... À présent, je ne sais plus si cette guérison qui l'a laissé abîmé à jamais fut un bien... Si je dois remercier la Mère du Sauveur de m'avoir exaucée.
Raquel: Dieu vous l'a laissé. Ceux qu'Il reprend dans leur enfance sont ses anges et ne font que traverser nos vies.
:Laguerra: : Je sais...
Les lèvres de l'aventurière tremblèrent soudainement.
:Laguerra: : Je sais...
Sur les six enfants qu'elle avait portés en douze ans, quatre lui restaient. Un de ses fils, le jumeau de Pablo, était mort de maladie infantine, en bas-âge, trop petit pour qu'elle l'ait véritablement connu, mais déjà suffisamment sien pour que sa perte ait été souffrance... Cependant, la pire des douleurs, celle qu'elle n'était parvenue à surmonter, au prix d'une peine infinie, que bien longtemps après, avait été la fin brutale de Marco...
Raquel: Vous pensez à votre cadet, ma bru.
:Laguerra: : Hélas! Dieu me pardonne, je ne m'habituerai jamais à l'idée de ne plus le revoir!
Tombé d'un arbre où il était grimpé dénicher des œufs de pies, le petit garçon s'était tué sur le coup. Sa sœur aînée, Elena, l'avait retrouvé plus tard, au pied du frêne, les bras en croix, les yeux vides, des brindilles arrachées au nid entre les doigts. Un filet de sang coulait de sa bouche.
:Laguerra: : Un si bel enfant, si joyeux, si vivant... Juan disait de lui qu'il était un vrai Catalan. Il en était très fier...
À cette époque-là, Elena et Marco avaient six et quatre ans. Maintenant, elle avait douze ans, son cadet en aurait dix...
Isabella se baissa pour chasser loin de Paloma une guêpe qui tournait au-dessus de la tête brune coiffée d'un bonnet de toile.
Raquel: À quoi bon vous torturez, ma fille? Marco est parti là où il n'y a plus de larmes. Le Mal y est sans pouvoir sur lui. Il est passé du côté du Bien.
:Laguerra: : Vous avez raison, ma mère. Mais cela ne me console point.
Après le second accident survenu à l'un de ses enfants, Isabella avait traversé des moments cruels. Juan-Carlos se trouvait souvent absent. Son métier était très prenant et il voyageait partout. Il recevait davantage de commandes qu'il n'en pouvait exécuter.
Avec le simple bon sens qui avait toujours été le sien, Zia affirma:
:Zia: : Pourtant, à tout prendre, dans l'ensemble tu es plutôt à envier qu'à plaindre. Ton foyer est fécond et, dans sa profession, Mendoza est parvenu à une solide renommée. C'est un bon métier que le sien et il gagne bien sa vie.
:Laguerra: : Tu es la sagesse même, mais, tu le sais, je ne suis pas aussi raisonnable que toi. Ma nature est sans doute trop exigeante, trop possessive... Je reconnais avoir beaucoup reçu... J'ai un bon mari. Mais le succès de son entreprise me prive trop souvent de lui. Il lui arrive couramment de s'absenter pour des jours, quand ce n'est pas pour des semaines, vers de lointaines contrées. Ces séparations me coûtent de plus en plus... J'en viens à penser qu'il aurait été préférable pour moi qu'il réussît moins bien mais que nous demeurions davantage ensemble.
Raquel: Allons, allons, Isabella, taisez-vous donc! Il ne faut pas tenter Dieu... non plus que le diable! Vous rêvez de l'impossible ma bru. Tant de femmes souhaiteraient se trouver à votre place: vivre dans une belle propriété, avoir de nombreux enfants et un homme comme le vôtre pour époux!
Carmina: C'est tout de même ici, à l'hacienda, que le señor travaille de préférence.
Carmina le fit remarquer d'un air entendu.
Carmina: Et il est là, en ce moment!
Devenu producteur et exportateur de vin pour le compte de son frère, Mendoza ne s'occupait que de l'ensemble des opérations succédant immédiatement à la vendange. Il ne mettait pratiquement jamais un pied dans les vignes.
Tournée vers ses souvenirs, Isabella le reconnut:
:Laguerra: : C'est vrai. Je n'oublierai jamais la joie que nous avons éprouvée en nous installant ici après la quête des enfants. Juan exultait.
C'était ce jour-là, une fois terminé le repas de fête clôturant la journée de l'emménagement, que le petit Marco avait été conçu... Il n'avait vécu que quelques années. Mais, plus puissant que le regret causé par la disparition d'un enfant (tous les foyers n'en perdaient-ils pas plusieurs avant qu'ils eussent atteint une dizaine d'années?), l'impression dominante restait l'amour ardent et joyeux entre les époux, l'entente charnelle si violente, qui les rapprochait tous deux depuis leur première nuit à Nippur, en des étreintes dont ils ne se lassaient pas.
Même après tout ce temps, en dépit des heurts dus à l'affirmation de leurs caractères que l'âge rendait plus sensibles et qui les dressait parfois l'un contre l'autre en de subites querelles, il leur arrivait, encore frémissants de colère, de se trouver entraînés vers des réconciliations où le désir se nuançait de rancune.
Le plus souvent, Dieu merci, il ne s'agissait que de l'amour fort vif et sans histoire d'un couple uni comme deux troncs enlacés.
Cependant, Raquel avait mis en garde la future mariée.
Raquel: "Jusque dans la sécurité de l'union conjugale, un marin demeure un coursier au sang prompt dont il n'est pas aisé d'éviter les écarts".
Isabella leva les yeux de son ouvrage, sourit machinalement à sa belle-mère. Après la naissance d'Elena, Juan lui avait affirmé le contraire:
:Mendoza: : "Je suis un romantique passionné... Jamais je ne coucherai à droite et à gauche car je suis épris de mon "impossible" épouse"...
Sans tenir compte de certaines nostalgies, la paix régnait autour d'elle et dans son cœur, toujours amoureux.
On était presque fin septembre. L'été allait vers son déclin. Dans la douceur lumineuse et comme fruitée de la lumière, le Llobregat, en contrebas, étalait son cours de bronze. Entre prés et coteaux, cette eau d'un vert aussi profond que les feuilles qui s'y reflétaient ajoutait au paysage un calme, une sérénité, une nuance d'éternité, qui apaisait l'âme.
Sur l'autre rive, parmi les vignes et les boqueteaux, le clocher de Sant Joan Despi pointait entre les branches.
En ce lieu, quand le vent soufflait du nord, des odeurs de nénuphars, d'herbes, de plantes aquatiques se mélangeaient à celles des écuries et des étables, composant un amalgame si familier qu'Isabella ne le remarquait plus qu'à peine.
:Laguerra: : Au fond...
Elle reprit avec amusement.
:Laguerra: : Au fond en trente ans, je n'ai fait que traverser l'eau! Quand j'étais enfant, je vivais sur la rive droite du fleuve. Maintenant, me voici installée sur sa rive gauche.
Raquel: Sans doute, ma bru, mais que de changement dans la vallée durant ce temps!
:Laguerra: : Nous aurons vu plus de transformations durant ce siècle que toutes les générations précédentes. Juan dit que le monde actuel est possédé d'une frénésie de construction. On défriche, on bâtit à tour de bras. La forêt recule partout dans la plaine, avec les villes nouvelles qu'on y édifie. Il faut de courageux artisans pour entreprendre tous ces travaux!
Elena, qui suivait à sa façon la conversation, dit alors:
Elena: Le plus courageux de tous, c'est papa! Il travaille beaucoup! Mon parrain, pas du tout!
Il y eut un silence. On n'entendit plus que les clochettes des vaches qui paissaient dans le pré et le chant des oiseaux.
Un vague sourire aux lèvres, les femmes maniaient les chardons à foulon avec une attention exagérée.
Du pied, Isabella berçait le sommeil de Paloma. Elle se pencha pour embrasser les fins cheveux de son aînée.
:Laguerra: : Savez-vous comment Miguel appelle sa nièce?
Raquel les observait toutes deux avec indulgence.
:Laguerra: : "Ma petite salamandre!", parce qu'elle a des yeux d'or!
Avec son désarmant sourire, la petite fille s'expliqua:
Elena: Il m'a aidée à sortir du ventre de maman. Je l'aime bien.
N'ayant pas le droit de travailler à l'instar des bourgeois et des artisans afin de ne pas être déchu de ses droits qui l'élevait au-dessus des serfs et du peuple commun, l'hidalgo Catalan avait choisi à contrecœur l'oisiveté.
Il jouissait de l'exemption de certains impôts (pecha, cuarteles, alcabalas) et ne pouvait être soumis à la torture ou être jugé en dehors d'un tribunal royal. Il avait dû pour cela s'acquitter du service militaire et avait choisi la marine. De plus, son statut était héréditaire. Il serait transmis plus tard à son premier fils, si Catalina et lui arrivaient à en avoir un.
Privé de la moindre activité rémunératrice, Miguel se contentait donc de faire des enfants.
Cette mesure destinée à peupler le pays et surtout à produire à bon prix les soldats nécessaires aux guerres que les Habsbourg de Madrid menaient en Europe finissait par ruiner financièrement ces familles nombreuses juste arrivées de cette façon inouïe à un rang tant ambitionné, pourtant sans contreparties financières et sociales visibles.
Pour ne pas tomber dans la décadence vérifiable de ces propriétaires terriens qui vivaient dans la pauvreté ou alors, devaient travailler afin de vivre en abandonnant ainsi leurs droits à leur noblesse, l'hidalgo avait trouvé la parade: c'est son frère qui s'occupait de l'hacienda pour lui.
:Laguerra: : Juan a tant à faire pour répondre aux diverses demandes que Miguel vient de lui adjoindre une aide supplémentaire. Diego, Modesto, Tao et Estéban ne suffisaient plus à la tâche.
Raquel: Votre beau-frère a l'âme droite.
Raquel opina avec satisfaction.
Raquel: S'il l'avait voulu, il aurait pu devenir capitaine, comme Juan-Carlos. Mais il a préféré rester simple second. Il ne souhaite rien d'autre que d'aider son prochain. Si tous les hommes en faisaient autant, ce serait grande merveille!
:Laguerra: : Hélas, ma mère, vous n'avez pas tort... mais écoutez donc... Écoutez!
Les cloches des villages environnants se mettaient, les unes après les autres, à sonner, à carillonner.
Carmina: Dieu Seigneur? Que se passe-t-il?
Un galop retentit sur le chemin menant à l'hacienda. Des cris, une rumeur, s'élevèrent.
Isabella laissa tomber sur la laine déjà cardée le devantier et chardon qu'elle tenait. Suivie d'Elena et de Zia, elle courut vers le chemin.
Accompagné de gens qui sortaient de partout, un chevaucheur arrivait en criant.
:?: : Bonne gens, bonne gens! Sachez-le, la guerre d'Italie est terminée!
De bouche en bouche, la nouvelle s'était répandue à une vitesse inouïe.
Les paysans dans leurs champs, les défricheurs au milieu des essarts, les carriers, maçons, charpentiers, couvreurs sur les chantiers de construction, les bûcherons de la forêt, les pêcheurs dans leurs barques, tout un peuple d'ordinaire disséminé aux alentours se trouvait averti de la trêve de Crepy-en-Laonnois et arrivait sur le chemin.
Ils criaient, chantaient, remerciaient Dieu, se congratulaient. Certains tombaient à genoux.
:?: : Dieu aide! Dieu aide! Dieu nous a aidés! Béni soit son Nom! Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Gloire à Dieu!
Suivi de Matéo, le nouvel apprenti, Mendoza, apparut à la porte de l'une des caves de vinification. Sa carrure s'était encore élargie. Ses cheveux comportaient bien quelques fils blancs, mais n'ayant guère engraissé depuis son mariage, le capitaine n'avait pas beaucoup changé.

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:Mendoza: : Pourquoi tout ce remue-ménage?
Pieds nus, il portait de courtes braies à jambes larges et s'essuyait les mains avec un chiffon. Il devait être en train de fouler le raisin de la première récolte. Quelque soit la saison, une odeur vineuse flottait alentour. Sa femme s'élança vers lui.
:Laguerra: : Mon chéri! La neuvième guerre d'Italie est terminée! Dieu nous a exaucés! Qu'Il soit glorifié à jamais!
:Mendoza: : Bénie soit également la messagère d'une pareille nouvelle! Le Créateur et sa créature, Celui qui a permis un si grand événement et celle qui me l'apprend! Mais s'agit-il encore d'une rêverie? Ou plutôt d'un entracte dans cette lutte à mort que se livrent ton père et ton oncle? Pourront-ils jamais s'entendre ces deux-là?
:Laguerra: : Je ne sais pas. Tout ce que je souhaite, c'est que tout cela est bel est bien fini!
:Mendoza: : Ce que j'ai pu observer du roi de France durant mon court séjour à Amboise et ce que j'ai vu de l'Empereur, me prouve assez qu'entre ces deux grands princes, il n'y aura point d'union... Ils sont en somme, d'un caractère si différent.
:Laguerra: : Il est vrai que mon père tâche de faire tout au rebours de ce que fait le roi de France. Si oncle François propose la paix, mon père dit qu'elle n'est pas possible et qu'il vaut mieux un accord. Et quand oncle François parle d'un accord, mon père propose une trêve! Décidément, ils ne sont jamais du même sentiment... En rien!
Le rire éclatant de Mendoza retentit comme une fanfare. Il saisit son épouse par la taille, la souleva et l'entraîna dans un tourbillon désordonné.
Elena, en battant des mains, s'écria:
Elena: À moi, maintenant! À moi!
Estéban, qui travaillait avec le capitaine, sortit à son tour du deuxième chai où se trouvait le pressoir à roue horizontale et à corde. Au temps des vendanges, la vis de cette énorme machine devenait la clef de voûte de tout le domaine. Moins endurant que Juan, il l'utilisait afin d'extraire le moût des fruits frais. Tenant encore une grappe, il la déposa aussitôt sur la marche de pierre qu'il venait de franchir en criant:
:Esteban: : Victoire! Victoire!
Il sautait de joie. Elena courut vers lui.
Elena: Estéban, en l'honneur de cette grande nouvelle, fais-moi tourner comme ma mère, je te prie.
Le jeune homme de vingt-quatre ans jouissait d'un immense prestige aux yeux de la petite fille que, de son côté, il traitait ainsi qu'un chiot attendrissant.
:Esteban: : Par tous les saints du paradis, tu n'es guère lourde, ma puce! Je vais te faire virer comme une toupie!
À la stature de son père de substitution, il ajoutait presque la même couleur de cheveux qu'Isabella. Un nez gourmand, aux narines largement ouvertes, apportait à ses traits, par ailleurs un peu trop débonnaires, la touche de hardiesse dont ils avaient besoin. Pour quelqu'un d'étranger à la famille, il aurait pu passer pour le fils aîné du couple.
Il n'était simplement que leur gendre. Un jour, l'aventurière avait confié au capitaine:
:Laguerra: : "Estéban est toute confiance et don de soi, ce qui le prédispose aux déconvenues. Je crains qu'il soit mal armé pour la vie".
Ce à quoi Mendoza avait répondu:
:Mendoza: : "À son âge, être ouvert et bienveillant me semble une bonne chose. Voudrais-tu qu'il soit défiant ou égoïste? L'expérience lui viendra avec les années".
Pour le moment, Estéban faisait tournoyer Elena qui s'étranglait de rire.
Sortis en même temps que le capitaine, Matéo et l'Atlante, Diego, Tao et Modesto s'étaient mêlés à ceux qui continuaient d'affluer sur le chemin. Avec Mendoza et Estéban, ils composaient l'équipe de viticulteurs. Si les quinze ans de Modesto le laissaient mince et déluré, Tao, de son côté, promenait devant lui un petit ventre qui trahissait son penchant pour la cervoise. Lui qui s'était gentiment moqué de l'embonpoint de Sancho par le passé commençait à attraper la même silhouette.
Sur son front, cuit par la chaleur, des veines saillaient, comme si les efforts qu'il accomplissait pour écraser le raisin les avaient démesurément gonflées. Un linge torsadé, noué à la racine de ses cheveux, lui enserrait la tête afin d'empêcher la sueur de lui couler dans les yeux. Ses pupilles, d'un noir si pâle qu'elles semblaient décolorées par le reflet du soleil, demeuraient rougies, irritées en dépit des compresses de plantes émollientes que lui posait chaque soir Zia, qui savait soigner.
:Mendoza: : Quand nous en aurons terminé avec la cuvée que nous sommes en train de confectionner, nous en composerons une spéciale pour célébrer cet évènement. Elle sera exceptionnelle!
Après être allé prévenir ceux de Sant Joan Despi, le village voisin, le chevaucheur revenait. Il s'arrêta devant la propriété.
:?: : Demain sera jour chômé. Après la messe de Te Deum, un grand festin sera offert au palais de Barcelone. Vous tous, gens de l'hacienda De Rodas, y êtes conviés par le prince des Espagnes, Philippe II.
:Mendoza: : Grand merci. Nous nous y rendrons avec joie.
:?: : On dansera sur toutes les places! Des tonneaux seront mis en perce à tous les carrefours! Que chacun vienne! Demain doit être journée de fête et de liesse pour tout le monde!
Isabella s'appuyait à l'épaule de son mari. De source sûre, elle lui murmura que son empereur de père et François 1er avaient tous deux de graves problèmes financiers. Ceux-ci empêchaient de rémunérer leurs troupes respectives et favorisaient la multiplication des désertions. Les deux souverains auraient sans doute moins de liesse que de regret, mais seul Juan l'entendit.
Une grande animation régnait toujours sur le chemin. Les cloches continuaient à sonner, multipliant les échos de la joie de tous. Autour du chevaucheur, on s'agitait, on parlait fort, on louait Dieu et ceux qui s'en étaient allés si vaillamment guerroyer en France...
Quand l'homme repartit vers Barcelone, ceux qui l'entouraient ne se résignèrent pas à le quitter. Ils s'élancèrent à sa suite en courant.
Raquel: Je retourne chez moi. Il me faut décider quelle tenue mettre demain pour les réjouissances annoncées.
Sa quenouille sous le coude, elle embrassa son fils, grimpa sur son âne et s'en fut. En lui prenant le bras pour rentrer dans l'une des caves, Isabella demanda à son époux:
:Laguerra: : Pablo sera-t-il du voyage?
:Mendoza: : Pourquoi ne viendrait-il pas? L'occasion qui s'offre à nous de le sortir, de lui faire rencontrer de nouvelles connaissances me paraît bonne. Ne devra-t-il pas, fatalement, un jour ou l'autre, en arriver là? Autant que ce soit durant une fête...
Depuis son accident, ses parents lui avaient toujours évité d'entrer en contact avec des gens ignorant son handicap. Comme il ne quittait jamais la vallée, il n'avait à faire qu'à des personnes prévenues, habituées à le rencontrer. Comment supporterait-il les regards et les commentaires d'inconnus? Mais son père venait de décider que le moment était venu de l'arracher à son isolement... Sans doute avait-il raison.
:Mendoza: : Où est-il?
Sa femme soupira.
:Laguerra: : Chez le panetier. Tu sais bien qu'il se plaît mieux là-bas qu'ici.
Ainsi qu'elle l'avait fait autrefois pour Mendoza, la femme du boulanger avait appris à lire aux enfants du couple.
Dès qu'il avait pu recommencer à sortir, Pablo, qui paraissait désireux de fuir le toit familial, était retourné chez la panetière qui semblait lui apporter aide et secours.
:Mendoza: : Allons, allons, mon amour. Cesse de te tourmenter de l'éloignement de ce pauvre petit. S'il préfère maintenant la compagnie de cette femme, c'est parce qu'ici tout lui rappelle son malheur. Pardonne-lui. Il faut le comprendre.
Isabella savait que son mari supportait mal l'évocation d'une infortune à laquelle il ne parvenait pas à se résigner. Elle n'oubliait pas la furie avec laquelle il s'était précipité sur le chien responsable de l'agression, la façon dont il avait voulu s'en débarrasser. Mais Elena et Isabella l'en avaient empêché. L'aventurière n'oubliait pas non plus le désespoir qui l'avait accablé devant le petit membre à moitié détruit...
En effet, si Juan portait à ses deux fils une considération qui s'adressait aux hommes qu'ils deviendraient un jour, il ne s'était jamais caché d'éprouver pour Pablo un certain faible. Cette préférence était si sensible que le petit garçon l'avait très vite ressentie. Entre son père et lui s'étaient nouées des relations privilégiées. Il s'en montrait fier jusqu'au jour où il était devenu la victime du molosse avec lequel il jouait...
:Laguerra: : Hélas, j'essaye de le comprendre, mais je crains que ta tentative soit un peu hasardée.
:Mendoza: : Nous verrons bien. Nous ne pouvons laisser passer la chance qui s'offre à nous. Nous devons tout faire pour rendre notre fils à une vie normale.
:Laguerra: : Normale!
:Mendoza: : Oui, je sais. Mais il ne convient pas de lui donner l'impression qu'on le traite comme un pestiféré.
Ils étaient parvenus devant le puits. Mendoza enchaîna sur un tout autre ton:
:Mendoza: : Laissons cela. Suis-moi un instant dans mon ouvroir. J'y ai quelque chose à te faire déguster.
Plus long que large, le chai assez vaste bénéficiait de fenêtres munies, comme celles d'une chapelle, de petits vitraux transparents qui permettaient au jour d'entrer, même durant la mauvaise saison.
Cette nouvelle orientation architecturale renouvelait des traditions profondément enracinées. À la vieille cave succédait un bâtiment promettant "abri et hospitalité, gîte et couvert", qui s'inscrivait dans le charme d'un cadre bucolique qui devait tout au paysage et au terroir viticole.
Dans ce nouveau schéma qui s'inscrivait au cœur du vignoble, c'était l'image du vin qui évoluait en mêlant les sensations physiques, saveurs, odeurs et atmosphère.
:Mendoza: : Viens.
:Laguerra: : Le roi m'introduit dans sa cave!
Parmi l'alignement des fûts, dont certains pouvaient contenir jusqu'à deux cent vingt-cinq litres, Juan conduisit Isabella dans les profondeurs du cellier où la saveur sucrée des raisins foulés se changeait en odeur de vin.
C'était dans le chai voisin que la délicate opération de la cuvaison avait lieu, dans d'énormes barriques de chêne cintrées à chaud lors de leur fabrication.
Au fond du caveau de dégustation, il désigna un tonneau et le chevilla. Les douelles retentissaient sous le maillet avec ce bruit de bois creux si lugubre pour quiconque avait entendu le marteau des fossoyeurs résonner sur un cercueil. Le capitaine remplit un gobelet et le lui tendit.

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:Mendoza: : Tiens, goûte-moi ça! C'est la production faite il y a trois ans. Je pense qu'il a assez vieilli.
:Laguerra: : La dégustation de l'amateur.
:Mendoza: : Je veux juste savoir ce que tu en penses avant d'accueillir de potentiels acheteurs. Il faut que le vin ait les qualités de son appellation.
Cette manière pour le viticulteur de mettre en avant une nouvelle image à son produit se retrouvait dans les vignobles de l'Espagne entière. Et l'architecture était là pour souligner les efforts vers la qualité, même pour la petite entreprise de Miguel.
L'aventurière remua son verre, se mit à le humer puis absorba une petite quantité de rouge. Avant de l'envoyer doucement vers le fond de sa gorge, elle pencha la tête en avant pour obliger le liquide à revenir en bouche. Au même moment, elle aspira de l'air pour ventiler le vin mais aussi pour remonter sa température. Cela lui permit d'exhaler les arômes et de les diffuser vers le palais.
:Mendoza: : J'adore te voir grumer le fruit de mon travail. Alors?
Elle hésita entre utiliser le crachoir et déglutir. Elle opta pour la deuxième option.
:Laguerra: : Quelques jolies notes de fruits rouges, mais aucun corps. Un vin court en bouche sans grand caractère. Comment peut-on espérer vendre une chose pareille? Tu n'es donc qu'un barbare, señor Mendoza? Un vulgaire Phillistin?
:Mendoza: : Quoi? Mais...
Elle se mit à sourire.
:Laguerra: : Je t'ai eu! Il est fruité et puissant.
:Mendoza: : Ah! Je préfère ça! Rien de plus?
:Laguerra: : Si je manquais de modestie, je dirais que ton vin me ressemble bien un peu...
:Mendoza: : Comment ça, un peu? Il a du caractère, comme toi!
Il s'inclina en mimant un geste d'offrande:
:Mendoza: : Permets-moi, mon amour, de te faire don de cette cuvée comme présent personnel. J'ai nommé ce cru le priorat Isa. Ce qui me paraît tout à fait logique étant donné que la variété cultivée s'appelle le cépage Isabelle. On le nomme aussi raisin framboise ou raisin cassis. La grume a de petits pépins, sa peau est épaisse et un peu acre avant maturité. C'est un avantage car les oiseaux l'évitent.
:Laguerra: : Tu as raison, c'est tout moi!
Entre le sourire et l'émoi, face à face et se tenant par la main, ils se dévisagèrent un moment sans rien dire, tout proches. Isabella reprit une gorgée.
:Laguerra: : Il est excellent.
:Mendoza: : Merci, princesse.
:Laguerra: :Tu en tireras un bon prix.

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Mendoza posa un léger baiser sur les lèvres de sa femme, puis, pour briser l'émotion, l'entraîna dehors. Il frappa dans ses mains afin d'attirer l'attention de ses gens disséminés dans la cour.
:Mendoza: : En l'honneur de la merveilleuse nouvelle que nous venons d'apprendre, je propose qu'on arrête sans plus tarder le travail pour aujourd'hui.
:Esteban: : À ton gré, Mendoza.
Estéban s'approchait de lui.
:Esteban: : Mais il y a certaines précaution à prendre avec le pressoir. L'utilisation d'un tel instrument est dangereuse, la corde pouvant rompre à tout moment. Un accident est si vite arrivé!
:Mendoza: : Nous y veillerons tous deux en condamnant l'accès à la cave.
Il s'adressa ensuite à Tao, Diego, Modesto et Matéo:
:Mendoza: : Quand à vous autres, allez donc vous rafraîchir et vous préparer en vue du souper. Mille écus! J'entends qu'on fête dignement chez moi la fin de cette guerre! Ce n'est pas une mince affaire! Isa, notre repas doit se montrer digne d'un exploit si considérable!
Elle lui répondit en souriant.
:Laguerra: : Il sera fait selon ta volonté, mon chéri. Ce sera d'autant plus aisé que nous attendions déjà ton frère et Catalina ce soir. Il suffira d'étoffer un peu plus le menu en considération des événements. Laisse-moi cependant le temps de voir tout cela de près et, aussi, celui de me changer afin de me faire belle...
:Mendoza: : Tu l'es toujours à mes yeux, tu le sais bien.
Il lança cette réplique du ton tranquille d'un époux assuré d'une entente que, depuis de longues années, il ne remettait plus en question.
Il prit le bras d'Estéban et retourna avec lui vers les chais. Tao s'adressa aux trois apprentis:
:Tao: : Sitôt le travail mis en ordre, je vous propose de venir piquer une tête dans le Llogregat en ma compagnie. L'eau nous décrassera le cuir!

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 25 nov. 2018, 17:50, modifié 3 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 01 oct. 2018, 11:02

Suite.

La cuisine des mousquetaires.

Le soleil commençait à baisser sur l'horizon, mais la touffeur demeurait.
Dans le pré qui descendait vers le Llobregat, les vaches recherchaient l'ombre. Les pâturages n'avaient d'herbe fraîche qu'au plus près de l'eau. Tout le haut du terrain, décoloré ou roussi par des semaines de sécheresse, offrait l'aspect d'une natte de paille usagée.
Un seau en bois cerclé de fer dans chaque main, Miranda, la vachère, se dirigeait vers le troupeau agglutiné sous les branches de chêne dont les frondaisons se déployaient au-dessus de la haie d'épine noire.
De la cour où elle était revenue prendre Paloma, Isabella regardait la petite femme maigre progresser de sa démarche raide vers les bêtes qui l'attendaient en beuglant.
:Laguerra: : Comme elle a l'air sévère. Il est vrai que la vie n'a pas été coulante avec elle... (Pensée).
Le mari de Miranda, maçon de son état, avait été écrasé cinq ans plus tôt, sous le chargement d'une charrette de pierres qui s'était renversée sur lui. Restée seule avec son fils Modesto et une fille plus jeune, la veuve était venue demander si elle pouvait travailler pour le señor De Rodas. Elle avait entendu dire qu'on y cherchait quelqu'un pour s'occuper des bestiaux. Elle voyait là une occasion de demeurer avec ses enfants. Modesto aimant bien ce qu'il faisait pourrait continuer auprès d'elle son apprentissage.
Miguel l'avait engagée comme vachère et la petite Consuelo, sa fille alors âgée de sept ans, comme gardeuse d'oie.
Ils logeaient depuis tous trois, à côté du patrón et de sa famille, dans une maisonnette adossée aux principaux bâtiments du domaine.
:Laguerra: : J'ai presque honte parfois, de me voir si heureuse, si protégée, alors que l'existence de tant de gens est d'une telle dureté. Peut-on avoir des remords d'être tout simplement ce que l'on est, quand on n'a, pourtant, fait de tort à personne? (Pensée).
Sous le flamboyant bleu, elle constata que les servantes de son beau-frère avaient noué le drap contenant la laine cardée, pris les paniers où il restait des toisons non peignées, et emporté aussi les petits bancs à l'intérieur de la demeure.
De son côté, Elena avait suivi Estéban et son père dans la chambre aux barriques.
L'aventurière se retrouvait seule sous les branches du faux palissandre qu'aucun souffle d'air ne faisait remuer. L'odeur de feuilles chauffées par le soleil s'exacerbait, se mêlait aux relents de poussière qu'aucune pluie n'avait abattue depuis longtemps. La cour sentait la sève chaude et le silex.
Perchée sur un toit, une tourterelle se mit à roucouler.
Tant de paix autour d'elle et dans son cœur pouvait-elle être reprochée à une créature de Dieu?
:Laguerra: : Je ressens en moi une telle joie de vivre, un si profond accord avec la nature, avec l'air que je respire, le pain que je mange, l'amour que je fais... C'est comme si tout mon être participait à l'élan de la Création. N'est-il pas bon qu'une plante fleurisse quand il lui a été demandé de fleurir?... Je suis si heureuse ici, dans cet endroit, entre Juan et mes enfants... Seigneur, ne m'imputez pas ce bonheur à charge, mais donnez-moi de savoir le faire rayonner, pour leur plus grand bien, sur ceux qui m'approchent... qu'il soit partage et non satisfaction égoïste! (Pensée).
Un panier débordant de choux et de salades à la main, Luis, le jardinier, sortit du potager pour se diriger vers la cuisine. L'époux de Carmina passait son temps à arroser la terre assoiffée afin d'assurer la survie des légumes qui lui étaient confiés. Les bras écartés du corps, sa grosse tête enfoncée dans les épaules, il allait d'un pas lourd. Son bliaud court, ceinturé d'un tablier, découvrait d'épais mollets engoncés dans des chausses basses dont les semelles étaient protégées par des patins de bois. Une coiffe de toile, attachée sous le menton, lui couvrait le crâne jusqu'aux oreilles. Il avait posé dessus un chapeau de paille bosselé.
Isabella lui sourit, puis, soulevant le léger berceau où Paloma, assommée de chaleur, continuait à dormir, emporta sous son bras l'enfant dans sa couchette.
Elle allaitait ses derniers-nés jusqu'aux environs de deux ans, ce qui était commode et avait l'avantage d'espacer ses grossesses. En outre, cet usage possédait à ses yeux le mérite de conserver intacts entre elle et son nourrisson des liens intimes qui prolongeaient le temps de la gestation. Aussi voyait-elle chaque fois avec mélancolie et appréhension venir le terme de ses allaitements.
Tenant toujours sa petite fille dans sa berce, elle rentra chez elle où elle aurait à surveiller les apprêts du repas.
Couverte en tuile, construite en pisé enduit d'un lait de chaux et soutenu par des pans de bois, la maison du couple, qui s'intégrait parfaitement aux différentes constructions de l'hacienda, n'avait qu'un étage sur un soubassement de pierres. Elle se situait à l'ouest de la cour. Au sud et à l'est, les chais, les étables, les dépendances occupaient la place restante. Le petit bâtiment des étuves se trouvait isolé à l'un des angles du quadrilatère de terre battue, non loin de l'ouverture donnant sur le jardin, les prés, le fleuve, la plaine, qui offraient au nord une large perspective. Une solide enceinte délimitait le pourtour de la propriété.
Mendoza avait tenu à ce que sa demeure soit aussi vaste que celle de son frère. Il avait veillé lui-même, durant la construction, au moindre détail.
Le rez-de-chaussée s'était vu consacré au cellier, à la resserre de vivres, au fruitier. Plusieurs marches conduisaient au premier où se trouvait la salle, assez spacieuse pour que toute la famille pût s'y réunir à l'aise. La grande nouveauté de cette installation, celle dont le marin était le plus satisfait, était la cheminée circulaire, placée au centre de la pièce, permettant à tous de se chauffer sans qu'il y ait d'exclus.
Si la découverte du conduit d'évacuation autorisait à présent, dans les villes et les villages neufs, la construction de cheminées à foyers au lieu de simples trous à fumée de naguère, la plupart d'entre elles étaient placées à l'angle des murs ou au milieu de l'un d'eux. En hiver, bien peu pouvaient bénéficier pleinement de la chaleur. Beaucoup se trouvaient refoulés loin de l'âtre.
Juan s'était passionné pour une innovation qui apportait un supplément d'aise à chacun. Grâce à l'ingéniosité des nouveaux bâtisseurs, tout le monde avait part au rayonnement des flammes.
Au-dessus de la grande pierre plate du foyer, la hotte en forme de pyramide était faite de briques réfractaires soutenues par des travers de bois.
En pénétrant chez elle, Isabella songea que l'automne approchait, que, bientôt, il faudrait renoncer à passer les soirées dans la cour ou au jardin et qu'on allait retrouver les veillées autour de cette cheminée ronde dont elle s'émerveillait toujours.
Si le capitaine avait tenu à diriger la construction de leur logis, sa femme, en revanche, s'était vu octroyer la haute main sur l'agencement intérieur des pièces. Dans la salle et dans les chambres avoisinantes, qu'à la manière andalouse, on avait séparées les unes des autres par de solides cloisons et non plus par des tentures, c'était Isabella qui avait décidé de tout.
Les coffres, bahuts, banquettes ayant autrefois appartenu à ses beaux-parents lui étaient revenus grâce à la générosité de Raquel. Celle-ci lui avait dit:
Raquel: Il est normal, ma fille que vous les preniez. Je possède du mobilier à ma suffisance et, quand je ne serai plus là, vous aurez le reste...
Après le séjour de deux ans fait à Barcelone au début de leur mariage, les époux avaient également rapporté avec eux au moment de leur nouvelle installation, certains objets auxquels ils tenaient. En premier lieu le grand lit de bois sculpté, au matelas moelleux, à la couette de plumes, aux couvertures doublées de peaux d'écureuils, aux coussins de fin duvet. Il était le lieu de tant d'ébattements, de récréations coquines.
Mais ce n'était pas le moment de se complaire à de telles réminiscences! Il était urgent d'aviser au souper.
Isabella déposa le berceau dans un coin de la salle et gagna la cuisine attenante, séparée de la vaste pièce par un simple mur de pierres.
Carmina était en train de sortir du panier apporté par Luis les plantes potagères qu'elle rangeait au fur et à mesure sur la lourde table de chêne occupant le centre du local. Une petite fenêtre qui était ouverte, et une cheminée à double crémaillère de fer, à hotte assez peu volumineuse, mais au foyer encombré de landiers, marmites, pelles, grils et poêles, s'y faisaient face. Dans un coin, une large pierre plate creusée, à usage d'évier, perforée à l'une de ses extrémités permettait l'écoulement des eaux grasses vers l'extérieur. Dans un autre, une huche pouvait contenir le pain d'une semaine. Près de l'âtre, un buffet bas, où l'on voyait par une porte entrebâillée pots, cruches, écuelles, gobelets en étain ou en bois, boîtes à épices. Deux escabeaux à quatre pieds, des bassines, des chaudrons, de petits balais pour les cendres, des couteaux dans un panier plat, des crocs à piquer la viande, des essuie-vaisselle pendus au mur près de l'évier, achevaient de donner à la cuisine un aspect encombré et actif à la fois.
Carmina: J'avais prévu deux beaux pâtés de palombes aux oignons frits ainsi que deux perdrix aux choux. Avec des crêpes au cerfeuil et du fromage de brebis, mon souper était fait. Mais ce n'est pas assez pour un repas de fête.
:Laguerra: : Le señor Mendoza n'a-t-il pas pêché deux ou trois brochets ce matin, à l'aube?
Carmina: J'y pensais señora! Je vais les faire rôtir sur un lit de romarin, avec du vin rouge et du verjus. On s'en lèchera les doigts!
:Laguerra: : Les enfants aiment les beignets à la sauge. Puisque Luis vient de vous en apporter, ne l'épargnez pas. Faites-nous ensuite une grosse salade avec cette laitue et la mâche que voilà.
Carmina: Croyez-vous que ce sera suffisant?
:Laguerra: : N'êtes-vous pas de cet avis?
Carmina redressa le menton.
Carmina: Si. Soyez sans crainte. Au besoin, je rajouterai un rien de mon invention. Pour aller plus vite en besogne, je vais demander à Miranda de me donner un coup de main. Avec elle et Jesabel, tout ira bien.
:Laguerra: : Il me faut maintenant nourrir Paloma qui doit mourir de faim. Dès que j'en aurai fini avec elle, je reviendrai vous aider toutes trois.
Selon une habitude qui lui était chère, elle alla s'installer avec l'enfant devant la porte de la salle, en haut des marches conduisant à la cour, sous la petite logette que formait une avancée du toit de tuiles.
Supporté par deux gros madriers, cet auvent recouvrait un étroit emplacement dallé. Le mur de fondation, qui était surbaissé à cet endroit, formait de la sorte, sur un de ses côtés, une baie ouverte d'où on pouvait voir ce qui se passait dans la cour. Protégé de la pluie et du soleil, cet abri plaisait fort à la jeune mère qui s'asseyait souvent sur le banc de bois adossé au mur haut, face à l'ouverture donnant vers l'extérieur.
Selon la saison, elle disposait sur la solive de chêne qui bordait la partie basse de la baie, des pots de myosotis, de giroflées, de soucis ou de bruyères. En cette fin d'été, des trèfles blancs et roses égayaient le rebord de bois rugueux.
Paloma se réveillait. Son regard hésita un instant, puis se fixa sur sa mère et un sourire ravi étira sa bouche largement fendue.
Isabella la sortit du berceau et souleva à bout de bras le petit corps maintenu dans ses langes par d'étroites bandelettes croisées. Il allait bientôt falloir les supprimer, car la petite fille commençait à marcher et supportait de plus en plus mal d'être ainsi entravée durant son repos.
Aussi mignonne que sa sœur mais plus robuste, elle se montrait d'humeur joyeuse et avait un appétit d'ogresse.
La confiance, l'abandon, le don sans restriction que les bébés témoignaient à celle qui les nourrit de son lait, émouvaient toujours l'aventurière. Elle se mit à embrasser amoureusement les joues encore chaudes de sommeil, le nez menu, le cou gracile dans les plis moites duquel l'odeur enfantine de sueur légère et d'eau de senteur, se nuançait, sous les boucles brunes, d'un léger fumet qui évoquait à l'odorat de la jeune mère celui des plumes de perdrix encore chaudes au retour de la chasse.
Paloma éclata de rire. Elle avait des yeux brun clair couleur de noisettes mûres.
Posant sa fille sur ses genoux, Isabella écarta le haut de sa chemise. Les deux grains de beauté qu'elle avait sur chaque sein s'étaient élargis. Ils marquaient de leurs lentilles sombres la peau blanche où, à présent, sur la chair épanouie, courait à fleur d'épiderme un lacis de veines bleutées.
Afin d'empêcher les dents toutes neuves de mordre et de blesser le mamelon qu'elles enserraient, Isabella maintenait d'un doigt l'écartement de la petite mâchoire avide. Penchée sur Paloma qui tétait avec frénésie, elle n'entendit pas venir Pablo.
Une ombre allongée par la lumière rasante du soleil, se projeta soudain sur la mère et l'enfant.
Isabella leva les yeux.
:Laguerra: : Te voilà de retour, mon grand! Sais-tu la nouvelle? Ton grand-père, Charles Quint, vient de signer, une fois de plus, la paix avec le roi de France.
Pablo: Je sais, maman. Tout le monde en parle. Mais moi, je sais que ces deux-là se jouent encore la mutuelle comédie de l'amitié!
Pablo avait laissé échapper des paroles trop vives, qui avaient la couleur du reproche. Devant tant d'amertume pour un enfant de son âge, sa mère soupira.
Pablo: À Barcelone, on danse devant la cathédrale. Oncle Philippe a fait mettre en perce plusieurs tonneaux de vin. La taverne de Sancho et Pedro est bondée.
Le garçon, qui allait fêter ses sept ans le mois suivant, caressait avec douceur une hermine apprivoisée qu'il portait agrippée à son épaule gauche. Ses traits étaient d'une grande pureté: transparence de la peau, netteté des sourcils, mousse brune des cheveux, eau des prunelles.
:Laguerra: : Sa femme et lui nous ont conviés demain à un festin qui aura lieu au palais, après une grand-messe d'action de grâces.
L'automne précédent, le demi-frère d'Isabella avait épousé Marie-Manuelle de Portugal à Salamanque, dont il ajouta les possessions à la couronne d’Espagne. Mais il ne l'aimait point.
:Laguerra: : Ton père a décidé de nous y emmener tous.
Pablo: Même moi?
:Laguerra: : Bien sûr, mon grand! Pourquoi pas?
Pablo: Pour rien!... Je vais aller retrouver Consuelo qui vient de rentrer avec ses oies. Je l'aiderai à donner à manger aux oiseaux de la volière.
Il disparut en claudiquant.
:Laguerra: : Seigneur, il est bien de moi celui-là! Quel caractère! Je ne peux pas le renier... Mais que faire, Vierge Sainte, que faire? Comment réparer un tel préjudice? Que donner pour que mon fils retrouve sa démarche d'antan? Je sacrifierai sans hésiter dix ans de ma vie si je pouvais, par là, obtenir sa guérison complète. Je ne cesse de vous le répéter... mais sans doute ai-je tort de m'obstiner dans ce genre de supplique. La véritable prière est celle qui tend à fondre notre volonté en la Volonté du Seigneur, non pas celle qui, dans son ignorance, le sollicite à des fins trop humaines. Lui seul sait ce qui est bon pour nos âmes et ce qui ne l'est pas. Je le reconnais, et pourtant, je ne cesse d'espérer un miracle... (Pensée).
Une chanson jaillit soudain au bas des marches, signalant l'arrivée de Joaquim. À quatre ans, le petit garçon était déjà fou de musique. Il passait ses journées à jouer du pipeau ou de la flûte, accompagnant Tao quand ce dernier avait fini son travail. Le naacal aimait toujours autant enseigner et partager ses goûts.
Seul descendant de la lignée à ressembler vraiment à son aïeule maternelle, la mère d'Isabella, qui avait été brune aux yeux noirs, Joaquim se démarquait du reste de la famille. On disait qu'au temps de l'invasion des Maures, un de ses ancêtres avait converti, puis épousé une jeune beauté Sarrasine... C'était peut-être une légende. Nul ne le savait. Toujours était-il que les Occitans qui composaient la parentèle de la défunte grand-mère du jeune garçon comptaient parmi eux un certain nombre de personnes au teint basané et à l'œil sombre.
Joaquim: Je vais faire une chanson pour la fête de demain.
L'enfant s'élança vers sa mère et s'abattit sur ses genoux en riant.
Joaquim: Tu verras maman, ce sera très joli.
Intelligent comme un chat, dont il possédait aussi l'indépendance, il avait déjà des idées bien à lui.
:Laguerra: : Mon petit prince...
L'aventurière aimait l'appeler ainsi parce qu'il ressemblait à l'un des rois mages.
:Laguerra: : ... Mon petit prince, je t'en prie, n'écrase pas cette pauvre innocente!
En dépit des soubresauts causés par les mouvements désordonnés de son frère, Paloma continuait son repas avec le même appétit. Sans tenir compte d'elle, Joaquim roulait dans le giron maternel sa tête aux cheveux épais et en bataille. Il répétait en chantonnant:
Joaquim: J'ai trouvé un air gai, très gai, si gai. Si gai, si gai...
Venant des chais et portant Elena sur ses épaules, Estéban grimpa deux par deux les marches conduisant à la logette.
:Esteban: : Ma pauvre Isabella, ton plus jeune fils finira jongleur!
Il déposa l'aînée de la fratrie auprès du banc de bois.
:Esteban: : Je ne vois pas ce qu'il pourrait faire d'autre avec un pareil amour de la musique!
:Laguerra: : Devenir moine et chanter les offices en son moutier. Ce serait grande merveille que d'avoir un enfant consacré à Dieu!
:Esteban: : Dans ce cas, il lui reste à progresser en sagesse. Par mon saint patron et le sien, il a du chemin à faire!
:Laguerra: : Mmm! Je ne te connaissais pas à son âge, mais tu ne devais être guère plus obéissant... et puis j'ai le souvenir d'une véritable tête de mule vers douze-treize ans en ce qui te concerne...
Elena s'était penchée pour regarder boire sa sœur. D'un doigt, elle effleura les boucles brunes.
Elena: Mon parrain vient-il dîner avec nous, ce soir?
:Laguerra: : Oui, mon ange. Il ne va pas tarder à arriver.
Miguel venait souvent passer la soirée chez son frère. Catalina l'accompagnait également. Il était reparti pour Chiloé puis l'avait ramené en Espagne pour l'épouser presque deux ans après le mariage d'Isabella. À la suite de plusieurs fausses couches, l'artiste peintre avait également enfanté. Plus personne ne faisait désormais allusion aux trois enfants qu'elle avait eu et qui demeuraient à Quivira.

☼☼☼

C'est la fête... la fête.

À l'heure du souper, quand les De Rodas pénétrèrent dans le jardin privé où la table avait été dressée, Isabella venait tout juste de coucher Joaquim et Paloma. Elle avait troqué son pantalon noir pour une robe écarlate et lissé ses cheveux sur son front avant de les recouvrir d'un voile de lin blanc. En voyant son beau-frère, elle se dit une fois encore en l'accueillant, qu'il ne changeait pas.
Il ressemblait toujours autant à Juan. Ou était-ce l'inverse? Même carcasse puissante, mêmes gestes amples et calmes, mêmes traits d'une grande beauté, au nez grec, mêmes yeux marrons, où, cependant, l'indulgence remplaçait la moquerie, et l'attention. Une attention constante aux autres, la curiosité.
À quarante deux ans, l'hidalgo était un homme d'importance. Nommé échevin par le roi qui ne manquait jamais de lui manifester l'estime qu'il lui portait, Miguel passait pour riche. En dépit de la sagesse dont témoignait sa façon de vivre, cette réputation lui valait animosité et malveillance de la part de quelques-uns. Il disait souvent avec fatalisme:
MDR: Que voulez-vous, les hacendados ne sont pas aimés! C'est de notoriété publique. Quoi qu'ils fassent, on leur reprochera toujours l'argent gagné sur la vente de leurs produits.
Mais en ce jour, la conversation ne tourna quasiment qu'autour de la fin du conflit.
Les adversaires acharnés avaient signé le traité. Il était stipulé que Charles d'Orléans - le roi lui donnerait les duchés de Bourbon, de Châtellerault, d'Angoulême et, évidemment, celui d'Orléans - épouserait soit l'infante Marie, fille de l'empereur, soit la fille de Ferdinand d'Autriche, la nièce de Charles Quint. L'une ou l'autre fiancée recevrait en dot le duché de Milan que l'on enlèvera à Philippe. De son côté, François 1er devrait renoncer, une fois de plus, à la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois, et devra évacuer la Savoie et le Piémont. Mais tout le monde se doutait déjà que le roi de France n'avait absolument pas l'intention de rendre ces deux provinces qu'il avait conquises les armes à la main. S'en défaire serait se couper du duché de Milan.
Il promit encore - tout en espérant bien dégager sa parole - de mettre à la disposition de l'empereur dix mille hommes et six cents lances pour attaquer... Soliman! Le Turc, en apprenant l'engagement de son allié, était ivre de rage et le malheureux ambassadeur du roi de France, Gabriel d'Aramon, faillira être empalé vif. Selon certains, une mort plus raffinée que la décapitation.
Ce traité laissera à François la possibilité de regrouper ses forces contre Henry VIII, le roi d'Angleterre, qui vient de se remarié pour la sixième fois avec Catherine Parr.
Mais toutes ces bassesses politiques n'intéressaient pas Miguel.
En tant que maître du domaine, il prit place sur une cathèdre à haut dossier en bout de table, puis tout le monde, amis, famille, domestiques, s'assit sur les bancs disposés de chaque côté. On avait mis sur la nappe quelques lourds chandeliers à plusieurs branches, et posé à même le sol, derrière les convives, des lanternes qui éclairaient les abords du courtil. Leurs lumières conjuguées, tremblantes, bien qu'il n'y eût toujours pas un souffle de vent, éclairaient de reflets fauves les écuelles, les brocs, les gobelets d'étain, tout en faisant briller les lames des couteaux, les prunelles, l'émail des dents.
Carmina apporta pour commencer trois vastes récipients. L'un contenait des mûres, le second des écrevisses en buisson, le troisième, des légumes verts au jus.
Isabella, qui se trouvait à la gauche de Miguel, fit asseoir Juan auprès d'elle. Catalina, placée à la droite de son époux, fut divertie par sa voisine de table. Zia entreprit de lui conter comment des bergers, voyant que leurs moutons ne redoutaient plus les morsures de vipères après avoir mangé des genêts en fleur, avaient contribué à lui faire découvrir les propriétés curatives de ces plantes.

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Au contact des familiers et, aussi, depuis son mariage, l'artiste peintre s'était transformée. Elle avait gagné en épanouissement ce qu'elle avait perdu en agressivité. Elle offrait aux regards un visage étroit qu'on aurait dit coincé entre les nattes blond cendré qui l'encadraient. Au premier abord, elle paraissait effacée, mais, dès qu'elle parlait, ses phrases précises, émises d'une voix ferme bien que discrète, amenaient ses interlocuteurs à réviser leurs jugements à son endroit. Isabella, qui la connaissait depuis l'enfance, savait qu'elle était de celles qui cachent une volonté bien trempée sous une apparence fragile.
Ce qui demeurait pourtant vulnérable en elle était l'attachement sans faille qu'elle vouait à son second époux. Éprise de lui autant qu'il était possible, elle vivait sa passion avec toute la violence de son cœur entier, étranger à la modération tout autant qu'au simulacre.
Au moindre propos de l'hidalgo, elle levait sur lui les larges yeux saillants dont la nature l'avait pourvue avec tant de tendresse admirative qu'elle ressemblait alors à une orante à l'écoute de son Dieu. Un jour, elle avait confié à Isabella:
Cat: La première fois qu'il m'a embrassée, j'ai failli m'évanouir. Après avoir perdu Bernardo, je ne pensais pas retomber amoureuse d'un autre homme... Il est seulement dommage de ne pas l'avoir rencontré plus tôt...
Elle avait alors caressé son ventre qui commençait à s'arrondir, avant de conclure:
Cat: Dieu merci, nous nous rattrapons comme il faut de ce retard! Je peux te garantir que le petit qui est là est un véritable enfant de l'amour!
Elle avait déjà donné naissance à deux petites filles. Dolores, l'aînée, qui venait d'avoir sept ans, et Cora, qui avait vingt et un mois d'écart avec sa sœur. Enceinte du troisième, Catalina n'ignorait pas que Miguel espérait secrètement que ce soit un garçon.
Les autres convives s'installèrent à leur gré, parmi les rires et les plaisanteries.
Il y eut pourtant un moment de silence, réclamé par Miguel, afin qu'Elena récitât le bénédicité.

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Tout de suite après, l'animation reprit de plus belle.
Le vin de Jerez, la grenache, la cervoise et l'hydromel coulaient généreusement. L'eau restait dans les pichets où on l'avait prudemment versée.
Mendoza prit sa coupe entre ses doigts et la fit tourner pour apprécier la viscosité du vin, ainsi que les reflets de sa robe presque noire. Appréciateur, il huma le bouquet qui s'en dégageait jusqu'à s'en imprégner.
Pour Catalina, totalement novice en la matière, c'était une nouvelle expérience. Et somme toute, elle jugea qu'elle pourrait vraiment apprécier un tel breuvage, manifestement complexe, à sa juste mesure avec de la pratique.
Mais pour l'heure, elle n'était pas capable d'en saisir toutes les subtilités. Tout en dégustant, son beau-frère évoquait les termes de "longueur en bouche", de "persistance", de "rondeur". Mais à part l'expression de "longueur en bouche" qui parlait à l'artiste peintre, même si elle ne voyait pas le rapport avec du vin, elle ne comprit rien au reste. Peu lui importait, le nectar était excellent, avec un étonnant côté soyeux, et elle en boirait sans se faire prier.
Depuis le début, les autres imitaient le capitaine dans cette espèce de rituel qu'il avait initié et Catalina, à bien y regarder, crut remarquer une étincelle de malice dans les prunelles de ses amis. D'ailleurs, il lui sembla bien voir Miguel adresser un léger signe à Tao.
Ses yeux mi-clos, tout entier plongé dans sa dégustation, Mendoza, lui, n'avait rien repéré.
MDR: Dis frérot, il n'aurait pas un bouquet de pomme de terre, celui-là?
L'hidalgo demanda ceci avec un air parfaitement innocent.
:Tao: : Moi, je lui trouve plutôt un arôme de betterave.
:Mendoza: : De quoi?
:Tao: : De betterave.
Mendoza ferma les yeux et prit une inspiration, avant de les rouvrir:
:Mendoza: : Non, soyons clairs! Un vin ne peut avoir un bouquet ni de pomme de terre ni de betterave ni de chou ni d'artichaut. Enfin Tao! Tu travailles avec moi, tu sais bien que le vin est fait avec du raisin, un fruit donc, et absolument pas avec un légume.
MDR: Tu es sûr?
Ils reprirent une bonne gorgée.
MDR: Finalement, je trouve qu'il a un petit goût de melon.
À l'autre bout de la table, Pedroe s'exclama:
:Pedro: : Non, de coriandre... Je suis sûr qu'il y a de la coriandre dedans!
Sancho asséna à son tour:
:Sancho: : De la gre..., de la gregre..., de la grenade.
Mendoza lâcha un profond soupir:
:Mendoza: : Ni melon, ni coriandre, ni gregremachin! Vous n'êtes que des barbares, incapables d'apprécier les subtils bienfaits de la vigne. Je me demande pourquoi je perds mon temps avec vous. De la betterave, non mais je rêve! Pourquoi pas de l'échalote, pendant qu'on y est?
:Laguerra: : Pourquoi? Il y en a dedans? Ah, je me disais bien aussi...
Isabella opina faussement sérieuse. Riant sous cape, Zia se pencha vers Catalina et lui murmura:
:Zia: : Tu assistes à une blague qu'on aime bien faire à papa, de temps à autre. Depuis qu'il travaille la vigne, on a appris à aimer ce qu'il produit et le vin qu'il nous propose se révèle toujours parfait. Mais c'est plus fort que les garçons, ils aiment bien le faire bisquer. Ça lui apprendra à les mener à la baguette!
Les voix résonnaient, réjouies, ravies, chaleureuses:
:Mendoza: : ... Il a un nez intense et vous sentez ce bouquet, ce tanin soyeux, cet équilibre?
MDR: ...En 1526, je suis parti avec une flotte de trois navires et cent cinquante marins pour trouver le Cathay et une nouvelle route vers les Moluques...
:Sancho: : ... La... la meilleure table de... de Barcelone? Sans... sans conteste la no... la nono... la nôtre: La Ta... La Taverne de Sancho et P... et Pedro! Mais à éga... égalité avec La Gastro... Gastronomica, dans le... dans le centre d'El... d'El Raval.
:Esteban: : ...Et je lui ai dit: "Toujours aussi empoté, Gaspard." Eh bien, tu sais ce qu'il s'est prit en pleine tête, juste après? Ah! Ah! Ah!
:Pedro: : ...Dans le port d'Amsterdam, y'a des marins qui chantent!
MDR: ...Alors que nous remontions le rio de la plata, Francisco de Rojas, Martin Mendez et moi-même, nous nous sommes querellés avec Cabot. Ce foie-jaune de Vénitien nous a abandonné sur place...
:Tao: : ... Alors j'ai pris un bâton et j'ai fabriqué un collet. Il s'est retrouvé les quatre fers en l'air, ce sacré lapin!
:Laguerra: : ...L'acier de Tolède est le meilleur, quoi qu'on en dise, et les meilleurs artisans sont les successeurs de Hashim al-Darrab, le forgeron qui avait attaqué en 829 les garnisons berbères de Santaver et de Talavera, précisément celles qui avaient été impliquées dans la répression de la rébellion de Tolède une génération plus tôt....
MDR: ...Et c'est à ce moment-là que je me suis retrouvé attaché la tête en bas, complètement nu, entouré d'une bande de guerrières déjantées. Je peux vous assurer que sur le moment, mes cojones étaient grosses comme des raisins de Corinthe!
:Zia: : ...Oui, ce Gomez, c'était un sacré bretteur! Il était grand, il était beau et, en plus, il sentait bon le sable chaud!
Le repas se poursuivit, léger, chaleureux, complice. On dévora pour commencer les mûres avec du pain frais. Là, les deux taverniers se firent encore remarquer. Sancho mangeait pour trois et patrouillait dans les plats comme un gros moineau dans un tas de grains.
:Pedro: : Voici qu’il mange aussi la salière.
Et l'autre répondit:
:Sancho: : Quand elle est... elle est faite d’un mor... d'un morceau de pain creu... creusé, il faut la... la manger quelque... quelquefois, de pe... de peur qu’en vieillissant les... les vers ne s’y...ne s'y mettent!
Comme on attaquait ensuite les crêpes au cerfeuil, le pâté aux oignons frits et les écrevisses, Tao se leva pour faire une proposition:
:Tao: : Si la conversation ambiante le permet, Modesto et moi pourrions jouer alternativement du pipeau durant le repas? Chacun de nous deux mangera pendant que l'autre s'exécutera.
On accepta avec enthousiasme.
Elena, qui s'était d'abord placée entre son frère Pablo et sa cousine Cora, quitta soudain sa place pour venir rejoindre sa mère.
Elena: Je voudrais m'asseoir près de toi.
:Laguerra: : N'étais-tu pas mieux du côté des plus jeunes, ma petite plume? Ma petite perle, ma petite fleur, ma petite mésange...
Ces litanies tendres qu'elle égrenait au chevet de ses enfants sur le point de s'endormir ou dans des moments d'abandon comme celui-ci, était un jeu qui les ravissait chaque fois qu'Isabella s'y livrait. La magie de cette incantation fit sourire la fillette, qui répondit pourtant:
Elena: Non, je préfère être avec toi.
:Laguerra: : Mets-toi donc entre ton parrain et moi.
Isabella se rapprocha un peu plus de Juan, dont la jambe se collait déjà étroitement à la sienne. Assise entre son mari et sa fille, elle mesurait mieux les difficultés qu'elle allait avoir à affronter sans cesse. Entre ces deux êtres possessifs, et ne voulant à aucun prix inquiéter l'enfant dont elle connaissait l'ombrageux attachement, l'aventurière songeait qu'elle aurait, désormais, à maintenir un équilibre bien délicat entre sa vie de femme et sa vie de mère.
Toute sa tendresse, toute son attention ne seraient pas de trop si elle ne voulait meurtrir ni Juan ni Elena...
Dans la chaleur de la nuit où flottaient de riches odeurs de victuailles mêlées à celles du jardin, elle éprouva pourtant une bouleversante impression de plénitude.
Tous ceux qui se trouvaient là étaient siens à des titres divers. Ils partageaient avec elle toutes sortes de sentiments, de souvenirs, de projets, de tâches. Ils formaient sa famille, son groupe, sa mesnie. Elle fut alors transpercée, comme elle ne l'avait jamais été, par l'évidence d'une solidarité d'échange et de protection entre elle et ses convives.
Elle prit la main de Juan qu'elle serra de toute ses forces, et, parce qu'elle se sentait soudain comblée au-delà de l'exprimable, des larmes lui montèrent aux yeux...
Mais, en même temps, un remords s'insinuait en elle. Comment pouvait-elle éprouver une joie si aiguë à la découverte d'une telle surabondance, alors que Miranda, là, tout près, lui offrait un profil marqué d'une grande peine. Était-elle donc égoïste au point de pouvoir oublier la souffrance de Pablo et l'absence éternelle de Marco? Son âme lui parut superficielle, son cœur trop étroit.
En douze ans, sa compassion pour autrui avait changé du tout au tout. Mendoza lui murmura à l'oreille:
:Mendoza: : La lumière des chandelles est-elle seule responsable du scintillement de tes prunelles, princesse, ou bien y-aurait-il autre chose?
:Laguerra: : Je ne sais, mon chéri, je ne sais... La douceur de certains instants est si violente qu'elle en est douloureuse.
:Mendoza: : Voilà une douleur que je te ferai bientôt passer, Dieu me pardonne, pour la transformer en une toute autre sensation...
Elle lui connaissait ce regard filtrant entre les cils comme un rai de soleil dans une pièce obscurcie...
Dans un souffle, elle lui dit:
:Laguerra: : Attendons... Ce n'en sera que meilleur.
Puis elle se tourna vers Miguel et entreprit de lui parler de la fête du lendemain.
En face d'elle, décalé sur la gauche et placé entre Zia et Elvira d'Alcalã, la sage-femme, Estéban s'entretenait avec chacune d'elles tour à tour. S'il se sentait à l'aise avec sa jeune épouse dont il goûtait les remarques drôles, Elvira lui procurait en revanche une impression de gêne qu'il avait toujours ressentie à son sujet. Et il n'était pas le seul.
Grande et lourde, avec des seins énormes et un ventre distendu comme si toutes les femmes accouchées par elle lui avaient laissé en partage un peu de leur embonpoint, elle se trouvait affligée d'une bouche d'ogresse. Un menton protubérant projetait sa lèvre inférieure bien au-delà de sa lèvre supérieure. Aussi, dès qu'elle disait quelque chose, une quantité de dents plates et tranchantes comme des pelles apparaissaient, prêtes, semblait-il, à dévorer toute chair fraîche qui se présenterait.
Carmina, comparée à elle, paraissait séduisante.
En réalité, Elvira était une excellente ventrière qu'on demandait bien au-delà de Barcelone. Il n'y avait guère de marmots dans la vallée qu'elle n'eût aidé à venir au monde.
De son côté, Elena avait beau savoir que, depuis qu'elle s'était installée ici, sa propre mère avait toujours eu recours à Elvira pour l'assister durant chacune de ses couches, la petite fille se félicitait d'être née ailleurs, du temps où ses parents ne connaissaient pas encore Emilio et sa forte moitié.
Comment ces deux êtes massifs avaient-ils pu engendrer un fils aussi frêle que Diego? Pour l'élu, c'était un mystère aussi incompréhensible que la course du soleil ou le retour des saisons dans leur ronde immuable.
Estéban jeta un coup d'œil à Tao. Assis entre Jesabel - qui se déplaçait sans cesse pour aider sa mère à la cuisine ou autour des convives - et Mendoza, le naacal était bien silencieux. Redescendant sur terre, il s'adressa à Modesto, qui se trouvait de l'autre côté de la table.
:Tao: : Que vas-tu composer en l'honneur de la fin de cette guerre? Je gagerai ma part de paradis que tu es en train de nous fabriquer un hymne à ta façon!
Modesto: Par sainte Cécile, patronne des musiciens, tu es dans le vrai. Je crois avoir trouvé les accords que mérite un tel événement!
Assis sur le même banc, l'élu considérait l'apprenti avec admiration avant de s'adresser à sa femme:
:Esteban: : Goûteras-tu de ce brochet en galantine?
Le jeune ménage ne cherchait pas à dissimuler son amour et leurs proches attendaient fébrilement l'annonce d'une prochaine grossesse. Depuis le temps qu'ils se connaissaient ces deux-là! Seul le Muen tournait de temps en temps vers le couple un regard envieux.
:Zia: : Je n'ai guère faim, Estéban, je me sens lasse...
:Esteban: : Ce n'est pas étonnant après la journée que tu as passé. Veux-tu te retirer?
:Zia: : Plus tard. Je suis si bien près de toi...
Pablo fit tomber sa cuillère et se baissa aussitôt pour que Moreno, le chien de Miguel qui flairait tout ce qui était à terre, ne vînt pas la lécher. À la lueur des lanternes posées sur le sol, il s'aperçut que Jesabel, sans doute incommodée par la chaleur, avait, sous la table, remontée sa cotte assez haut sur ses cuisses. À même la peau blanche ainsi découverte, il vit très nettement la main brune de Tao qui progressait. Dans l'émoi de sa découverte, le jeune garçon se redressa brusquement. Son front heurta alors avec violence le rebord mal équarri des planches que recouvrait la nappe. Un gobelet se renversa. Le vin se mit à couler entre les morceaux de pain tranchoir.
Placée à la gauche de l'enfant, Elvira lui demanda:
Elvira: Tu t'es fait mal?
Pablo: Non. Ce n'est rien!
Elvira: Mais tu t'es écorché le front! Regarde-moi.
La ventrière voulut l'attirer vers elle. Vexé, il se dégagea d'un geste brusque, se leva et s'éloigna en boitant.
Elvira: Où vas-tu?
:Mendoza: : Laissez-le. Vous connaissez mon fils... Il est gentil, mais il est également impulsif et coléreux. Le mieux est de le laisser se débrouiller tout seul.
Elvira: Sans doute, mais il est blessé...
L'aventurière intervint.
:Laguerra: : Ne vous inquiétez pas, señora d'Alcalã. Je vais le chercher.
:Zia: : Ne te dérange pas Isabella. J'y vais.
Sans hâte, avec le mélange de force et de tranquillité qui la caractérisait, elle se leva à son tour et prit une lanterne par terre afin d'éclairer le chemin.
Pablo s'était dirigé vers le potager. Bien que la nuit fût tombée depuis longtemps, il ne faisait guère sombre parmi les plates-bandes. En son premier quartier, la lune mêlait sa clarté à celle des étoiles dont le ciel était parsemé. On distinguait les formes des feuilles, des tiges, des branches, mais tout était décoloré par la pâleur blafarde qui coulait comme une eau paisible sur la campagne. Les lys paraissaient bleus, les roses grises, les choux, formés en carré, semblaient cendreux.
Les bruits du souper ne parvenaient plus aux oreilles que sous la forme d'une rumeur futile, un peu inconvenante, qui rompait le silence de la nature et forçait les oiseaux nocturnes à se taire.
L'inca rejoignit le jeune garçon, immobile au milieu d'une allée.

8..PNG

D'un air bonhomme, elle lui demanda:
:Zia: : Qu'est-ce que tu as, Pablo?
Pablo: Laisse-moi tranquille, grande sœur.
En l'entendant l'appeler ainsi, elle fit un bond de plus de dix ans en arrière.
Quand ils rentrèrent au pays après la quête des cités d'or, Isabella et Mendoza avaient fait les démarches nécessaires pour l'adopter, elle et Tao. Cet épisode n'avait pas manqué d'attiser la jalousie d'Estéban. Se trouvant laissé pour compte, il avait demandé des explications au couple. Mendoza lui avait dit:
:Mendoza: : Réfléchi un peu, mon garçon. Primo: nous ne savons pas vraiment ce qui est advenu d'Athanaos. La prophétie concernant le Myrcur est assez nébuleuse et ton père fut le dernier à l'avoir eu entre les mains. Secondo: même s'il ne fait plus partie de ce monde, nous n'aurions pas agi autrement.
L'élu s'était offusqué:
:Esteban: : Mais pourquoi?
:Mendoza: : Écoute-moi, jeune écervelé! Parce que Isabella et moi avons pensé à long terme. Si nous l'avions fait, tu aurais été dans l'impossibilité de prendre Zia pour épouse plus tard. Même si vous n'avez aucune affiliation par le sang, frère et sœur adoptés ne peuvent s'unir devant Dieu...
:?: : Zia...
En entendant son prénom, elle sortie de sa rêverie.
Pablo: Zia. Je veux être seul.
Elle fit mine de ne pas l'avoir entendu et éleva sa lanterne pour mieux le voir.
:Zia: : Voilà une belle entaille...
Elle fit ce constat avec sa placidité coutumière en écartant les mèches de son front.
:Zia: : Pour arrêter le sang, il n'y a rien de meilleur qu'un morceau de feuille de chou. Le savais-tu?
Elle n'eut qu'à se baisser pour en cueillir une, large et frisée, en déchira un lambeau, se mit en devoir de le froisser avec application entre ses doigts, essuya l'écorchure d'où le sang coulait encore.
:Zia: : Je vais t'en mettre une autre, toute fraîche, sur la plaie. Mais il va falloir bien l'appuyer contre ta peau si tu veux qu'elle puisse faire de l'effet.
Pablo: Je ne peux pas la tenir tout le temps avec la main!
:Zia: : Tu as raison! Luis doit avoir de minces cordelettes dans sa remise. Allons en chercher. Je t'attacherai la feuille autour du front avec l'une d'elles.
La petite bâtisse carrée au toit pentu qui servait à abriter les outils du jardinier était fermée par une porte de bois fendillée. Zia la poussa.
À l'intérieur de la resserre, il faisait chaud. Une odeur de chanvre et d'oignons mis en réserve flottait sous les tuiles. L'inca attacha la feuille de chou sur le front blessé.
:Zia: : Voilà. Ton pansement va tenir. Nous pouvons rejoindre les autres si tu veux.
Il hocha la tête.
De loin, la table environnée d'un halo de lumière, de rire, de musique, de toute une animation joyeuse, leur parut un havre...
Un havre jusqu'au moment où le fracas d'un écroulement, puis des hurlements venus de l'intérieur de la maison les firent s'arrêter. Ils entendirent Elena crier:
Elena: C'est Joaquim!
Isabella se précipita vers la logette. Mendoza et plusieurs invités la suivirent.
Ils découvrirent, sous l'auvent de tuiles, le petit garçon en larmes qui lançait de furieux coups de pied à des tréteaux écroulés autour de lui.
:Laguerra: : Par tous les saints, mon petit prince, que t'arrive-t-il?
L'aventurière attira dans ses bras Joaquim dont la lèvre supérieure saignait, pendant qu'une énorme bosse poussait sur son front.
Elena: Il voulait écouter la musique! Alors, il a grimpé sur tout un échafaudage qu'il avait monté pour pouvoir regarder et entendre par la petite fenêtre ouverte...
:Laguerra: : Tu sembles bien au fait, ma fille. N'aurais-tu pas été dans le secret?
Elena rougit et baissa la tête. Ses nattes brunes glissèrent sur ses joues. Elle sourit de sa façon discrète, puis coula vers sa mère un regard où l'amusement se nuançait d'inquiétude.
Elena: Un petit peu.
Tout le monde se mit à rire.
:Laguerra: : Ta curiosité et ta désobéissance n'ont pas tardé à être punies, jeune fou. Après t'avoir couché, je t'avais défendu de te relever. Tu m'avais promis de rester sagement au lit.
Le petit garçon grogna:
Joaquim: J'ai pas pu résister.
:Mendoza: : Par le grand saint Nicolas, qui protège les enfants, tu aurais pu te casser un bras, une jambe ou pire. Tu as eu de la chance de t'en tirer à si bon compte!
Isabella, qui ne pouvait oublier la mort de Marco, serra farouchement Joaquim contre elle et s'exclama avec véhémence:
:Laguerra: : Un malheur comme celui-là suffit dans une famille. Un autre m'achèverait!
Puis, se tournant vers ceux qui étaient entrés dans la salle à sa suite, elle dit:
:Laguerra: : Ne vous occupez plus de lui. Retournez à table. Je vais aller soigner ce garnement et je reviens.
Elena et Miguel furent les seuls à l'accompagner dans sa chambre où elle étendit Joaquim sur son lit avant de lui laver la lèvre et le front à l'eau fraîche.
Elle demanda ensuite à sa fille d'aller quérir dans le petit bâtiment des étuves un sachet de feuilles séchées de la plante nommée "bec de grue".
:Laguerra: : J'en confectionnerai une compresse que j'appliquerai sur cette grosse bosse. Et tu me feras le plaisir de la conserver en place, sans bouger, jusqu'à demain matin!
MDR: J'admire toujours combien tu sais garder ton calme dans les situations les plus inattendues. Dieu sait que, depuis toutes ces années, les occasions de m'en apercevoir ne m'ont pas fait défaut!
Isabella soupira.
:Laguerra: : Hélas! Il est vrai que la vie peut parfois nous malmener!
Debout auprès du lit où elle avait déposé Joaquim, elle tournait le dos à son beau-frère. Elle voulut se retourner pour lui sourire, mais, tout d'un coup, elle eut le sentiment qu'il était préférable de s'en abstenir. À travers le voile qui recouvrait ses cheveux, son cou et ses épaules, elle sentait le souffle de l'hidalgo, tout proche d'elle. Ce souffle, rien de plus... Pourtant, elle sut que quelque chose de singulier était en train de se produire. Qu'au moindre mouvement qu'elle amorcerait vers lui, l'homme qui se tenait derrière elle agirait.
Que ferait-il? Elle en avait bien sûr une petite idée mais ne voulait en aucun cas que leurs rapports familiaux basculent. Elle le sentait et suspendit son geste...
Quelques instants s'écoulèrent. Personne ne bougeait. Joaquim avait fermé les yeux et, de l'autre côté de la couche, Paloma dormait dans son berceau.
Elena ouvrit la porte.
Elena: Voici le sachet.
Le sortilège fut rompu. Miguel retourna parmi les siens. Pablo, lui aussi, avait regagné sa place.
:Mendoza: : Tout va bien, mon grand?
Pablo: Beaucoup mieux. J'ai encore un peu mal, mais le sang ne coule plus.
L'enfant montra à son père le lambeau de verdure attaché à son front.
:Mendoza: : Décidément, c'est la soirée "bleus et bosses" pour mes garçons!
Le capitaine posa une main sur l'épaule de Zia en lui disant tout bas:
:Mendoza: : Merci.
Il contourna la table et revint s'asseoir en face. Isabella le rejoignit quelques minutes plus tard. On apportait des salades, des tartes au fromage de brebis, du jambon salé. Le ton montait. Las de chanter au milieu de tant de bruit, Modesto se rassit.
Consuelo: Abandonne un moment la musique et mange.
L'apprenti écouta sa petite sœur. À côté de lui, Cora se pencha vers son cousin.
Cora: Ça va mieux, Pablo?
Pablo: Oui.
Cora: Que s'est-il passé pour que tu te cognes de la sorte?
Pablo: Rien.
Cora: Moreno t'a fait peur?
Pablo: Non. J'ai vu autre chose.
Cora: Quoi donc? Tu veux m'en parler?
Pablo: Non.
Elle se pencha davantage, jusqu'à frôler les cheveux bruns du garçon dont la discrétion l'agaçait soudain.
Cora: Même à moi, Pablo, tu ne veux rien dire?
Pablo: Ni à toi ni à personne... J'ai dû me tromper... De toute façon, ce n'est pas intéressant. Il est préférable d'oublier.
Jesabel, que Tao caressait un moment plus tôt sous la table, aidait à présent à enlever les plats vides, en apportait d'autres avec Carmina: les noix, les framboises cueillies dans l'après-midi, des flans, des galettes sucrées, des gaufres, les fameux beignets à la sauge.
Pablo, qui suivait la fille de cuisine des yeux, la vit qui lançait une œillade au naacal.
Mendoza, en se tournant vers sa femme, remarqua:
:Mendoza: : Ce repas de fête est bien long!
Il venait de sacrifier aux convenances en entretenant avec Tao une conversation sur les mérites respectifs de la flûte et du pipeau.
Elle lui répondit d'un air moqueur:
:Laguerra: : Après le souper, nous danserons.
:Mendoza: : Pourquoi pas? La danse permet maints rapprochements...
:Laguerra: : Il ne faut jamais témoigner de préférence à une danseuse plus qu'à une autre, mon chéri, tu le sais bien!
Leurs jambes accolées depuis le début du repas leur tenaient lieu de confidences.
Le capitaine laissa choir le morceau de galette qu'il tenait à la main, se baissa afin de le ramasser, posa un instant ses lèvres sur les genoux de sa princesse, puis se redressa.
Pablo: Papa. Tu es tout décoiffé!
Pablo s'exprimait avec aménité. Tout en écoutant son oncle qui lui récitait un poème de Garcilaso de la Vega, il jetait de fréquents coups d'œil en direction de ses parents. Puis, sans souci de logique, il demanda soudain à Tao:
Pablo: Pourquoi n'es-tu pas marié?
:Tao: : Parce que je n'ai pas encore rencontré la femme qu'il me faut, Pablo.
Pablo: Il serait grand temps! Tu vieillis de jour en jour.
:Tao: : Eh oui! Que veux-tu, le temps passe pendant que je cherche.
:Laguerra: : Voyons, Pablo, que racontes-tu là? Est-ce des questions à poser à ton grand frère?
L'enfant fit la moue.
Pablo: Je te demande pardon maman, mais il y a déjà lontemps que j'avais envie de me renseigner auprès de lui.
:Laguerra: : Tu es bien curieux!
Pablo: Tu ne l'es pas?
Une complicité évidente les liait. Raquel, qui terminait sa gaufre, intervint:
Raquel: Ma bru, je vous trouve trop coulante avec ce petit.
Tout le monde savait que la vieille femme se souciait de l'avenir de ses petits-enfants. Quand Juan-Carlos était absent, elle se voulait la gardienne des traditions de fermeté qui lui semblait nécessaires aux adultes qu'ils deviendraient plus tard.
Raquel disait souvent à Miguel:
Raquel: Isabella les traite toujours comme les nourrissons qu'ils ne sont plus. Elle oublie que l'enfance est brève, qu'il faut élever Elena, Pablo et Joaquim en songeant à la femme, aux hommes qu'ils seront dans quelques années. Elle ne devrait pas hésiter à les contraindre, au besoin, plutôt que de céder devant eux, toujours!
MDR: Bah! La vie les formera.
Raquel: Ce sera, hélas, à leurs dépens!
Très jalouse de ses droits maternels, très assurée du bien-fondé de sa façon d'agir, Isabella n'acceptait pas sans broncher les rappels à l'ordre de sa belle-mère. Ce soir-là, elle se leva et entoura de son bras les épaules fragiles de son fils.
:Laguerra: : Allons, ma mère, n'assombrissons pas la joie de nos enfants en ce jour de fête.
Son ton était faussement léger.
:Laguerra: : Ne songeons qu'à nous divertir.
Son regard s'était durci.
Le souper se terminait. On apportait des coupes de dragées et de fruits confits. Miranda s'adressa à l'assemblée:
Miranda: Je vais rentrer. Vous me voyez bien contente d'avoir passée cette soirée en votre compagnie à tous, mais je n'ai pas l'habitude de veiller si tard et la traite matinale n'attend pas.
:Tao: : On doit danser depuis un bon moment déjà sur la place de Barcelone. Si on allait rejoindre les autres?
Debout, il cambrait la taille et frappait le sol du pied ainsi que le faisaient, dans leur écurie, les chevaux dont Diego s'occupait tout au long du jour.
Miranda: Vous piaffez comme un étalon!
Le côté fringuant du naacal agaçait visiblement la vachère.
Miranda: Par mon saint patron, calmez-vous un peu, mon garçon!
:Tao: : Et pourquoi donc, Miranda? Je ne suis pas fatigué, moi, et ce n'est pas tous les jours la fête!

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Son sourire carnassier, ses yeux noirs, luisaient d'appétit.
:Tao: : Venez donc, les jouvencelles, venez vous amuser!
On débarrassait la table. Pour que ce fût plus vite fait, tout le monde y prêtait la main et une agitation intense refluait du courtil vers la maison.
:Mendoza: : Qui va danser?
Il remportait des pichets vide à la cuisine. Isabella, qui le précédait en tenant deux coupes de dragées sérieusement entamées, lança par-dessus son épaule.
:Laguerra: : Tout ceux qui souhaitent se divertir! Mais ça sera sans moi...
Cette nuit-là, une fois la veillée terminée et chacun rentré chez soi, Mendoza alla embrasser ses enfants. Pablo ne s'endormait jamais avant que son père ne vienne lui dire bonne nuit. C'était leur rituel. Chaque soir, longtemps après s'être couché, il attendait, allongé dans le noir, que la porte de sa chambre s'ouvre et que la silhouette du marin apparaisse, accompagnée d'un pas léger, foulant le parquet.
:Mendoza: : Hé, mon grand, tu es encore éveillé?
Pablo: Je voulais mon câlin, papa.
L'Espagnol ne rechignait jamais. Il était aux petits soins pour ses quatre pitchouns.
Des bruits de bottes se mirent à résonner dans la chambre des garçons. Une main ébouriffa les cheveux de l'aîné puis lui caressa la joue droite. Du fond de son lit, Pablo sentit un sentiment de plénitude l'envahir et ferma les paupières. Mendoza l'embrassa sur le front et lui dit:
:Mendoza: : Demain, il faudra nettoyer ça.
Pablo: Oui, papa.
:Mendoza: : Tu as récité tes prières?
Le garçon ouvrit les yeux et hocha la tête.
:Mendoza: : Alors dors maintenant. Bonne nuit, mon grand.
Juan borda ensuite Joaquim et sortit de la chambre de son même pas léger avant de fermer la porte.

10..PNG

Quelques minutes passèrent.
Allongé dans l'obscurité, sous de lourdes couvertures, Pablo écoutait le tic-tac de la grosse horloge ronde du couloir et les bruits familiers de la nuit: un frêle esquif qui glissait sur les eaux noires du Llobregat, non loin; une légère brise qui s'était mise à souffler puis la complainte du lit de ses parents, de l'autre côté de la fine cloison, leurs gémissements, les petits cris étouffés de sa mère, les mugissements de son père... La nuit avait ses propres sons, sa propre musique.
L'enfant s'endormit sur cette partition.
De l'autre côté du mur, après avoir trouvé dans les bras de Juan la paix des sens, Isabella repensa à la scène qui s'était si discrètement déroulée un moment plus tôt au bord de ce même lit où elle reposait à présent. Sans que rien ait été exprimé, un événement s'était produit, qui demeurait à jamais enfoui dans le mystère des choses informulées, mais qui n'était pas sans importance. La violence du trouble ressenti par Miguel avait été si intense, si proche de l'acte, qu'elle en avait subi le choc comme s'il l'avait touchée...
Qu'aurait-elle fait, si son beau-frère n'avait pas su se taire plus longtemps?
Il était toujours attiré par elle... Les années passées n'avaient rien détruit, rien entamé dans ce cœur fidèle...
Elle rêva un moment, puis chassa de son esprit des pensées qui ne débouchaient sur rien. Son amour pour son époux était un bouclier de bronze qui la protégeait d'elle-même et des autres, qui la gardait, à l'abri de son disque frappé d'une croix...
Sa pensée se détacha enfin de l'hidalgo pour se tourner vers Jesabel et Tao qui la faisait briller comme une torche...
De ce côté-là non plus, rien ne fut dit. Mais elle soupçonnait quelque chose entre la jeune servante et le naacal.
On devait être à peu près au milieu de la nuit. Allongé sur le ventre, Juan dormait mais semblait faire des rêves agités. Il remuait beaucoup et des bribes de phrases lui échappaient par instants.

12.1.PNG

Dans son berceau à baldaquin, posé près du lit où ses parents reposaient, Paloma, croyant téter tout en dormant, suçait son pouce avec ardeur. Isabella entendait le bruit mouillé des lèvres obstinées de sa petite fille.
Installée dans la pièce attenante à la chambre principale, Elena était également toute proche.
Pablo et Joaquim se partageaient la troisième et dernière chambre.
Percevoir autour d'elle tout son monde endormi et confiant pendant qu'elle somnolait procurait à la mère de famille un sentiment aigu de satisfaction. Elle aimait se sentir responsable de la bonne marche de sa maisonnée, du destin de chacun de ses membres. C'était avec assurance qu'elle supportait une charge qui ne l'écrasait pas. Mais une pointe d'angoisse venait de troubler cette sérénité. À certains moments, une peur affreuse transperçait l'aventurière.

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 05 févr. 2019, 19:06, modifié 2 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Akaroizis » 01 oct. 2018, 17:43

À peine finie, la seconde déjà commencée à être publiée ? Tu ne chôme pas, dis donc ! ^^
J'aime beaucoup, cette ambiance me plaît bien, chaleureuse avec son lot de tracas à venir, dont certains émergent déjà.
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
Saison 3 : 13.5/20


Ma présentation : viewtopic.php?f=7&t=80&p=75462#p75462

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Aurélien » 01 oct. 2018, 18:35

La douceur de ce passage est incroyable, c'est une autre série c'est pas possible! On dirait que c'est les Bisousnours version cité d'or ou tout va pour le mieux ! Absolument rien a voire avec les deux dingueries que tu as écris dernièrement lors de tes derniers passage de la saison 4 ! Mais je ne dis pas, c'est vrais que le calme, la douceur, la tranquillité c'est bien parfois, et oui de la tendresse dans ce monde de décérébré c'est très agréable et tu l'as amené à merveille ! :D Mais attention car il ne faut surtout pas entrer dans un excès de tendresse, après cela deviens vraiment bizarre et cela peux casser le réalisme de la série !
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Ra Mu » 01 oct. 2018, 21:38

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« Aux creux de mon épaule,
Je Te Réchaufferai,
Ma Mie,
A tout jamais,
Après l’amour, quand nos corps se détendent.
Après l’amour, quand nos souffles sont courts.»
♪ ♫
Elles sont moins bien connues, ce sont les titres de quelques unes des innombrables romances d'Aznavour. Repose en paix l'artiste!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 04 oct. 2018, 09:24

Suite.

Les petits bobos.

Après la fête donnée au palais royal de Barcelone, la vie reprit son cours.
Il plut beaucoup pendant les deux premières semaines d'octobre, ce qui permit à la terre de se gorger d'eau. La végétation y gagna un regain de vigueur et l'herbe reverdit dans les prés.
À la fin de ce même mois, les arbres commencèrent tout juste à être touchés par l'automne.
C'est à ce moment-là qu'Isabella fut certaine de commencer une nouvelle grossesse.
:Laguerra: : Ce sera l'enfant du traité de paix. (Pensée).
Elle se sentait partagée entre un nouvel espoir et l'ennui de se voir si vite reprise.
Paloma, qui n'était pas en avance, se mettait enfin à marcher et touchait à tout au grand dam de sa mère.
Un jour qu'Isabella faisait fondre de la cire pour boucher les cruchons de grès où elle venait de verser le vin de noix édulcoré au miel qui était l'une des spécialités de Carmina, la petite fille renversa de la cire brûlante sur son poignet et se mit à hurler.
Jesabel appliqua une couche de citrouille râpée sur la brûlure, mais l'enfant continua à se plaindre.
:Laguerra: : On ne peut pas la laisser souffrir ainsi! Je vais la conduire à Zia. Avoir une fille capable de soigner tant de maux est une grande chance.
Carmina, qui filtrait le liquide noirâtre, obtenu après une assez longue macération des coques de noix vertes écrasées et pilées, dans du bon vin, opina.
:Laguerra: : Allez! Viens, ma fille. Ne perdons pas de temps.
Carmina: Que Dieu vous aide en vous dispensant des mauvaises rencontres.
La servante se signa.
Du domaine, pour se rendre au monastère, on empruntait le chemin menant à Sant Joan Despi, puis à Barcelone. Le trajet d'une lieue et demie était plaisant.
Portant sans effort le corps léger qui se confiait à elle, Isabella se mit en route. La porte de la maison une fois franchie, elle traversa la cour puis le sentier qui reliait l'hacienda au village voisin en passant par les prés bordant le Llobregat.
Des haies vives les séparaient, quadrillant les rives où, en été, il était interdit à Miranda d'envoyer paître les animaux domestiques avant la fenaison.
Une barrière de branches entrelacées fermait chaque enclos. Isabella poussa l'une d'entre elles. À l'approche de l'hiver, la fraîcheur venue du fleuve était de nouveau sensible.
Sur le pont, une odeur vivifiante montait des plantes aquatiques et des feuillages trempant dans son eau verte. De part et d'autre du sentier, l'herbe était si épaisse qu'elle ressemblait à une chevelure soyeuse et lustrée, qu'un souffle d'air faisait ondoyer par moments.
Une fois le village passé, la route qui menait au moutier s'ouvrit devant elles.
Beaucoup de gens y circulaient. Des marchands, pourvus de charrettes, de mulets ou d'ânes, formaient des groupes organisés et armés, plus apte à offrir au voyageur voulant se joindre à eux un peu de sécurité, que les moines, les clercs, les mendiants, ou les pèlerins qui marchaient en chantant, sans se soucier d'autre chose que du but de leur pèlerinage.
Isabella suivit donc un convoi de drapiers qui venaient de Lleida. En Castille, la laine était regroupée sur les marchés de Medina del Campo et Burgos et expédiée en partie vers l'Angleterre et les Flandres par les ports basques. Quant à la production Aragonnaise, elle était exportée via Barcelone et Perpignan vers l'Italie du nord afin d'y vendre des balles et des trousseaux de beaux draps de Saragosse.
Quelques propos furent échangés avec ces pieds poudreux souvent accusés de ne chercher qu'à faire profit et que l'aventurière avait toujours entendu traiter avec mépris.
En approchant de la ville, le groupe traversa un coin de forêt où des troupeaux de vaches, de moutons ou de chèvres paissaient sous les branches, tandis que des porcs fouissaient l'humus pour y trouver leur glandée habituelle. Des bergers saluaient gaillardement les cavaliers au passage et retournaient bien vite à leur cueillette de fruits sauvages où à leurs menus travaux.
:Laguerra: : Nous arrivons, Paloma.
Bercée par les pas de sa mère, la petite fille appuya sa joue contre la chemise blanche. Au-dessus de son front, elle sentait le menton maternel tout doux toucher sa peau.
Bâtie au temps des Romains dans une plaine de quelque onze kilomètres de long et six de large, Barcelone se profilaient de loin sur le ciel.
Les clochers de Seu et du monastère s'y découpaient également au-dessus des toits de la cité couronnée.
Après avoir franchi les très hauts remparts, Isabella et Paloma pénétrèrent par la porte Praetoria.

13.0.PNG

L'agitation commença aussitôt.
En dépit de l'enthousiasme de ses parents quand ils descendaient en ville, Paloma ressentait trop intimement la complicité qui la liait à la nature pour se plaire vraiment dans les cités. Leurs rues bruyantes et malodorantes, l'impossibilité d'apercevoir les jardins dissimulés par les façades des maisons, les encombrements, les rencontres étranges qu'on pouvait y faire ne lui inspiraient que méfiance. Elle s'y sentait perdue, mal à l'aise. Avec un petit air têtu, elle le fit comprendre à sa mère.
Paloma: Pas beau!
L'aventurière sourit et l'embrassa à la commissure des lèvres. Elle se frayait lentement un chemin parmi les piétons, les cavaliers, les marchands ambulants, les convois de tonneaux ou de foin, les charrettes ou chariots transportant des matériaux de construction... Elle remarquait que beaucoup de chantiers s'étaient en effet ouverts un peu partout depuis son précédent passage. Juan avait dit vrai. On construisait force maisons de bois, de torchis ou même de pierre, sans compter chapelles et églises. Ses bottes foulant une épaisse poussière, les oreilles assourdies par le délire de la rumeur ambiante, sans remarquer ni entendre quoi que ce fût d'autre que la palpitation contre sa poitrine de la tendre gorge blanche où le cœur cognait au même rythme que le sien, Isabella continuait de marcher d'un pas décidé. Elle avançait, absorbée, déférente comme si elle avait tenu les Saintes Reliques.
Elle arriva sur le parvis.
Fondé par le roi Jacques II d'Aragon et construit en un temps record, le monastère de Pedralbes, qui avait vu grandir Estéban, était situé en plein centre.
Comme Tao, les jeunes époux y logeaient en tant que familiers et Zia soignait bénévolement les souffreteux.
Tels des poussins autour d'une poule, les villageois s'étaient regroupés aux portes du prieuré afin de bâtir leurs maisons le plus près possible de l'enclos sacré.
L'afflux de colons attirés par les chartes de franchise que les moines octroyaient à ceux qui s'installaient dans le bourg entraînait sans cesse l'ouverture de nouveaux chantiers.
Aussi une grande effervescence régnait-elle aux alentours.
Isabella frappa du heurtoir le vaste vantail clouté de fer qui s'ouvrit sans tarder, salua le moine et traversa le cloître.
Zia ne s'y trouvait pas mais elle aperçut le naacal au premier étage en levant les yeux.
:Laguerra: : Bonjour Tao! Où est Zia?
:Tao: : Je pense qu'elle est à l'apothicairerie.
:Laguerra: : Merci.

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L'aventurière tourna les talons, partit en direction du jardin médicinal où poussaient les simples et pénétra dans l'infirmerie qui avait été placée hors de l'enceinte claustrale, afin que les malades laïques eussent la possibilité d'y venir sans troubler le recueillement des frères.
Ce bâtiment comptait plusieurs salles. Deux d'entre elles contenaient chacune huit lits pour les patients, une autre servait de salle de bains, une quatrième de cuisine. Dans la dernière, chauffée dès l'automne et munie de bancs, on pratiquait les saignées, on administrait les potions, on faisait des pansements.
Zia n'était pas là non plus. Seuls des moines, circulant parmi les lits, officiaient dans le chauffoir.
Accolée à l'infirmerie, une petite maison avait été prévue pour recueillir les personnes gravement atteintes, qu'on ne pouvait pas laisser avec le tout-venant. Réservée à l'herboristerie, une de ses pièces recélait l'armoire à médicaments. C'est là qu'Isabella trouva sa fille adoptive.
Elle tenait à la main un pot de pommade qu'elle tendait à un habitant du bourg voisin.
:Zia: : La graisse d'ours, appliquée sur la tête, constitue le meilleur remède contre la chute des cheveux. Frottez-vous-en énergiquement le cuir chevelu matin et soir. Vous verrez les résultats.
Dès qu'elle aperçut deux des membres de sa famille, Zia prit congé de l'homme, puis, d'un pas tranquille, alla vers elles.
:Zia: : Dieu vous garde toutes deux. Est-il arrivé malheur à notre Paloma?
Sa bonté pour les autres n'était pas feinte. La jeune femme aimait réellement ses semblables d'une tendresse pleine de pudeur dont Isabella connaissait la profondeur ainsi que le dévouement. Elle s'exprimait d'une voix posée, en coupant ses phrases de silences qui déconcertaient souvent ses auditeurs. Après avoir examiné la main de l'enfant, elle posa son diagnostic:
:Zia: : La brûlure semble avoir entamé la chair en profondeur. Je vais lui faire une application de pétales de lys macérés dans de l'huile d'amandes douces. Elle en sera soulagée et la plaie se cicatrisera rapidement.
:Laguerra: : Merci, Zia. Chez toi, la physicienne que tu es montre toujours le bout de son nez!
:Laguerra: : Que veux-tu, Isabella. J'aime soigner! Ce n'est pas à mon âge que je le déferai d'une habitude devenue seconde nature.
Pendant qu'elle lui appliquait une crème, Zia donna une pâte de coing à sa petite sœur qui se laissa faire sans difficulté.
Tout autour de la pièce, des étagères supportaient pots d'onguents, d'emplâtres, de baumes divers, burettes d'huile, fioles de sirop, cruchons d'argile cuite contenant électuaires ou eau de fleurs, et corbeilles de vannerie où s'entassaient feuilles, corolles, ombelles, capitules, racines et tiges de plantes médicinales conservées par dessiccation.
Plusieurs mortiers, imprégnés à l'intérieur des diverses couleurs des préparations qu'ils contenaient, s'alignaient sur le rebord de la fenêtre.
De toute ces plantes, ces pommades, ces épices, se dégageait une odeur douceâtre et médicamenteuse qui entêtait.
Quand Zia eut achevé de panser la petite fille, Isabella dit:
:Laguerra: : Me voici de nouveau enceinte. J'aurais préféré attendre encore un peu, mais, puisque Dieu le veut, je n'ai rien à dire. Tu seras bonne de me préparer un flacon de ce vin d'oignon au miel de romarin que tu me donnes à boire chaque fois que je suis grosse. Je m'en trouve fort bien.
:Zia: : C'est une excellente nouvelle!
Zia eut un rire silencieux qui lui ferma les yeux et les réduisit à deux fentes étroites.
:Zia: : Isabella, je peux te demander quelque chose?
:Laguerra: : Bien sûr!
:Zia: : J'aimerai t'avoir auprès de moi quand je serai en mal d'enfant... Et oui! Moi aussi j'en attend un...
L'aventurière sourit et la félicita.
:Laguerra: : Échange de bon procédé, Zia. Tu étais là pour Elena... Tu peux compter sur moi. Je ne te ferai pas défaut en un pareil moment! Surtout pour le premier.
:Zia: : Ils auront à peu près le même âge et pourront jouer ensemble.
On entendait gémir un malade dans la pièce voisine.
Une cloche sonna soudain pour annoncer aux pauvres gens du village que le moment était venu de la distribution quotidienne des tourtes de trois livres et des fromages de chèvre que les moines répartissaient entre eux à midi.
:Zia: : Je dois encore avoir de ce vin d'oignon tout prêt. Tu vas pouvoir l'emporter sans plus attendre.
Elle se dirigea vers un placard creusé dans le mur et l'ouvrit. Une grande quantité de fioles, cruches, pichets, pots, bouchés à la cire et parfaitement rangés, apparut.
Tout en enveloppant dans un linge blanc le flacon qu'elle venait de prendre parmi d'autres, la jeune inca annonça:
:Zia: : J'ai ouï dire que Tian Li viendra en Espagne.
:Laguerra: : Tian Li! Sur mon salut, bien que je ne le connaisse pas, Juan m'en a souvent parlé! Il va être fort heureux de le revoir...

☼☼☼

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 04 oct. 2018, 22:50

Suite.

Un vieil ami.

La visite du moine Shaolin fut la première chose qu'Isabella apprit à son mari, ce soir-là, en allant au-devant de lui, quand il revint de la chambre aux barriques où il ne cessait de piger le vin qu'au coucher du soleil.
:Mendoza: : Par Dieu, je n'espérais plus le voir en ce monde! Tu sais pourtant qu'il était plus qu'un ami! Je peux bien t'avouer que son absence me pèse souvent. Il n'est de jour où je ne pense à lui.
:Laguerra: : Il y a des rencontres qui changent une vie...
:Mendoza: : Tu dis vrai. Mes tribulations en Chine ne me manquent pas mais parfois, j'aimerais reprendre le large et faire de nouvelles rencontres.
Debout devant la fameuse cheminée circulaire où brûlait un bon feu, le capitaine semblait perdu dans ses souvenirs.
Isabella, qui travaillait à son métier à tisser, passait des fils de couleur dans la chaîne pendant que Carmina et Jesabel dressaient la table pour le souper. Elle considéra son époux avec surprise.
:Laguerra: : Je croyais que tu aimais la vie que tu mènes. Il y a tant d'années que tu as cessé de faire le tour du globe.
Juan soupira.
:Mendoza: : C'est la preuve que je vieillis. On assure qu'avec les ans les souvenirs ne cessent de s'affirmer davantage. Je dois être arrivé à ce moment-là!
:Laguerra: : Ne parle pas de vieillesse, mon chéri! Regarde-toi un peu! N'es-tu pas en pleine forme?
:Mendoza: : Je n'ai pas dit que je me sentais vieux, princesse, mais que je commençais à être sur le retour. C'est indéniable.
:Laguerra: : Si tu vas par-là, on commence à prendre de l'âge à partir du moment où on naît!
:Mendoza: : Hélas oui, et c'est bien triste. Mais n'en parlons plus. Sais-tu quand Tian Li compte arriver?
:Laguerra: : Je l'ignore. Zia, qui par ailleurs est enfin tombée enceinte, ne parlait que par ouï-dire.
:Mendoza: : Vraiment!
Isabella opina.
:Mendoza: : En voilà une bonne nouvelle! C'est Estéban qui doit être ravi!
Le silence s'installa. Tête baissée, front alourdi, le capitaine semblait plongé dans de sombres réflexions dont son épouse ne suivait plus le cours. C'est alors qu'il reprit:
:Mendoza: : Il ne faudrait pas que la visite de Tian Li coïncide avec mon départ pour l'Angleterre où je dois absolument me rendre en décembre. Je ne m'en consolerais pas.
Le rythme des départs n’obéissait pas à un calendrier précis. Mais la durée très variable des voyages de par la rotation des navires dans leurs manœuvres de cabotage se composait avec les contingences. Il fallait donc prendre en compte les constantes saisonnières des flottes et de la vendange. De plus, Mendoza avait déjà posé des jalons en affrétant un navire. Ayant droit à une attention privilégiée dans la mesure où il se faisait entrepreneur de transports maritimes, il accompagnera sa marchandise jusqu'à Londres.
:Mendoza: : On revient toujours à ses premières amours. (Pensée).
Il repoussa du pied des braises qui s'écroulaient, remit une bûche dans l'âtre.
:Laguerra: : Tu tiens tellement à te rendre là-bas? Même si le siège de Boulogne-sur-Mer vient de s'achever, la tension est toujours palpable entre Français et Anglais.
Partagé entre l'appel de la mer et son amour pour sa femme, Mendoza ne répondit pas.
:Laguerra: : Soit! Tant que tu ne pars pas trop longtemps...

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Se matérialisant derrière leur père, Pablo et Joaquim entrèrent alors. Chacun portait l'anse d'un panier rempli de châtaignes.
Pablo: Nous sommes allés les ramasser avec Consuelo qui gardait ses oies du côté de la forêt. On en a trouvé beaucoup. Nos paniers n'étaient pas assez grands.
Joaquim: Je ne comprends pas pourquoi les marrons qui sont si bons ont été mis dans des enveloppes qui piquent tellement les doigts!
Le petit garçon fit des grimaces.
Joaquim: J'aime mieux ramasser des alises ou des nèfles!
:Mendoza: : Cesse donc de te plaindre! Tu es à l'aube de ta vie et même pas encore jeune!

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Mendoza s'agenouilla puis tendit les bras vers le benjamin. Il le fit ensuite sauter en l'air.
:Mendoza: : Qu'importent les piquants des châtaignes alors que tu as de si longues années devant toi et que tu n'en vois pas le bout!
Le petit garçon jeta à son père un regard étonné, mais, préférant renoncer à comprendre, se mit à rire.
Isabella, qui continuait à passer sa navette sous les fils de la chaîne, envoya les deux enfants à la cuisine porter leur cueillette, puis, délaissant le tapis à dessins commencé durant l'été, s'approcha de Juan qui s'était replongé dans la contemplation du feu. Elle lui passa les bras autour du cou pour le forcer à se retourner et leva vers lui un visage véhément. D'une voix contenue d'où vibra un ardent reproche, elle asséna:
:Laguerra: : Qu'importe, plutôt, de vieillir quand on a la chance de marcher à deux, la main dans la main, sur la route qui mène à la vie éternelle! Qu'importent, en vérité, les ans quand on a l'amour!
:Mendoza: : Bien sûr, bien sûr...
Il embrassa sa femme.
Cette nuit-là, dans le grand lit où il s'était endormi sitôt couché auprès d'elle, ainsi que cela lui arrivait assez souvent à présent, Isabella demeura longtemps éveillée, à retourner dans sa tête ce qui s'était passé avant le souper.
:Laguerra: : Pourquoi cette appréhension d'une vieillesse encore lointaine chez un homme en pleine maturité? Il a trente neuf ans. En paraît moins. Je suis à sa dévotion. Les enfants vont bien, un autre est en route, et, notre vie de famille est sans histoire. Mon Dieu, éclairez-lui le cœur! Faites-lui comprendre que c'est une grande chance que d'avoir échappé jusqu'ici aux maux qui ravagent un monde où il y a tant de malheureux! Que c'est manquer de sagesse que de se tourmenter du temps qui passe! (Pensée).
Novembre arriva. Tian Li restait absent. Par un moine qui connaissait son homologue chinois, Mendoza avait eu confirmation de la venue de son ami, sans, pour autant, qu'une date ait été avancée. Comme le capitaine devait partir peu après la saint Martin pour les îles britanniques, et où il y resterait le temps nécessaire pour écouler ses fûts de Penedès, il s'impatientait.
Ce fut la veille de la fête du grand saint au matin, qu'un pèlerin frappa au portail de l'hacienda.
Sec et ensoleillé dans la journée, l'automne, cette année-là, réservait ses brumes aux nuits qui commençaient à devenir fraîches. À l'heure ou Tian Li parvenait enfin au domaine où vivaient son vieil ami, un brouillard fort dense effaçait les lointains, ouatait la vallée du Llobregat, la forêt proche. On ne distinguait plus les clochers familiers ni le cours du fleuve. Les flamboiements d'or et de cuivre des arbres n'étaient plus perceptibles. Une buée épaisse recouvrait les feuilles tombées au sol, l'herbe décolorée des chemins.
La cour où le cavalier chinois pénétra était envahie par cette exhalaison bruineuse et le jacaranda, enveloppé de vapeur, n'apparaissait plus que sous la forme vague d'un immense spectre translucide.
Le capitaine reconnut immédiatement le moine Shaolin dans l'homme à la chape de pluie alourdie d'humidité qui sautait de sa monture et qui marchait vers lui. Dans une forme éclatante, ce dernier se tenait droit comme un "i", avec une posture que Mendoza avait toujours admirée.
D'allure modeste, le Bhikshu approchait de la quarantaine désormais. Il avait toujours les cheveux très courts et il sentait fort le parfum. Les deux hommes se dévisagèrent avant de s'étreindre.

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TL: Je suis si content de te revoir, Mendoza! Tu as l'air en pleine forme! Tu n'as pas changé, tu sais?
:Mendoza: : Toi non plus!
Le marin ordonna aussitôt à Diego de prendre par la bride le cheval, de le conduire lui-même à l'écurie afin de le bouchonner, puis de lui donner du foin et de l'eau.
Quand Juan fit entrer son ami dans la grande salle jonchée de paille fraîche où brûlaient, mêlées aux bûches du foyer, des branches de romarin qui parfumaient l'air, Isabella reçut en plein visage un regard si lumineux, si assuré, qu'elle en ressentit un choc.
Derrière leur mère, Pablo et Joaquim détaillaient, sans bienveillance excessive, le visage encadré par le sandogasa, la grande taille, la minceur de l'homme que leur père introduisait sous le toit familial.

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Spontanément l'aventurière s'exclama:
:Laguerra: : Entrez, Tian Li, entrez!
Sans confusion aucune, l'invité ôta son couvre-chef et rejeta le manteau dans les plis duquel traînaient les senteurs d'automne. Il inclina la tête en joignant les mains.
TL: Ravi de faire votre connaissance, señora.
Il sut ensuite la remercier avec grâce, sourire aux deux jeunes garçons, louer les fossettes d'Elena.
:Mendoza: : Installe-toi. Nous avons pas mal de choses à nous raconter.
On prit place près de la cheminée circulaire, de l'autre côté de laquelle Carmina et Jesabel, qui se chauffaient en faisant griller des châtaignes, ne perdaient rien d'une visite qui les intéressait tant.
En bavardant, on mangea des rissoles aux raisins secs, des noix confites au miel, on goûta aux châtaignes, puis on but des coupes de vin de mûres.
Tian Li était totalement dépendant de la générosité d'autrui pour sa subsistance. Sur sa route, on lui offrait les quatre nécessités, les objets essentiels à la vie d'un moine comprenant les vêtements, le bol à aumônes permettant de recevoir sa pitance, le logement et les remèdes.
Cependant, il n'était pas un mendiant au sens classique du terme. Un code de conduite strict régissait sa tournée pour recueillir sa pindapata (nourriture).
TL: Par exemple, je ne suis pas autorisé à faire de bruit, crier ou chanter pour attirer l'attention des gens. Je dois marcher silencieusement tout en méditant. Ayant constamment à l'esprit le sujet de méditation, je dois accepter tout ce qui m'est offert. L'important n'étant pas ce qui m'est proposé mais l'attitude d'esprit au moment du don. Je dois me satisfaire de tout ce que l'on me donne et je dois considérer la nourriture comme un médicament permettant à la continuité esprit/corps de se maintenir.
Cet ensemble de règles le guidait dans sa vie monacale. Il les observait volontairement comme méthode de discipline personnelle mais pouvait à tout moment les abandonner s'il décidait de retourner à la vie civile.
En effet, les vœux perpétuels n'existaient pas dans sa religion, en respect du principe de non-permanence et de la liberté individuelle de choix. Si le processus d'ordination était complexe dans ses conditions exigées et son déroulement, le retour à l'état laïc était une formalité relativement simple. Il était possible pour Tian Li, qui se montrait gai, naturel et curieux de tout, de quitter la communauté monastique et d'y revenir à tout moment.
Isabella s'étonna néanmoins qu'un homme aussi séduisant pût être si sûr de lui-même pour vouloir mener cette vie d'ascète. Sa motivation venait certainement d'une grande déception amoureuse.
Pablo, qui s'était assis sur un coussin aux pieds du voyageur, paraissait enchanté de ce qu'il découvrait en lui et s'intéressait affectueusement au pansement qui protégeait les éraflures de sa main gauche.
Pablo: Comment tu t'es fait ça?
TL: Une mauvaise rencontre.
:Mendoza: : Ça dépend pour qui! On doit ramasser à la petite cuillère ton ou tes agresseurs à l'heure qu'il est!
Le Catalan partit d'un grand rire en réclamant du vin.
Quand la lumière du jour commença à baisser, Tian Li dit qu'il lui fallait rentrer au monastère. La nuit serait bientôt là.
:Mendoza: : Sommes-nous encore dans cette période où tu dois te consacrer à l'étude ou à la pratique de la méditation de façon plus intensive?
Le capitaine faisait allusion à la Vassa, ou retraite de la saison des pluies. C'était un cycle de trois mois lunaires pendant lequel le moine Shaolin devait abandonner sa vie d'errance pour demeurer à un endroit fixe.
TL: Oui et non.
L'Espagnol lui glissa un regard mi-interrogateur, mi-amusé. Le chinois lui sourit.
TL: En Asie, nous sommes effectivement en pleine mousson, d'où le oui.
:Mendoza: : Dans ce cas, pourquoi as-tu dit non, aussi?
TL: Parce que j'avais entrepris ce périple depuis fort longtemps. N'ayant pas atteint une résidence fixe à la pleine lune de juillet, je peux donc me permettre de commencer ma retraite plus tard. La Vassa, instaurée à l'origine à une période donnée pour des raisons climatiques peut en fait avoir lieu à tout moment de l'année.
:Mendoza: : Ce qui veut dire que tu vas entamer ta retraite à Barcelone?
TL: Oui. À la prochaine pleine lune avec quatre mois de retard sur les autres.
:Mendoza: : J'en conclus donc que tu seras présent jusqu'à la mi-Mars!
TL: C'est ça!
:Mendoza: : Dans ce cas, nous nous reverrons quand je serai revenu d'Angleterre.
TL: C'est fort possible...
Tian Li se leva. Estéban, Tao et Zia attendaient son retour pour partir avec lui au défilé des torches. En Chine, c'est grâce à l'entremise de cette même procession que les trois enfants l'avaient rencontré.
:Laguerra: : Avant de vous en aller, acceptez ce présent en don de bienvenue à l'hacienda.
Isabella lui tendit un rasoir qu'elle avait jusque-là conservé en main.
:Laguerra: : Je serais heureuse que vous vous en serviez.
TL: Un vasi! Je ne m'en départirai jamais, señora, vous pouvez en être certaine. Je le vénérerai puisqu'il me sera venu de vous!
Quand le moine fut sorti, les langues se délièrent. Les servantes firent part de leur bonne impression.
Isabella loua son époux d'avoir un homme d'une si grande bonté comme ami.
Joaquim: Quand je serai grand, je veux faire la même chose que lui.
En riant, l'aventurière fit remarquer:
:Laguerra: : Décidément, il a séduit toute la famille!

☼☼☼

Le voyage.

Le surlendemain, Mendoza devait partir. L'essor du vignoble avait enraciné le Catalan dans une entreprise terrienne qui l'étouffait un peu. Cette sortie en mer était une véritable bouffée d'oxygène. Il n'emmenait pas son apprenti Matéo avec lui, mais le laissait à Estéban. Cependant, comme il lui fallait de l'aide, il avait choisi Alberto, un des vignerons qui avaient travaillé autrefois à ses côtés. En dépit de son âge avancé, celui-ci continuait à former des jeunes gens qui voulaient apprendre le métier.
Épaulé par Tao, Modesto et Matéo, Estéban aurait à se débrouiller sans le secours du capitaine, ce qui achèverait de le former. Comme Juan lui avait préparé la besogne, et que la perspective de devenir le responsable de l'exploitation l'excitait, les choses se présentaient bien.
Cependant, Isabella redoutait les longues heures de séparation qui la tiendraient éloignée de son mari, d'autant plus que, cette fois-ci, sa grossesse la fatiguait beaucoup.
Toute la famille se rendit sur le port pour le voir embarquer. L'hiver n’était pas une morte-saison car près de vingt pourcent des bâtiments levaient l’ancre entre novembre et février.
Le navire sur lequel Mendoza et Alberto allaient embarquer était le Trinity Gilbert. James Alday en était le maître, William Cooke le second. Juan en serait le subrécargue. Il avait pour mission de veiller sur sa cargaison et de procéder pendant le voyage aux transactions. Un maître canonnier, un maître d’équipage, deux quartiers-maîtres, deux charpentiers, un tonnelier, un purser, un barbier-chirurgien, un coq, deux aides (Alberto inclus), un mousse et douze matelots, complétèrent l’équipage au chiffre de vingt-huit hommes.
Avant de partir, le commandant, un Anglais qui multipliait les expéditions entre la Méditerranée et son pays natal au hasard des contrats et selon des trajectoires irrégulières, s'était chargé de l’avictuaillement. Cela représentait un quart des dépenses d’armement pour ceux qui l’accompagnaient. Bien que les escales qui l'attendait fussent nombreuses et rapprochées, facilitant l’approvisionnement, les dépenses de bouche constituaient un poste important. Il y avait énormément de légumes secs, de fayots, de pois chiches et de gourganes. Cette alimentation monotone figuraient avec d’autres produits infiniment plus riches: fromage, lard, jambon, thon mariné, morue, anchois, biscuits, sel, herbes, choux, huile, miel, œufs et viande. Pour la boisson, c'était un problème effroyable. L'eau embarquée dans des barriques, qu'on appelait parfois des barils de galère car ils étaient aplatis dans des fûts en bois, pourrissait immédiatement et devenait quelque chose d'infâme, si bien qu'une des grandes préoccupations du commandant était de faire aiguade, un endroit à terre où l'on pourrait faire provision d'eau douce. D'autres achats étaient destinés à la défense du bâtiment : canons, poudre, mèches, mortiers et mains de papier à cartouche. Il fallait aussi prévoir du matériel pour les écritures, des hardes et quelques médicaments comme onguents, emplâtres, eau des Carmes et baume de serpent.
D’aucuns prenaient quelques précautions pour faire face à des dépenses de voyage. Dans les ports secondaires, les hommes d’équipage, qui étaient presque toujours engagés à la part et non à salaire, percevaient rarement une avance. Ainsi, les matelots empruntaient à leur parentèle une certaine somme pour les dépenses de nourriture, d’entretien, de vêtements nécessaires pour le voyage qu’ils allaient faire sur le galion. Ils s’engageaient à rembourser leur famille dans les plus brefs délais ou à l’heureux retour.
D’autres mettaient en ordre leurs affaires, en faisant également appel aux services du tabellion. Ainsi, Juan, bien qu'en parfaite santé, rédigea son testament pour la première fois de sa vie. En même temps, il fit enregistrer une procuration en faveur de son épouse sans pour autant lui en toucher un mot. Il ne voulait pas l'inquiéter inutilement. Étant sur le point de partir pour un voyage au long cours, il la désigna comme héritière universelle pour administrer et gérer ses affaires. Cet acte perpétré hors temps de guerre souligna l’importance des risques associés au voyage. Les décès de marins comptabilisés dans cet espace hostile accréditaient, il est vrai, une crainte que l’on cherchait à écarter par une protection céleste.
Petit à petit, le quai s'animait et les conversations allaient bon train. L'aventurière, tout en prêtant une oreille distraite à la rumeur, suivait le manège des hommes qui chargeaient les dernières barriques, les entassaient, faisaient stopper, pivoter, rouler de champ, se mettre debout des tonneaux de vin avec une adresse et une aisance prodigieuse.
Tout était enfin prêt: il ne restait plus qu’à recevoir le serment du commandant de bord et le serment distinct des masters. James Alday jura sur la Bible d’agir en fidèle et loyal sujet, de mettre toute son énergie, toute son intelligence, au service de l’entreprise qui lui était confiée, de ne l’abandonner, de ne la suspendre même sous aucun prétexte, tant qu’il n’y aurait pas péril imminent pour le vaisseau. Il s’engagea en outre à donner à la compagnie de bons, de sincères, d’honnêtes renseignements, et promit, quoi qu’il pût arriver, de ne révéler à qui que ce fût au monde ses secrets de navigation.
Les masters vinrent ensuite et posèrent à leur tour la main sur le livre saint. Toute la science qu’ils pouvaient posséder, toute leur expérience de marin, devaient être employées à conduire à bon port le navire dont ils se trouvaient être, par l’autorité de la compagnie, les maîtres après Dieu. C’était à eux de le charger, de le décharger, de le recharger encore, d’y arrimer les nouvelles marchandises, le tout au plus grand profit de l’association. Il leur était surtout sévèrement interdit de se livrer à aucun trafic particulier ou de tolérer que d’autres à bord s’y livrassent.
J.A: Señor Mendoza!
Juan, prêt à embarquer, s'adressa à ses quatre moussaillons.
:Mendoza: : Approchez les enfants.
Une scène émouvante se déroula alors devant les yeux d'Isabella. Celle d’un père, un genou à terre, consolant ses gamins avant de les embrasser un à un tendrement.


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:Mendoza: : Il est l'heure. Je dois vous quitter mes chers petits.
La mine sombre, ils l'écoutaient sans rien dire. L'aventurière, aussi fière et rassurante qu’elle tentait de paraître auprès de sa progéniture, savait pourtant bien que les risques existaient. Juan le savait aussi. Peut-être ne reviendra-t-il jamais. Ou peut-être sous la forme d’un corps sans vie.
Mais le chef de famille assumait son choix. C’était sa responsabilité de père et de mari. Il devait risquer sa vie pour offrir aux siens ce qu’il y avait de mieux pour eux.
:Mendoza: : Ne vous en faites pas. Tout se passera bien. Vous savez qu'avant votre naissance, j'étais marin de métier. Je connais bien les dangers de la mer et j’en suis toujours revenu.
Pablo/Elena/Joaquim/Paloma: Au revoir, papa.
:Mendoza: : Au revoir, mes trésors. Et tâchez d'être sage avec maman. Si vous ne l'êtes pas, vous aurez affaire à son fouet!
Les époux échangèrent un regard de connivence et Isabella s'efforça de sourire. Une question lui brûlait les lèvres. Elle fit quelques pas vers son époux qui s'était relevé.
:Laguerra: : Pourquoi tiens-tu tant à partir? Rien ne t'y force.
:Mendoza: : Tu sais bien que je suis un esprit libre, j'ai besoin de grands espaces, d'aventures.
Elle opina.
:Laguerra: : Oui un esprit libre têtu comme un troupeau de mulets, qui plus est! Mais j'avoue que je suis comme toi, Juan. Tout comme je peux admettre que je peux avoir tendance à me montrer un peu trop possessive. Inutile que je te demande de rester, bien sûr.
:Mendoza: : Totalement inutile.
Il lui sourit.
:Laguerra: : Je ne me leurrais pas sur ce point et je ne vais pas dépenser mon énergie en pure perte à essayer de te changer.
:Mendoza: : Je reste un matelot dans l'âme. J'ai besoin de prendre le large. Et je vois mieux l'Espagne de loin.
Impuissante devant ce désir irrépressible, elle ne pouvait lui faire renoncer à ce projet. Elle repensa aussi aux paroles qu'il avait dit à Pablo, autrefois: Fils, n’ôte jamais à homme ni bête sa liberté, qui est le plus grand bien de ce monde.
:Laguerra: : Tu penses être absent combien de temps?
:Mendoza: : Je ne sais pas exactement. Un mois, peut-être deux. Les cales sont loin d'être pleines. Alday à l'intention de passer par les Baléares pour aller à la cueillette afin de rentabiliser son outil de travail.
Les échanges de proximité et l’économie des transports n’avaient certes pas l’éclat des grandes entreprises marchandes à travers l'Atlantique mais participaient de manière vitale et souvent discrète à la vie économique de l’espace méditerranéen.
:Mendoza: : Et puis, le commandant, c’est lui. Moi, je n’ai qu’à filer doux. Néanmoins, il m'a promis de ne prendre que des contrats qui ne nous obligent pas à retourner sur nos pas. Mais je ne te cache pas que les escales seront nombreuses jusqu'à mon retour.
:Laguerra: : Cet Anglais. Il est digne de confiance?
:Mendoza: : En faisant affaire avec lui, j'ai appris qu'il était l'ancien apprenti de Sebastian Cabot. Tu te souviens de lui?
Elle hocha la tête.
:Mendoza: : Il semblerait que les deux hommes soient restés très proches. Ensuite, Alday a commencé sa carrière en tant que capitaine d'un navire marchand. Il m'a affirmé avoir organisé la première traversée connue vers la Côte des Barbaresques.
:Laguerra: : Mmmm! Méfie-toi quand même, Juan.
:Mendoza: : Pourquoi donc?
:Laguerra: : Je viens d'entendre des choses assez différentes sur son compte quand tu t'occupais des ultimes préparatifs. Les affirmations de cet homme sont généralement réfutées par ses pairs, notamment en raison de son implication dans la piraterie et par manque de preuves.
J.A: Señor Mendoza!
:Laguerra: : Il faut que tu y ailles. Que Dieu te garde... Mais qu'Il me garde aussi. Le temps va me durer sans toi, mon chéri.
:Mendoza: : Je reviendrai aussi vite que je peux. Tu sais que je ne sais pas faire longtemps sans mes gosses, sans Estéban, Tao, Zia et toi. Vous êtes ma tribu arc-en-ciel.
:Laguerra: : Écris-nous souvent. Prends du papier léger et pas d’enveloppe afin que tes lettres nous arrivent plus facilement.
:Mendoza: : J'y veillerai. Je te promets que mon absence passera prestement et je penses que tu auras assez d'occupations pour remplir tes journées, sans parler du petit qui est en train de grandir là-dedans!
L'aventurière, parfaitement immobile, ne répondit pas.
J.A: Señor Mendoza!
:Mendoza: : Encore un moment, je vous prie.
Le Catalan se rapprocha de son épouse.
:Mendoza: : Je dois m'en aller maintenant. Non sans te laisser quelque chose, en signe de reconnaissance de ce qui nous rapproche, de l'amour qui nous unit. J'ose espérer que tu accepteras ce présent pour ce qu'il représente.
:Laguerra: : Je n'ai besoin de rien à part toi...
Le marin glissa vers elle, se pencha, saisit son menton d'une main délicate et embrassa avec douceur sa moitié avant de recommencer, de façon plus ardente. Avec un hoquet dont on n'aurait pu dire s'il exprimait son appétence ou sa tristesse, Isabella s'abandonna entre ses bras en songeant que bientôt, elle perdrait sa douce protection.
En sentant ses muscles se détendre, il la relâcha à regret.
:Mendoza: : Au revoir, mon amour. Prends soin de toi.

36..PNG

Posant sa main sur son épaule, il soutint son regard quelques instants encore.
:Mendoza: : Je t'aime, princesse.
Puis il se détourna lentement, très lentement, et se dirigea vers le navire. Incapable du moindre mouvement, Isabella le regarda monter à bord.
À l’heure du jusant, le galion, entraîné lentement par la marée, se faisait remorquer par ses deux embarcations. Soudain, le bruit du canon éclata et un nuage de fumée enveloppa le port de Barcelone. La vallée renvoya en grondant l’écho lointain des salves. À ce tonnerre joyeux, les matelots, en équilibre précaire dans les haubans, debout sur les hunes et sur les vergues, mêlèrent le bruit de leurs acclamations. Mille autres provenant du rivage leur répondirent. Les officiers, à bord du navire, se rangèrent sur la poupe. Eux aussi, par leurs cris, par leurs gestes, envoyèrent au peuple un dernier adieu. Mendoza chantonna pour lui-même:

:Mendoza: : ♫ J' trouvais la terre trop basse.
Pour travailler dans les vignes.
J'rêvais d’une vie plus faste.
J'suis reparti dans la marine.♪


Plus d’un regard, ce jour-là, se reporta involontairement en arrière, plus d’un œil se voila de larmes. Mais l’émotion n’exclut pas les résolutions fermes, et les marins partaient bien décidés à mener leur navire jusqu’en Angleterre. L'aventurière, entourée de ses enfants, ne reprit ses esprits qu'avec l'accalmie. Elle sursauta en sentant quelque chose dans la poche de son pantalon. Quelque chose qui bougeait.
Un minuscule nez apparut soudain, un nez rose habillé de moustaches qui frétillait sous des yeux tout noirs, entre deux oreilles rondes. Stupéfaite, elle glissa la main dans sa poche et saisit la petite créature qui se réfugia sur sa paume où elle s'assit aussitôt, les pattes implorantes, les moustaches tremblantes, les yeux suppliants. Alors que le Trinity Gilbert avait largué ses amarres, le cœur d'Isabella fondit à la vue de cette minuscule souris blanche apprivoisée et elle en eut les larmes aux yeux.

☼☼☼

À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 05 oct. 2018, 09:54, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 05 oct. 2018, 09:31

Suite.

Une autre façon d'aimer.

Après un bel été de la Saint-Martin, qui selon le diction dura trois jours et un brin, le temps changea de nouveau.
Un ciel gris pesa sur la plaine. Un vent coupant emporta dans sa froide colère les feuilles rousses ou blondes qui avaient tenu sur les arbres jusque-là. Puis une petite pluie tenace abattit le vent et s'installa.
Comme chaque fois que Juan s'absentait, Isabella sentit peser sur elle les responsabilités et les tâches habituelles à qui gère un domaine, alourdies par le départ de celui qui les partageait d'ordinaire avec elle.
À cette époque de l'année, ce manque était d'autant plus sensible qu'il fallait, avant l'hiver, approvisionner le cellier, la cave, le grenier, prévoir le nécessaire pour toute l'hacienda, bêtes et gens, durant les longs mois de mauvaise saison.
Comme il n'y avait pas de vignoble sur leurs propres terres, c'était à Miguel que Juan et elle-même achetaient le vin qui leur était utile. L'hidalgo se faisait un point d'honneur de fournir sa famille en tonneaux de son cru. Il est vrai qu'il ne leur en faisait pas don, mais le leur vendait à un prix raisonnable.
Chaque année, après que les seigneurs, usant du droit de banvin qui leur revenait, eurent vendu par priorité ce qui leur convenait de la récolte, quelques barriques passaient des chais De Rodas au cellier des Mendoza. En manière de cadeau, Mig' joignait toujours à la transaction un demi-muid de verjus afin que sa belle-sœur pût y faire mariner jambons et fromages à son gré. Avec ce qui restait du vin de l'année précédente, elle faisait alors du vinaigre, conservé lui aussi dans de petits fûts.
La fin de l'automne était donc une rude saison pour l'aventurière qui ne disposait plus d'un instant de répit.
Elle se rendait à la resserre où elle rangeait avec l'aide de Carmina jarres d'huile, sac de farine, de haricots secs, de pois, de fèves, de lentilles, claies d'oignons et d'aulx, pots de grès contenant des confitures à base de miel et le miel lui-même. Puis elle allait au fruitier où elle triait en compagnie de Jesabel coings, nèfles, prunelles, châtaignes, cromes, baies d'églantiers et autres fruits tardifs qui venaient s'ajouter sur les rayonnages de bois aux pommes, poires, noix, noisettes cueillies à la fin de l'été.
Il lui fallait, comme d'habitude, surveiller la cuisson du pain, la fabrication du beurre et des fromages faits avec le lait des vaches ou des brebis du domaine, mais, en plus, présider à la salaison des poissons, des quartiers de viande, du lard qu'on ne fumait pas sous le manteau de la cheminée. Elle aidait à la confection du boudin, des saucisses, des cervelas, des rillettes, des pâtés qui nourriraient, avec le gibier et la volaille comme appoint, toute la maisonnée durant la mauvaise saison.
En plus de ce labeur de fourmi, Isabella devait aussi tenir les comptes des achats fait à l'extérieur: objets ménagers impossibles à façonner sur place comme les torches, chandelles, flambeaux, épices, sel, et parfois de la viande de boucherie.
Il lui fallait également veiller à ce que le chanvre et le lin fussent rouis, lavés, battus, tissés, à ce que les pièces d'étoffe obtenues après tissage fussent teinte grâce au vermillon, à la garance ou à la guède.
Elle était présente quand Miranda, dont c'était aussi la charge, tannait les peaux qui serviraient ensuite à doubler manteaux et couvertures. Il lui arrivait souvent d'avoir à y mettre la main elle-même, tout comme la vachère.
Elle filait, brodait, cousait, essayait de terminer sa tapisserie, sans cesser pour autant d'avoir un œil sur Paloma, Joaquim, Pablo et Elena auxquels il y avait tant à apprendre. Ses enfants n'allant pas à l'école, c'est elle qui se chargeait de leur éducation.
En outre, il ne lui était pas possible d'ignorer les travaux de jardinage effectués par Luis au potager et au verger, ni la façon dont Consuelo nourrissait poules, chapons, oies et canards.
Mille petites choses venaient enfin s'ajouter à tant de tâches, comme la fabrication du savon, fait avec de l'huile extraite des pépins de raisin ou bien avec du suif et des cendres de hêtre, pour que l'étuve ni les cuveaux ne s'en trouvent dépourvus à l'heure des ablutions.
Faire régner l'ordre, la bonne entente, parmi les membres de la famille, des ouvriers des chais et des domestiques, n'était pas non plus chose toujours aisée...
Aussi, certains soirs, quand tout le monde était couché, Isabella, rompue, les nerfs à vif, se laissait-elle aller à pleurer, longuement, dans le grand lit où, de temps en temps, Elena occupait sans la remplir la place de son père.
Le corps léger de la petite fille, qui creusait à peine la couette de plumes, reposait avec l'insouciance de son âge au côté de sa mère. Une telle présence, bien que précieuse, ne suffisait pas à réconforter l'esseulée, ni à combler le vide de ses bras, le froid de son cœur...
Ce n'était pourtant pas, loin de là, la première fois qu'Isabella se retrouvait seule pendant que Juan partait en mer, mais, cette fois-ci, elle se sentait plus désorientée qu'à l'ordinaire, lasse, si lasse, accablée de soucis et de besognes.
Le lendemain matin, néanmoins, elle se levait avec un nouveau sursaut de courage, bien déterminée à ne plus se laisser abattre par des broutilles alors qu'elle possédait l'essentiel.
Elle faisait venir Raquel à l'hacienda ou alors elle allait voir Tian Li ou Zia. Elle demanda par la même occasion à cette dernière quelques pots d'onguent, certaines tisanes destinées à soigner fièvre et toux. Elle s'occupait de ses enfants avec un regain de tendresse, se persuadait que seule une grossesse difficile expliquait ces moments de découragement.
Les jours passèrent...
Le grand voilier avait tracé son difficile chemin le long de la côte Espagnole, emporté par les tempêtes d'équinoxe où Alberto avait pensé périr cent fois. Pour gagner l'Atlantique, le colporteur des mers n'avait pas suivi, par définition, de routes régulières. Après avoir longé la Costa Daurada, il s'était dirigé vers Mallorca (Majorque) et vers Eivissa (Ibiza) pour y prendre du bois de construction avant de gagner Alicante. De là, il avait alors embarqué du blé pour Oran. Lors de cette escale, il avait chargé quelques pèlerins et étoffes puis avait retraversé la mer d'Alboran en direction de l'Andalousie où une halte à Malaga s'était imposée. Située au centre d'une baie entourée de chaînes de montagnes, la ville était redevenue, avec le renouveau des liaisons entre le bassin Méditerranéen et le nord de l'Europe, une étape importante des lignes de commerce. À partir de ces bases, principales sources de la caravane aux dires d'Adlay, le bâtiment allait et venait au gré des transactions dans les eaux de la Mar Nòstra. Cette campagne caravanière comprenait ainsi plusieurs voyages avec, au terme de chacun d’eux, des opérations comptables destinées aux armateurs-négociants.
Leur commandant, constituait la cheville ouvrière des campagnes et agissait pour leur compte. Sa pratique de la mer, sa connaissance des marchés levantins espagnols acquise au cours d’une formation sur le tas, son niveau d’instruction, le mettait en mesure de faire fructifier les fonds engagés et de trouver des nolis avantageux. En outre, il possédait des quirats ou parts de navires, comme c’était le cas de près des deux tiers des Tropéziens et de la moitié des Sétois. Dans ces conditions, les autres associés pouvaient avoir confiance en celui qui se trouvait autant intéressé qu’eux à la bonne marche de l'entreprise. Ce principe qui assignait au commandant du vaisseau un rôle marchand invitait, dans une certaine mesure, à innover, à s’adapter au marché ou à contourner les réglementations en vigueur quitte à être qualifié de canaille.
Avant de filer vers le détroit de Gibraltar, la signature d'un nouveau contrat pour le compte d'affréteurs Nasrides avait mené Alday et son équipage à Marbella chargé de toiles, de riz et de moka. Le jour suivant, le voilier avait quitté la rade chargé de céréales pour rallier Estepona. Cette nouvelle escale offrit la possibilité de conduire quelques dignitaires Marocains vers Tanger.
Durant ce périple, Juan tint un carnet de bord en mentionnant les points effectués, les localités croisées, les voiles aperçues, les capitaines avec lesquels vivres ou informations furent échangées, prenant ici la liberté de décorer son journal d’un dessin à la plume représentant le galion dont le type ne saurait toutefois être emblématique d’une navigation qui nécessitait des bâtiments de plus faible portée. Il y nota aussi ses impressions:

Vendredi 14 Décembre 1544. Au large de l'Andalousie.
"De vaillants compagnons se sont engagés par un contrat à vouer leur énergie, leur existence jusqu’à son dernier souffle, au succès d’un lointain voyage. Ni l’incertitude de la route, ni les périls grossissants de l’heure présente ne les décourageront. Ils persévéreront sans phrases, sans éclat, souvent même sans la moindre apparence d’enthousiasme. Ils persévéreront parce qu’ils ont promis "aux intéressés" de persévérer. C’est l’héroïsme de la charte-partie. Quand l’épreuve se prolonge, cet héroïsme peut devenir, dans sa ténacité, presque aussi digne d’admiration que l’autre".


En passant les anciennes colonnes d'Hercule, on n'avait dû qu'à un brouillard soudain d'échapper à un pirate Maure et c'est seulement une fois entré dans l'océan Atlantique que le courageux navire avait connu un peu de calme. Sans jamais perdre de vue longtemps les terres, mais connaissant les pires dangers quand on se rapprochait d'elles et de leurs passes incertaines, le vaisseau serra d’aussi près que possible les côtes de l’Andalousie, du Portugal, de la Galice et de la Biscaye, multipliant à dessein ses étapes, prenant mille précautions pour ne pas être pas entraîné au large. Il s’approcha ensuite des rivages Français et finit par accoster à Bearritz (Biarritz).
Lors des premiers jours, Alberto était resté enfermé dans sa cabine sans voir quiconque, sinon Mendoza qui veillait sur lui avec une constance qui avait fini par le toucher. Il lui portait à manger et lui racontait les menus faits qui se passait sur le bateau. Bien sûr, le Catalan avait soigné le mal de mer qui avait laissé le vieil homme sans force au fond de sa couchette, souhaitant éperdument que cet infernal vaisseau s'engloutît corps et biens pour que cesse son supplice. En remontant la péninsule Ibérique, les nausées s'étaient retirées et Alberto, qui n'avait guère pu avaler pendant tout ce temps que des tisanes de menthe froides et sucrées, put s'alimenter un peu mieux. Les bouillies de céréales et la viande séchée n'étaient pas vraiment susceptibles d'ouvrir l'appétit, mais il fallait vivre. La courte escale faite plus tôt à Cadix permit d'acheter des vivres frais, des œufs et des oranges. On embarqua également des fûts de sack. La Méditerranée orientale ne fournissant plus de vins sucrés à l'Europe (l'Empire Byzantin étant remplacé par l'Empire Ottoman), les vins Andalous se vendaient notamment sur le marché des îles Britanniques, à tel point que les vins furent élaborés exprès pour résister au voyage sur l'Atlantique et pour satisfaire le goût anglais, écossais et irlandais pour les boissons fortes. Lors de cette étape, Mendoza avait envoyé sa toute première lettre.

Dimanche 16 Novembre 1544, Cadix, Espagne.
Ma princesse.
Je ne sais trop quand cette lettre te parviendra, mais je veux cependant te donner de mes nouvelles. Je ne laisserai pas partir celle-ci sans te dire combien je suis sensible aux reproches pleins d'amour que tu m'as fait à propos de ce voyage. Tu as réveillé chez moi bien des remords sur mon silence, et qui sont d'autant plus pénibles que tu me témoignes avec tant de bonté mettre quelque prix à mes lettres. J'espère pourtant que tu auras bien voulu voir une bonne excuse dans l'état de mal-aise presque continuel où je suis depuis quelques temps.
Si tu savais comme j'ai appris durant ma jeunesse à garder pour moi seul mes rêves, mes ambitions, mes peines! Mêlé trop tôt à des collectivités indifférentes ou brutales, j'ai dû composer ma force autour d'un raidissement intérieur que rien ne pouvait fléchir. Exprimer ce que je possédais de plus authentique me semblait aveu de faiblesse. Et peu à peu s'est noué en moi un lacis de refus. Au milieu des passions et des intérêts, j'ai abrité le secret de mon être derrière un mur si haut et si épais que lorsque j'ai aimé pour la première fois, ou bien lorsque j'ai voulu convaincre, l'obstacle qui m'avait si longtemps préservé a fini par m'enfermer. Dans l'isolement où je m'étais complu ni la joie ni la paix ne venaient plus me visiter. Avec toi, j'ai appris à échanger, à communiquer, à communier. Je suis comme délivré.
Oui, j'ai grand besoin de toi, mon amour.
Oui, si je suis heureux, c'est grâce à toi. Et je n'ai plus qu'une volonté: te revenir au plus vite.
Ici, rien de nouveau. Depuis notre départ, Alberto est moins que bien portant, à peine fait-il un repas par jour et la nuit, il vomit ce qu'il a mangé. Il n'a encore rien pris d’aujourd'hui et il est vingt et une heure trente. J'espère faire cesser l'état spasmodique de son estomac au moyen du remède dont Zia fait usage. Quoiqu'il soit changé et amaigri, il ne souffre pas, ne se chagrine pas et n'éprouve que de la faiblesse.
Ne te tourmente pas pour moi, je ne cours aucun danger. Sais-tu que je pense à toi et que c'est merveilleusement utile qu'il y ait l'amour Isabella-Juan-Carlos? Je t'adore ma princesse et je porte en moi la hâte de tes bras, de tes lèvres, de ta tendresse, de ta paix. Je t’embrasse de cœur et te prie de témoigner à nos quatre merveilleux enfants quelle tendre part je prends à leur état.
Isa, mon Isa, à bientôt.
Ton homme, Juan-Carlos.


☼☼☼

Le voyage se poursuivit ensuite sans trop de dommages pour Alberto. D'ailleurs, il ne fut pas la seule victime de ce mal. Ethan, le jeune mousse en avait souffert sévèrement et, de ce fait, n'avait pu effectuer ses corvées.
Une semaine de plus passa et le galion rasait désormais le littoral du pays de Léon. En cette fin d'automne, il avait fallu lutter contre un grain furieux qui s'était levé au large de l'île d'Aissent (Ouessant). Dans le passage du Fromveur, la mer se creusa considérablement quand le vent luttait contre le courant. Celui-ci avait jeté le Trinity Gilbert à la côte, heureusement assez près de Conquest (Le Conquet) pour qu'il puisse entrer au port en évitant le naufrage.
En dépit de cette situation, Mendoza avait senti comme un frémissement de joie quand l'équipage toucha à nouveau la terre ferme. À la taverne du port, les dictons allaient bon train parmi les hommes. En levant sa pinte, Juan asséna:
:Mendoza: : Nul n'a passé Fromveur sans connaître la peur.
James Alday ajouta:
J.A: Qui voit Sein voit sa fin!
William Cooke rétorqua:
W.C: Qui voit Molène voit sa peine!
John Fletcher, l'un des deux quartiers-maîtres renchérit encore:
J.F: Qui voit Ouessant voit son sang!
Suivi d'un gars du coin qui conclut:
:?: : Qui coule au fond, n'est pas Breton!
John Luttrell, le maître canonnier réagit:
J.L: Ouais! Bah on n'est pas Breton, mais on est toujours là! La tempête est bonne fille, elle laisse toujours une chance au marin.
Le voilier ne connaîtra donc pas le même sort que la Cordelière... Pas cette fois. C'était dans ces eaux-là que, plus de trente ans auparavant, la caraque d'Anne de Bretagne avait sombré. Elle s'était retrouvée seule face à l'escadre Anglaise, composée entre autres du Sovereign, de la Mary James et du Regent. Après avoir mis hors d'état de nuire les deux premiers vaisseaux, la nef brûla et coula, emportant avec elle le troisième navire et plus d'un millier d'âmes, dont celles de Hervé de Portzmoguer et Thomas Knyvett, les deux capitaines respectifs.
À cette époque, Mendoza fut à peine plus âgé que Pablo.
:Mendoza: : Pablo...
Pensant à son fils ainé, le marin souhaita qu'il ne soit pas trop distant avec sa mère. Il vida sa bière d'un trait et profita de cette escale imprévue pour aller rédiger à la hâte une troisième lettre.

Samedi 29 Novembre 1544, Le Conquet, France.
Ma princesse.
Après avoir cherché, le 22, à profiter des tentatives que les Postes voulaient faire, d’acheminer les lettres à travers la France, lesquelles n’ont guère réussi, à ce qu’il paraît, ma deuxième missive, partie de Biarritz ne te sera sans doute pas parvenue. Je veux aujourd’hui, essayer d'ici. Comme ici les chances sont encore bien incertaines, je me bornerai, sur cette feuille de papier mince, sans enveloppe (recommandation que tu m'as faite), à te donner très brièvement quelques nouvelles, dont tu dois être avides.
Rien de bien particulier à t'annoncer si ce n'est que la tempête que nous venons d'essuyer en a secoué plus d'un. Or une mer calme ne forme pas de marins d'expérience. Je tiens cependant à te rassurer: tout va bien! Même Alberto à l'air au mieux de sa forme. Mais assez parlé de lui!
Ça m'attriste de ne pas savoir comment tu vas. De ne pas pouvoir t'entendre. J'adore ta voix même quand elle se fait sévère. Tu as dû beaucoup travailler ces derniers temps. Comment te retrouverai-je?
Ici je suis un peu en veilleuse. Le bras gauche un peu souffrant et les forces qui se baladent je ne sais où ont délaissé mon corps pour cette nuit. L'air est bon, peut-être réparateur. J'ai devant moi l'océan qui se confond avec les rochers. Le vent s'est calmé et plus rien ne bouge. Dans mon carnet de bord, j'ai noté cette pensée:
-"Si j'avais la mer pour encre et la terre comme papier, je crois que je n'aurais pas assez de place pour te dire combien je t'aime".
Car oui, je t'aime. Je ne vois dans ma vie qu'une seule clarté. Hors de toi tout s'obscurcit.
Et voilà que je ne sais plus quoi coucher sur le papier. Une vraie conjuration! T'écrire il y a beau temps que j'en avais perdu l'habitude. Je voudrais t'embrasser. Mais plus que tout, j'ai surtout envie de t'aimer.
Pour l'heure, je suis tranquillement dans ma cabine, j'en ai profité pour "bavarder" un peu avec toi, ma petite souris blanche de la nuit. J'ai une tasse de thé à la menthe qui m'attend, je vais l'avaler dans un instant et me fourrerai entre mes draps.
Allons bonsoir, mon amour. Je t'embrasse bien tendrement ainsi que nos chers enfants auxquels je pense si souvent.

J-C.


Le lendemain, dès que l’aube creva les nuages nocturnes et que le soleil montra pourpre à l’horizon sa face éblouissante, Mendoza descendit du galion pour trouver un relais de poste. Il vit alors un petit garçon bien vêtu, dormant comme souche à l'intérieur d'une manne en osier, sur le ponton, entre deux grosses caisses en bois.
Celui-ci s’éveilla au bruit que fit l'étranger et voulut s’enfuir, craignant que ce ne fût quelque sergent de la commune venant le déloger de son lit afin de l'enfermer pour évagations illicites.
Mais il cessa d’avoir peur quand il vit que l'inconnu lui souriait amicalement. Il lui demanda:
:Mendoza: : Veux-tu gagner cinq liards, mon garçon?
:?: : Comment, m'sieur?
:Mendoza: : Trouve un messager et donne-lui ceci.

20..PNG

Le jeune Conquétois réajusta sa casquette, prit la missive et détala comme un lièvre. Quand il revint un peu plus tard, l'homme lui demanda:
:Mendoza: : Comment t'appelles-tu, mon garçon?
:?: : Paul.
:Mendoza: : Paul... Paulus... Pablo... (Pensée). Moi, c'est Mendoza. Pourquoi si jeune et si bien vêtu, te faut-il dormir sur un lit public, Paul?
Paul: J’ai au logis une sœur plus âgée d’un an qui me corrige à grands coups à la moindre querelle. Mais je n’ose sur son dos prendre ma revanche, car je lui ferais mal, m'sieur. Hier, au souper, j’avais très faim et nettoyai de mes doigts le fond d’un plat de bœuf aux fèves dont elle voulait avoir sa part. Il n’y en avait assez pour moi. Quand elle me vit me pourléchant à cause du bon goût de la sauce, elle devint comme enragée et me frappa à toutes mains de si grandes gifles que je me suis sauvé de la maison tout meurtri.
Mendoza lui demanda ce que faisaient ses parents pendant cette giflerie. Il répondit:
Paul: Mon père me battait sur une épaule et ma mère sur l’autre en me disant: "Revange-toi, couard". Mais moi, ne voulant pas frapper une fille, je me suis enfui.
Soudain le garçon blêmit et trembla de tous ses membres.
Juan vit venir une grande femme. Marchant à côté d’elle, une fillette maigre et d’aspect farouche. Paul se retrancha derrière la cape bleue.
Paul: Ah! Voici ma mère et ma sœur qui me viennent quérir. Protégez-moi, m'sieur.
Décidé à doubler le salaire pour service rendu, le marin lui dit:
:Mendoza: : Tiens, prends d’abord ces dix liards et allons à elles sans peur.
Quand les deux femmes virent Paul, elles coururent à lui et toutes deux voulurent le battre, la mère parce qu’elle avait été inquiète et la sœur parce qu’elle en avait l’habitude.
Le garçon se cachait davantage derrière le marin et criait:
Paul: J’ai gagné dix liards, j’ai gagné dix liards, ne me battez pas.
Mais la mère l’embrassait déjà, tandis que la fillette voulait ouvrir de force les mains de Paul pour avoir son argent. Mais il criait:
Paul: C’est le mien, tu ne l’auras pas.
Et il serrait les poings.
Mendoza attrapa rudement la gamine par les oreilles et lui dit:
:Mendoza: : S’il t’arrive encore de chercher noise à ton frère qui est doux comme un agneau, je vais dire à ta mère de t'enfermer dans votre cave. Là ce ne sera plus moi qui te corrigerai mais le rouge diable d’enfer, qui te mettra en morceaux avec ses grandes griffes et ses dents qui sont comme des fourches.
À ce propos, la tourmenteuse n’osant plus regarder l'étranger ni s’approcher de Paul, s’abrita derrière les jupons maternels. Mais en rentrant en ville, elle criait partout:
:?: : Un marin m’a battue! Un marin m’a battue!
Cependant elle ne frappa plus son frère davantage. Mais, en grandissant, le fera travailler à sa place. Le doux niais s'exécutera volontiers.

☼☼☼

Durant cette première quinzaine, le moine Shaolin vint trois ou quatre fois rendre visite à l'épouse de son ami, mais il ne s'attardait guère et ne semblait pas désireux, durant ces rencontres, d'aborder le moindre sujet un tant soit peu personnel.
L'avent, cette année-là, fut pour Isabella un véritable temps de pénitence.
Réduit aux poissons et aux légumes, seuls admis sur les tables en périodes de jeûne, le régime alimentaire de sa maisonnée n'y fut cependant pour rien. Une difficulté nouvelle à surmonter, les charges qui lui incombaient, tourmentait en secret la future mère, plus éprouvée que d'ordinaire par son état.
Tout changea le jour où une deuxième missive arriva. Celle en provenance de Biarritz.
Dans la lumière nouvelle dont les premiers rayons du soleil inondaient la vallée, la cour paisible où se dandinaient des canards était l'image même de la sérénité. Jusqu'à ce qu'une estafette vienne troubler cette quiétude en agitant son claquoir. L’officiant postal ne montant pas à l’étage, il invitait ainsi les destinataires de courriers à ouvrir leurs fenêtres pour s’entendre prononcer leur patronyme et venir alors chercher leur missive.
Señora Mendoza!
En entendant son nom, Isabella sortit précipitamment. Accueillie par le froid de la cour, elle se remplit avidement les poumons dans l'espoir de les libérer de l'air rance de la laiterie. Ce matin-là, elle assistait Carmina qui était occupée à saler à la volée ses fromages moulés, le produit marin étant essentiel pour relever le goût du chèvre.
L'aventurière était vêtue d'un ample pantalon noir et d'une longue chemise couleur lait à col et manches habillés de dentelle. Une petite souris blanche était juchée sur son épaule. Affectueuse et docile, la petite bête, baptisée à juste titre Bianca, grignotait un morceau de Garrotxa. Pour un peu, le postillon se serait cru en présence de Jeanne de Belleville, la tigresse Bretonne, devenue pirate au XIVème siècle pour venger l’exécution de son mari sous les ordres du roi de France Philippe VI. Avec son opulente chevelure noire, l'épouse du señor Mendoza était une vraie beauté. Mais une beauté froide, presque inquiétante. Elle marcha vers lui et lui arracha presque des mains l'enveloppe que l'expéditeur s'était évertué à faire sans plioir et sans ciseaux. Prenant à peine le temps de le remercier, elle le paya, se dirigea vers le banc sous le jacaranda et découvrit le contenu.

Samedi 22 Novembre 1544, Biarritz, France.
Ma princesse.
Les ports de lettres étant si chers avec les Tassis, c'est à peine si j'ose t'écrire, mais une voie m’est ouverte pour te faire parvenir de mes nouvelles à peu de frais ; j’en userai de temps en temps. De même que la présente toutes mes missives te parviendront à l’avenir par l'entremise d'un petit réseau postal privé car je ne peux me résoudre à te laisser dans l'expectative.
Il est fort tard et me voici installé à ma table de travail, plume et papier en main. J'ai allumé la lampe de mes veilles. Un cheval Vénitien en cuivre sert de support et l'écran de lumière, couleur miel, est d'un tissu serré. Je t'écris ceci tandis que s'éteignent dans mon esprit les dernières notes de notre "Alléluia". Souvent, je songe à ce chant. Il me parle de toi, Isa. Je pense qu'il te ressemble, ou du moins, à une certaine Isa, la plus secrète, la plus vraie, la plus exigeante (et d'abord pour elle-même).
J'aime que cette Isa-là existe. Pour l'atteindre il faut du silence et de la force, la force de chercher et de comprendre. Ce n'est pas commode. Mais passionnant.
Dehors, une nuit sinistre est tombée sur le port et la ville. Le vent hurle à la mort et des bourrasques de pluie fouettent les croisées de ma cabine.
Si tu savais, mon amour, la plénitude et la confiance qui m'ont habité grâce à toi. Confiance dans la générosité de la vie, plénitude de mes facultés portées au meilleur d'elles-mêmes et dans une incroyable harmonie. Notre rencontre, nos promenades, nos tendresses n'ont pas été que des échanges entre nous. Elles ont été pour moi une façon d'appréhender le monde, les choses, les êtres, l'action, et d'une certaine manière, mon âme. Tu m'as guéri de mon "envie du loin". Tu m'as délivré de ce qui m'enrayait, me rouillait, me diminuait. Je me suis débarrassé de tout calcul. Je n'ai obéi à aucune stratégie amoureuse. Désormais, pour mieux te chérir, je prendrai garde à ne plus favoriser mon bonheur et mon amour pour toi. Je ne crois pas avoir jamais plus sincèrement et plus sérieusement recherché la perfection d'un sentiment et d'un accord.
À bord, tout va pour le mieux. Du reste chacun y met beaucoup de bonne volonté et tout marche admirablement. Ce qui te fera plaisir c'est de savoir qu'il y a mille et une choses à faire. Je ne m'arrête pas un instant et me porte très bien. J'espère qu'il en est de même pour toi. Je te recommande cependant la prudence.
Au revoir, mon amour. Je t'envoie de tendres baisers. Parle de moi aux enfants, en leur faisant toutes mes amitiés. Je reste ton dévoué.

Juan-Carlos Mendoza.


Isabella lut et relut le pli. Ses mains se mirent à trembler. Son agitation était telle qu'elle dut le reposer à côté d'elle. Elle se leva et se remplit à nouveau les poumons à plusieurs reprises. Elle se sentait encore tout étourdie, à force de garder les yeux sur la lettre pendant si longtemps, mais aussi parce qu'elle avait peu mangé depuis deux jours. Sans que la faim la tenaille, elle avait bien conscience de la nécessité de s'alimenter. Si maintenant son esprit était convenablement nourri, son corps était à la limite de la panne sèche.
Un autre événement égaya sa journée: son fils Pablo lui apprit que Tao comptait passer les fêtes de Noël chez ses parents adoptifs.
:Laguerra: : Il n'était pas à la maison l'an dernier, et, bien qu'il se soit gardé farouchement de le déplorer, ton père en a souffert autant que moi. Cette fois mon grand, ce sera l'inverse!
Assise à même le sol jonché de foin bien sec, sur un gros coussin, devant la cheminée où flambait un feu de sarments et de vieux ceps tordus, l'aventurière taillait sur ses genoux des chemises pour son époux. La toile de lin écrue, tissée auparavant de ses mains, était encore un peu raide.
En face d'elle, son garçon avait pris place sur le banc à sel muni d'un dossier. Il offrait aux flammes les semelles humides de ses socques de frêne pour les faire sécher.
Pablo: Et encore une fois, il fera des bêtises sous la table.
Isabella leva les yeux de son ouvrage.
:Laguerra: : Qu'entends-tu par là?
Pablo: Je l'ai vu câliner la cuisse de Jesabel, une fois...
Le rapporteur caressa d'un geste machinal la tête de Moreno qui était couché devant le foyer de pierre, à ses pieds.
:Laguerra: : Vraiment?
Ainsi donc, elle avait vu juste. Cinq minutes s'écoulèrent. Brisant le silence, Pablo murmura:
Pablo: Papa me manque.
:Laguerra: : Je sais mon grand. À moi aussi.
L'abrupte réalité qui s'imposait à lui quand son père disparaissait laissait une grande place au vide. Il était donc essentiel de rendre Juan présent aux yeux de ses enfants. Pour ce faire, Isabella leur faisait suivre ses déplacements sur une grande carte géographique et leur faisait des récits autour des différentes escales. Si les deux ainés comprenaient, c'était un peu plus compliqué pour Joaquim et Paloma. Mais les deux petits avaient déjà compris qu'il fallait composer avec le métier de leur papa aventurier.

☼☼☼

Une heure plus tard, Isabella regagna sa chambre. Une fois au lit, elle éprouva des difficultés à s'endormir, partagée qu'elle était entre le regret de l'absence de son époux, et l'excitation où la plongeait ce qu'elle venait de découvrir.
Dans le silence de la nuit d'automne, sous ses couvertures, recroquevillée sur un côté et massant d'une main son ventre qui commençait à s'arrondir pour la sixième fois, elle ferma les yeux et revécut mentalement la scène qui s'était déroulée entre Pablo et elle.

21.1. Isa au lit 2.Sombre..PNG

:Laguerra: : Ainsi donc, Tao et Jesabel s'aiment. Dieu Seigneur, aidez-les! Bénissez-les. Rendez leur union possible. Assouplissez, Vous qui pouvez tout, l'esprit rigide de Luis, défaites les liens qui retiennent encore sa fille prisonnière!
Au petit matin suivant, la jeune femme alla trouver son beau-frère alors qu'il sortait de l'étuve.
:Laguerra: : Bonjour Miguel.
MDR: Bonjour ma chère Isa.
:Laguerra: : Puis-je te demander un service?
MDR: Dis toujours...
:Laguerra: : Dès que tu te seras restauré, j'aimerai que tu montes à cheval et que tu ailles me chercher Tao, s'il te plaît.
MDR: Aujourd'hui, c'est dimanche! Ne doit-il pas venir pour le repas de famille?
:Laguerra: : Si.
MDR: Dans ce cas, ne peux-tu pas attendre?
:Laguerra: : Non. Je dois absolument lui parler. En t'y rendant à cette heure matinale, tu es certain de le cueillir au monastère.
MDR: Sur mon âme, c'est bien pour te faire plaisir...
Il soupira et s'éloigna sans enthousiasme. Isabella attendit avec impatience son retour.
Quand elle entendit le pas des deux chevaux qui franchissaient le porche, elle sentit une sourde anxiété lui serrer le cœur.
Tao entra seul dans la salle. Il y trouva Isabella en simple tenue du matin de laine blanche, sur laquelle elle portait un pelisson fourré de peaux d'écureuils. Elle achevait de donner à Paloma sa bouillie d'avoine.
Assis à côté de leur mère, devant le feu crépitant qu'on venait de relancer, Elena, Pablo et Joaquim buvaient du lait chaud miellé, tout en mangeant des alfajores.
:Tao: : Miguel m'a dit que tu voulais me voir.
:Laguerra: : En effet Tao. Installe-toi près de l'âtre, je te prie.
Carmina se vit confier les quatre enfants qui s'en allèrent à sa suite dans la cuisine. Isabella vint s'asseoir sur la banquette à dossier et commença aussitôt:
:Laguerra: : Je n'ai pas cessé de m'accuser d'aveuglement. Je me doutais bien de quelque chose entre Jesabel et toi, et pourtant il a fallu que Pablo me raconte ce qu'il s'était passé lors de cette fête il y a presque trois mois.
:Tao: : Quelle fête?
:Laguerra: : Celle improvisée pour célébrer la fin de la guerre d'Italie.
Elle se pencha vers le Mûen. Encadrant son visage aux traits tirés par la fatigue, ses cheveux glissaient de ses joues.
:Tao: : Qu'a-t-il vu, au juste?
:Laguerra: : Peu importe. L'évidence crève les yeux. Que comptez-vous faire?
:Tao: : Rien. Il n'y a rien à faire...
Le jeune homme se leva, passa près du chien coucher sans paraître le voir, puis se mit à marcher de long en large en jetant entre ses dents.
:Tao: : Jesabel est toujours fiancée à cette brute de Ramon. Rien n'a changé pour elle en vingt ans.
:Laguerra: : Détrompe-toi, Tao. Seules les apparences demeurent. En réalité, son père souffre de s'être enfermé dans une situation qui le prive d'une descendance à laquelle il aspire chaque jour davantage.
Elle se redressa, alla vers le naacal et lui posa une main sur le bras.
:Laguerra: : C'est pour t'en parler que je t'ai fait venir.
Elle s'exprimait avec une conviction intime qui la rendait crédible.
:Laguerra: : Je suis persuadée que ce vieil homme buté et tyrannique mais qui souhaite si ardemment avoir des petits-enfants est maintenant, sans se l'avouer, disposé à composer.
:Tao: : Tu crois vraiment que Luis souhaite avoir un morisque pour gendre?
:Laguerra: : Je ne pense pas que ce vieux chrétien dénué de toute ascendance Maure soit obsédé par la limpiezia de sangre. À ma connaissance, il n'a aucun grief contre les Conversos. Va le trouver. Parle-lui hardiment. Insiste, bien entendu, sur la fidélité de ton attachement envers sa fille. Il n'y restera pas insensible. Un jeune vigneron épris vaut bien mieux qu'un vieux sergent volage!
Tao soupira.
:Tao: : Avant d'entreprendre une démarche comme celle que tu me conseilles là, je voudrai être sûr que Carmina soit de notre côté.
:Laguerra: : Elle l'est... Je suis certaine d'être dans le vrai.
:Tao: : Que Dieu t'entende!
:Laguerra: : Il m'entendra.
Comme pour donner raison à Isabella, Carmina, qui se trouvait dans la pièce voisine et qui n'avait rien perdu de ce qui avait été dit, fit son apparition.
Carmina: J'ai à faire savoir, señora, que j'accepte de tout mon cœur cette union entre ma fille et votre fils adoptif.
Au même instant, la porte du logis s'ouvrit et Jesabel entra. Enveloppée dans une cape fourrée à capuchon, elle avait le visage rougi par le froid, les yeux embués par les larmes.
Elle s'immobilisa près du seuil et déclara tout à trac:
Jesabel: Je n'épouserai pas Ramon! Je viens d'avoir une explication avec mon père. Je lui ai dit que, quoi qu'il pût advenir, j'étais résolue à rompre des fiançailles que je n'avais jamais acceptées. Il est entré dans une colère effrayante, s'est mis à hurler, puis, tout à coup, il est devenu violet et s'est écroulé!
Carmina et :Laguerra: : Seigneur!
Jesabel: N'aies crainte, maman. Je l'ai aussitôt saigné en lui retirant une pinte. Après quoi, j'ai pensé à lui poser des sangsues aux pieds et aux oreilles. Il est revenu à lui et a pu dire quelques mots. Ensuite, je lui ai fait boire une tisane confectionnée avec des simples venant de Zia. Il va mieux. Si Dieu veut, il s'en tirera sans grand dommage.
Isabella avait passé un bras autour de la taille de sa servante, l'avait conduite jusqu'à la banquette où la jeune fille se laissa tomber.
Tao, qui avait tout écouté sans bouger, vint alors se placer derrière celle qui faisait battre son cœur et posa ses mains sur les épaules frissonnantes.
Depuis qu'il avait fait sa connaissance presqu'une décennie plus tôt, une évidence s'était imposée à lui en cet instant et il savait qu'elle était partagée. Il l'avait su avec tant de clarté, une telle certitude, qu'il n'avait pu que s'y soumettre.
On ne discutait pas une évidence...
Il se souvint de ce jour-là. C'était lors de la Toussaint que sa vie avait basculé. Pendant la fête donnée chez Lourdes De Rodas, alors qu'il s'occupait de Pichu, il s'était retrouvé face à face avec une créature mince, mais à la gorge ronde et dont les seins déjà épanouis bougeaient librement sous la toile du bliaud. Blonde comme une fille du Nord, elle avait levé sur lui de larges yeux clairs où couraient des risées azurées comparables à celle que la brise soulevait en été sur les eaux du Llobregat.
Moqueuse et grave en même temps, femme enfant de quinze ans, elle participait de l'innocence de l'un et des pouvoirs de l'autre.
Depuis lors, il avait espérer revoir cette jeune damoiselle qui avait poussé la chansonnette en compagnie d'Estéban et de Zia. Pendant la quête des cités d'or, le temps n'existait plus qu'en fonction de leur prochaine rencontre et son avenir se parait d'un unique visage. À bord du condor, il avait même songé:
:Tao: : Jamais je n'aurais cru possible d'être à ce point ému par une présence. Qu'a-t-elle donc de plus que Maïna ou Indali pour me troubler de la sorte?
Jesabel: Tao?.... Tao?
:Tao: : Oui?
Jesabel: À quoi tu penses?
:Tao: : Ton père a-t-il accepté la rupture de tes fiançailles avec cet homme?
La voix du naacal était rauque.
Jesabel: Oui. Il m'a dit que l'approche de la mort qu'il venait d'éprouver lui avait fait comprendre que l'unique chose qui importait réellement était de sauver son âme. Qu'il redoutait de se voir damné s'il me poussait à quelque acte funeste. Qu'il ne voulait pas en porter la responsabilité devant le Dieu vivant. Enfin, qu'il me déliait d'une promesse faite alors que j'étais trop jeune pour en mesurer la portée.
Elle parlait d'une voix calme, mesurée, en regardant les flammes. Mais il n'y avait pas à se méprendre sur son intonation. Elle était capable de mourir s'il le fallait plutôt que de se séparer de Tao. Carmina songea que rien ni personne ne parviendrait jamais à contraindre cette âme-là.
Jesabel: Par ailleurs, je pense qu'il n'a pas été mécontent de trouver enfin une manière honorable de mettre un terme à une affaire dont il ne savait plus comment se dépêtrer.
D'un mouvement brusque, elle se retourna vers Tao, lui prit les mains, leva vers lui ses prunelles qui parfois pouvaient étinceler comme des lames, mais qui brillaient soudain ainsi que gouttes de pluie au soleil.
Jesabel: Je suis libre!
Elle s'écria avec on ne savait quoi de cassé, et, pourtant, de triomphant dans la voix.
Jesabel: Libre! Entendez-vous, libre!
Isabella avait laissé les deux jeunes gens s'exprimer. En dépit de ses traits tirés, elle semblait soudain redevenue joyeuse et vive comme elle l'était avant cette grossesse plus fatigante que les précédentes.
:Tao: : J'ai pensé que nous pourrions nous marier dès que Mendoza sera revenu parmi nous.
:Laguerra: : Pourquoi pas? Il ne tardera plus beaucoup à présent. Le retour de la saison froide et le sien coïncideront sans doute cette fois-ci de très près.
Une gravité soudaine transforma l'expression de l'aventurière.
:Laguerra: : Agenouille-toi devant moi, Tao. Je dois te bénir en une circonstance aussi importante que celle-ci. À l'aube de cette vie nouvelle où vous allez vous engager tous les deux, il est bon que tu reçoives avant toute autre la bénédiction de ta mère.
Sur le front offert, elle traça avec le pouce un signe de croix, tout en priant Dieu de protéger le jeune homme colérique qu'était Tao.
Il se releva.
:Tao: : Il ne me reste plus qu'à demander à ton père ta main. En espérant qu'il accepte. Nous dépendons de son bon vouloir.
La jeune servante soupira:
Jesabel: Que de complications! Enfant, je croyais qu'aimer n'apportait qu'aise et plaisir. Je m'aperçois qu'il n'en est rien!
:Tao: : Le regrettes-tu?
Jesabel: Non! Non, mon Tao, rassures-toi! Je ne regretterai jamais nos amours. Elles sont devenues toute ma vie.
Elle inclina sa tête sur l'épaule du naacal.
Jesabel: Dans les romans courtois que j'ai eu l'occasion de lire sous ce toit, les héros sont toujours soumis à de dures épreuves avant de pouvoir goûter les joies promises aux parfaits amants. Nous sommes comme eux.
Tao mourait d'envie de se pencher vers la bouche tendre comme un fruit et d'y poser ses lèvres. Jesabel semblait troublée, elle aussi. Leur sang battait au même rythme dans leurs veines et la jeunesse y brûlait si intensément que des larmes en vinrent aux yeux.
Le jeune homme s'empara de la main de sa promise pour y déposer un baiser. Il retira ensuite d'un de ses doigts un anneau d'or qui lui venait de Catalina, sa marraine, et le passa à l'annulaire de Jesabel. Il dit tout bas:
:Tao: : Tu seras ma femme. Ma femme! Nous nous marierons dès que mon père sera de retour.
Jesabel: Je ferai comme il te conviendra. Il ne te reste plus qu'à le convaincre.
:Laguerra: : Je suis certaine qu'il donnera de bon cœur son consentement à un tel mariage.

☼☼☼

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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IsaGuerra
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par IsaGuerra » 05 oct. 2018, 23:07

Teeger permet moi de te dire bravo pour le début de ta seconde fic' ^^

J'ai particulièrement aimé le passage sur le petit Marco (bien qu'il soit triste) et je crois que j'ai un petit faible pour Pablo et Isa, mère et fils qui paraît-il se ressemble beaucoup ^^
« Ne te met pas en travers de ceux qui veulent t'aider » Sara Sidle

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