Chroniques Catalanes II. La reconquista.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Dans l'étuve, Juan vida plusieurs seaux d'eau dans le grand baquet. Ce soir, un seul mot lui hantait l'esprit. Traque.
Il aurait tant voulu profiter de son statut de gendre impérial pour les débusquer, tous, les uns après les autres. Leur éclater le crâne sous sa semelle, comme autant de moustiques.
Malgré ces rivières pourpres qui avaient irrigué sa vie, il restait une peur qu'il ne maîtrisait pas, celle d'être séparé des siens... définitivement.
Le visage du colporteur lui apparut une dernière fois, une bulle de sang entre les lèvres...
Au moment où il se dépouilla de ses habits pour entrer dans le cuveau, où épuisé, il commençait à s'assoupir, alors, à ce moment-là, le justicier s'endormait tandis que l'homme, l'époux et le père s'éveillait.
La traque.
Allait-il la reprendre le lendemain?
Après avoir longuement savonné son corps à l'aide d'une éponge pour le débarrasser des poussières de la chevauchée du jour, il se sécha avec une serviette fine puis se rhabilla en bâillant.

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Il se dirigea ensuite vers le fond de la pièce. Ouvrant le petit coffre d'apothicaire de Zia, il en fit l'inventaire. Les produits de l'élue se révélaient toujours convenables. Isabella lui demandait, chaque fois que c'était nécessaire, le remède oriental, l'électuaire miellé ou l'antidote mystérieux qui prolongeait la vie et qui se composait la nuit, derrière les gros alambics verts et les paquets de baume.
Le capitaine désinfecta la plaie avec une lotion composée d'essence de thym et de lavande. Tout à coup, il s'interrompit. De l'autre côté de la cour lui parvenait l'odeur de la soupe.
:Mendoza: : J'ai faim! (Pensée).
Les sourcils froncés par la concentration, il apposa ensuite une pommade faite d'ortie, de sauge et de romarin. Il ne banda pas sa main, préférant laisser ses doigts libres de leurs mouvements.
En sortant, il huma le vent, observa le vol d'un oiseau, le faîte d'un arbre. Les yeux plissés, la tête renversée, il regarda les gros nuages se faire et se défaire autour de la lune, en un puzzle gigantesque.
:Mendoza: : Mmm! L'orage se prépare. (Pensée).
Lorsqu'il pénétra dans la cuisine, il se retrouva en tête-à-tête avec sa femme.
:Mendoza: : Où sont les enfants?
:Laguerra: : Ils viennent de finir de manger. J'ai demandé à Pablo et Joaquim de mettre au lit Paloma et Javier. Nous ne dînerons rien qu'à deux.
:Mendoza: : Oh, oh! (Pensée).
Juan comprit ce qui l'attendait.
Avant de se servir elle-même, Isabella posa devant lui le reste du chanteau de pain rassis, une écuelle de soupe aux choux pleine à ras bord, une petite motte de beurre et un pichet de vin frais.

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Le capitaine tailla deux épaisses tartines et en offrit une à sa moitié.
:Laguerra: : Merci.
Il coupa la sienne en morceaux qu'il trempa dans son potage. Baissant le nez, il renifla et promena son couvert autour de l'assiette pour laisser refroidir. L'aventurière le regardait faire quand il glissa le bout de la cuillère entre ses dents.
:Laguerra: : Tu en fais une mine.
Mendoza risqua:
:Mendoza: : C'est trop salé.
:Laguerra: : C'est étrange! Les enfants ne m'ont rien dit à ce sujet. Et tu sais comment ils peuvent être critiques quand la nourriture leur déplaît.
:Mendoza: : ...
Ses silences avaient des airs de défi. Il se versa un verre, le goûta et approuva de la tête. Il fit la même chose pour sa princesse.
:Laguerra: : Pas trop de vin pour moi... Dis, pourquoi tu me laisses parler?
:Mendoza: : Ça me repose. Je suis debout depuis l'aube. Quand j'aurai dîné, ça ira mieux.
En effet, il semblait tout à coup peser sur son siège, redevenu lourdaud, presque absent. Attendrie, Isabella se dit:
:Laguerra: : Tous des gamins...
Un moment, elle se tut, puis, devant son mutisme, elle déclara tranquillement:
:Laguerra: : À présent que nous sommes seuls, peut-être peux-tu me dire la vérité?
Son regard impérieux fit comprendre au marin qu'il devait dire quelque chose.
:Mendoza: : La vérité?
:Laguerra: : Oui, tu sais, ce contraire de l'erreur et de l'illusion... Car c'est une illusion que tu as dispensée à ta maisonnée tout à l'heure. Moi, je veux savoir ce qui est réellement arrivé.
L'Espagnol, qui avait entamé son assiette en commençant par le pain, suçait la croûte avec lenteur.
:Mendoza: : Tu penses donc que j'ai menti?
:Laguerra: : Je ne le pense pas, j'en suis certaine.
:Mendoza: : Qu'est-ce qui peut te faire croire cela?
:Laguerra: : Tu as toujours eu le malheur de fuir mon regard quand tu me mens, mon chéri, et tu l'as fait ce soir. Ton visage a rougi, aussi. Le vin bu chez ton frère n'y est peut-être pas étranger, mais je jouerais ma vie sur le fait qu'entre ta visite chez Mig' et ton retour chez nous, il s'est passé... une chose. D'ailleurs, il semble que tu te sois attardé un peu trop à Cornellà de Llobregat?
Juan écoutait, lourdement appuyé sur son poing valide:
:Mendoza: : Je le reconnais. J'y ai rencontré une vieille connaissance...
La jeune femme, qui savourait une lichette de beurre sur le reste de sa tartine, lui demanda:
:Laguerra: : Tiens donc! Qui ça?
:Mendoza: : Coco... Coco el gusano.
Son imperceptible hésitation avant de prononcer le nom du colporteur n'avait pas échappé à l'aventurière. Mendoza le vit en rencontrant son regard et en constatant, avec un peu d'agacement, qu'il venait encore de détourner le sien.
Isabella regarda la soupière dont Juan s'était à peine resservi:
:Laguerra: : Tu ne manges pas beaucoup?
:Mendoza: : Je te rappelle que je dois toujours accomplir ma pénitence. Et puis, je n'ai fait que boire durant une bonne partie de la journée, ça compense...
Défaisant son chignon et soulevant la masse de ses cheveux noirs et soyeux pour les aérer, elle se pencha en gloussant:
:Laguerra: : Tu as une drôle de façon de te repentir...
:Mendoza: : J'avoue...
Elle réattaqua en lui susurrant:
:Laguerra: : Coco? C'est étrange! Je ne connais personne de ton entourage affublé d'un nom pareil... Et il me semble que ta voix a tremblé un peu en le prononçant?
Brusquement, Mendoza se leva et se mit à arpenter d'un pas nerveux la pièce. Son épouse ne dit rien et le laissa faire. Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta en face d'elle:
:Mendoza: : De toute façon, j'avais l'intention de tout te dire. Je me suis attardé, c'est vrai, et Coco y est pour beaucoup. Ce n'est pas l'un de mes amis! Finis vite ton écuelle et allons dans notre chambre: je te raconterai cela dans le détail.
:Laguerra: : Tu es sûr de n'être pas trop fatigué?
En riant, le Catalan dit:
:Mendoza: : Quelle hypocrite tu fais! Tu m'as sommé d'aller faire trempette dans un bain pas trop chaud. Ne me dis pas que tu n'avais pas une idée derrière la tête?
Avec bonne humeur, elle fit:
:Laguerra: : J'avoue, mais je te promets de préparer tout à l'heure une infusion de tilleul pour que tu passes une bonne nuit.
Il était près de vingt-deux heures quand l'Espagnol reçut la tisane en question et se glissa dans des draps frais qui sentaient la menthe et le pin. Tandis qu'il buvait, ses yeux, par-dessus le bord de la tasse, interrogeaient ceux d'Isabella debout, bras croisés, auprès du lit:
:Mendoza: : Est-ce que je ne te fais pas horreur?
:Laguerra: : Pourquoi? Parce que tu voulais protéger ta famille? Parce que tu brûlais du désir de tirer de cet homme la vengeance qui t'était due, et de jeter sur lui seul la fureur et le désespoir que tant de causes réunies avaient amassées dans ton sein? Tu as laissé parlé ta nature mais tu t'es ravisé car tu as compris qu'il vallait mieux laisser faire le Seigneur...
:Mendoza: : Oui, mais je crains les représailles, à présent... Dieu seul sait comment cet homme va réagir.
:Laguerra: : Ne pense plus à tout cela. Demain sera un autre jour et je ferai ce qu'il faut pour l'empêcher de nous nuire.
Ayant dit, l'aventurière moucha la presque totalité des bougies de la chambre, se fit enjôleuse et se pencha pour l'embrasser. Le Catalan lui prit le visage des deux mains. Après un long échange de saveurs et de chaleur, sans un mot, elle se releva, ôta sa chemise et se glissa auprès de son époux, qui, ne pouvant résister à ses avances, la prit à la hussarde.
Dehors, tandis que l'orage roulait sans éclater, de l'ombre se détacha une ombre plus dense que le reflet lointain de la lune effleura à peine...

☼☼☼

Un seul d'entre eux survivrait. Ils fonçaient dans l'obscurité, uniquement guidés par un instinct relayé depuis trois milliards d'années. Et chacun d'entre eux avait moins d'intelligence qu'un automate.
Un seul survivant sur combien? L'endurance avait sans doute sa part dans l'affaire mais c'était surtout une question de chance. Il s'agissait d'être au bon endroit au bon moment. Comme dans la vie.
Une foultitude de créatures frétillantes pareilles à des têtards dans une mare, propulsés dans les entrailles de cette mangrove, à la fois libérés et livrés à leur destin. Des ondes de contraction se joignaient à leurs propres efforts pour les orienter en ligne, au rythme lent de deux ou trois centimètres toutes les huit minutes, droit vers l'objectif. Ils se bousculaient, luttant pour se frayer un chemin dans cet écosystème où des espèces ligneuses entravaient leur progression et retenaient certains d'entre eux dont la course s'arrêtait là, pris au piège de ces tentacules. Les autres continuaient, mus par une urgence qu'ils n'étaient pas conçus pour comprendre, sans aucune notion de ce que signifiait l'échec.


Inconsciente du cataclysme qui se déchaînait au plus profond de son corps, Isabella leva les yeux vers le visage de son mari éclairé par le halo de l'unique bougie et lui sourit.

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:Laguerra: : Reste là, c'est si bon.
Elle l'embrassa. Juan sentit la caresse de sa langue entre ses lèvres. Il lui rendit son baiser et fourra son nez contre son oreille.
:Mendoza: : C'était comment?
:Laguerra: : Agréable.
D'une voix impassible, il remarqua:
:Mendoza: : Seulement agréable?
Avant de lui mordiller le lobe, elle répondit:
:Laguerra: : Très agréable.
:Mendoza: : C'est tout?
D'une voix moqueuse, l'aventurière dit:
:Laguerra: : Le lit a tremblé.
:Mendoza: : Pas le pays tout entier?
:Laguerra: : Le pays tout entier a dû trembler aussi.
Elle le sentit se contracter et l'enserra de ses bras pour le retenir plus longtemps. Leurs regards étaient rivés l'un à l'autre dans les brefs instants où, entre les baisers, ils ouvraient les yeux. Mais ils n'avaient pas besoin de se regarder car ils se connaissaient avec les autres sens.
Le cœur battant encore follement, Isabella passa les doigts dans la chevelure de son époux. Cette caresse fit déferler en lui de nouvelles ondes de plaisir. Il inspira profondément et alors seulement son propre rythme cardiaque commença à s'apaiser.
:Mendoza: : Bon Dieu que je t'aime, princesse!
:Laguerra: : Je...
Son attention se focalisa soudain sur un éclair qui craquela le plafond du ciel. Ses lèvres se mirent à remuer, faiblement mais distinctement. Elle comptait, les secondes s'égrenaient sur le rebord de sa bouche.
:Mendoza: : Mais qu'est-ce que tu fais, Isa? Isa, tu es là?
Sans détourner son regard de la vitre, elle agita une main qui invitait son homme à se taire. Quand l'éternument de Zeus ébranla le ciel, elle se tourna à nouveau vers lui et s'interrogea:
:Laguerra: : Obtiendrai-je un jour une réponse?
:Mendoza: : À quoi donc? Tu sembles perplexe!
L'aventurière se colla un doigt sur la tempe, comme pour focaliser les ondes.
:Laguerra: : Depuis toute petite, chaque fois que je vois le premier éclair d'un orage, je compte pour savoir à quelle distance il se situe. Et, chaque fois, irrémédiablement, je tombe sur sept. Jamais six ni huit, mais sept. C'est systématique...
Le velours de sa voix charriait de l'intensité, de la franche émotion. Juan l'imaginait, petite, penchée à la fenêtre de son couvent, mesurant mentalement la distance la séparant de l'orage. Et à tomber encore et toujours sur ce nombre, sept...
:Mendoza: : Peut-être provoques-tu inconsciemment ce phénomène? Sans t'en rendre compte, tu rallonges ou tu raccourcis les secondes pour arriver à ce résultat...
:Laguerra: : Peut-être bien, peut-être bien...
Ses yeux l'emmenèrent ailleurs. Mendoza les replongeait là où ils en étaient car sa première fringale assouvie ne lui avait pas suffi.
Ses gestes devinrent de plus en plus pressés, ses caresses plus profondes. Isabella ne pouvait résister. Emportée dans cette folle sarabande, elle laissa son besoin d'amour reprendre le dessus. Gémissant, elle s'étira pour mieux s'offrir aux mains qui glissaient sur elle, dispensatrices d'un plaisir dont elle sentait déjà la chaleur monter aux creux de ses reins. Quand elle commença à se tordre avec une plainte heureuse, il renouvela sa danse d'amour pour la rejoindre dans le spasme suprême.

Plus des trois quarts des petits nageurs étaient morts, à présent, mais la plupart poursuivaient leur voyage, à la même vitesse que ceux qui étaient encore vivants, charriés comme des épaves dans les turbulences par les contractions du muscle porteur de vie.
À peine trois mille étaient encore vaillants en attaquant la dernière ligne droite. Deux mille autres périrent, écrasés, asphyxiés ou épuisés peu de temps après. Un unique spécimen, bien vivant et vigoureux se détacha de ses congénères pour atteindre finalement l'œuf et fusionner avec lui.
Son rôle touchait à sa fin.


Quand Isabella finit par s'endormir, elle était enceinte d'un garçon. Ni elle ni Juan n'eurent le moindre pressentiment cette nuit-là. Ils ne pouvaient se douter, alors qu'ils reposaient dans les bras l'un de l'autre, que l'enfant qu'ils venaient de concevoir ne connaîtrait jamais ses parents.

☼☼☼

Le lendemain, après avoir assisté à l'office de prime et communié en même temps que tous les assistants, la famille Mendoza et quelques-uns de leurs serviteurs reprirent le chemin du logis.
Sur les brins d'herbe perlaient encore de petites gouttes de rosée, fraîches et spontanées, perdues sur la frontière de la nuit et du jour. Il était dix heures du matin, le soleil de mai trempait de lumière les tendres feuilles des arbres. Allégé par l'orage de la nuit, l'air avait une douceur délicieuse.
C'est alors que Diego les rejoignit en courant. Le palefrenier était au comble de l'excitation: on venait de repêcher, au bief du moulin de Julio, le corps d'un inconnu qui avait un large trou derrière la tête!
Un peu plus tard, une ambiance de veillée aux morts balayait les rues serrées et désertiques du village. Guidé par les indications de Joaquim qui était allé le quérir à la savaterie, Benicio arrivait, après une demi-lieue en rase campagne où même les vaches faisaient office d'exception, devant la bâtisse du meunier.
Sous les nuées qui s'amoncelaient, autour d'une forme étendue dans l'herbe épaisse du pâturage, plusieurs personnes faisaient cercle. Leurs silhouettes se découpaient dans la brume légère du matin comme les mégalithes de Stonehenge.
Joaquim cria:
Joaquim: Nous voilà!
Tendu comme un nerf de bœuf, son père se retourna mais resta silencieux. Juan sentit son être se dissocier, comme si une onde invisible vibrait en lui et séparait l'homme qu'il était du justicier, le papa du bourreau.
:?: : Dieu vous garde, Benicio. Nous comptons sur vous pour éclaicir un mystère... Il paraît que vous connaissez tout le monde par ici...
Le savetier salua le prêtre, qui avait tout juste eu le temps de retirer ses vêtements de cérémonie pour revêtir sa chape, et toutes les personnes présentes, puis il se pencha vers le cadavre qu'on avait recouvert à la hâte d'un sac vide ayant contenu de la farine. La senestre du mort, sortie du linceul de fortune, apparut tournée vers lui, les doigts repliés en contradiction avec le mouvement implorant des mains. Puisque personne ne remuait l'ombre d'une phalange, Benicio prit l'initiative de soulever le suaire afin de voir le corps. Au toucher, la toile qui enveloppait la dépouille craqua comme un linge frais. Le visage gonflé et livide qu'il découvrit en était comme poudré à blanc.
Mendoza, écœuré, savait qu'il n'avait rien à faire là. Que cet ultime affront envers ce corps, envers l'humanité, le souillait et l'accompagnerait dans ses pensées, dans son sommeil, jusqu'aux tréfonds de sa propre mort. Cependant, il observa le savetier qui faisait la grimace. Sans enthousiasme, ce dernier constata:
Ben: C'est bien ce que je pensais. Ce gibier de potence, dont l'âme doit déjà rôtir en enfer, se nommait Paco, dit Coco. Dieu! Il a dû passer un sale quart d'heure!
:Mendoza: : Coco... Il ne m'avait donc pas menti... (Pensée).
Le justicier se posa des œillères, essayant d'ignorer son ouvrage: les marbres émeraude damés sur le visage du cadavre. Il tentait de faire abstraction du carnage opéré sur ce qui fut vie.
Les jets lumineux du soleil levant s'étiraient sur les murs du moulin en blessures oblongues. Une inspiration d'amertume gonfla les poumons du Catalan. Dans les mousselines opaques de la nuit, alors qu'il faisait l'amour à Isabella, un autre homme avait officié à sa place, n'abandonnant dans son sillage que la désolation d'une terre brûlée par sa furie. C'était sûrement l'œuvre d'un démon tapi dans l'ombre, d'une bête furieuse affamée de cruauté...
Ben: Ce misérable était le cousin de votre gendre, señor Mendoza et, par conséquent, le neveu de Miranda.
Parfois, lorsque le capitaine marchait en bordure de mer où le temps paraissait clément, il arrivait qu'une bourrasque surgie de nulle part le percute en pleine figure. Il ressentit exactement la même chose à ce moment-là.
Le curé remarqua:
:?: : J'ignorais tout de son existence.
Ben: Naturellement! Vous n'étiez pas encore arrivé à Sant Joan Despí, mon père, quand la soeur de Miranda en est partie avec sa crapule de fils. Elle avait déjà été la honte de la famille, vous pouvez m'en croire, mais son rejeton en a été l'abomination de la désolation!
Le capitaine secoua la tête. Ses pupilles s'étaient dilatées comme des soleils noirs. Il s'enquit:
:Mendoza: : Y a-t-il longtemps qu'ils ont quitté le pays?
Ben: Douze ou treize ans, peut-être... C'était peu de temps avant que vous ne repreniez l'exploitation de votre frère, señor.
:Mendoza: : Que sont-ils devenus, tous deux?
Ben: Inmaculada était une ribaude. Jamais prénom n'avait été plus mal porté. Elle s'en est allée par la suite en Italie, à la traîne des soldats, comme beaucoup de son espèce.
:Mendoza: : Et son fils?
Ben: Il s'est mis à fréquenter à Barcelone la pire chiennaille de la truanderie et, de mauvaise graine qu'il était déjà, est devenu un franc vaurien qui courait volontiers le jupon.
Le meunier demanda:
Julio: Êtes-vous bien sûr de le reconnaître?
Ben: Hélas, oui! Il devait revenir de temps en temps soutirer un peu d'argent à sa tante... ou à son cousin... Je les ai vu ensemble une fois... Et lors d'un de ses passages au village, il n'y a pas si longtemps, Paco est entré dans la bourrellerie, à la brune. Tu t'en souviens, Guillem?
Guillem: Mais oui! Il a acheté une bride neuve.
L'abbé répéta:
:?: : Vous ne pouvez pas vous tromper? Vous en êtes tout à fait certain?
:geek: : À présent que Benicio le dit, je le reconnais aussi.
C'est ce qu'affirma le tonnelier en se mêlant à l'entretien, après un moment d'hésitation.
:geek: : Je ne l'ai pas revu depuis son enfance, mais il n'y a pas de doute, c'est bien lui!
:?: : Nous allons le faire transporter dans la sacristie. Quoi qu'il ait pu devenir, il a été baptisé et on ne peut pas le traiter comme un chien. Ensuite, j'aurai à prévenir le vice-roi de Catalogne. Il a droit de haute justice sur notre terre, ainsi que vous le savez.
Les explications du savetier avaient eu pour effet de rembrunir considérablement Mendoza. Il approuva de la tête ce que venait de dire le prêtre, mais ne fit aucune remarque. Comme tous ceux que la curiosité avait réunis autour de la lamentable dépouille, il savait que lorsque l'Empereur était absent, la souveraineté du royaume revenait à Juan Fernández Manrique de Lara. Il était donc tout naturel, dans une affaire de sang comme celle-ci, d'en référer à lui.
Le meunier soupira:
Julio: Je me demande qui a jeté à l'eau ce... Paco, après l'avoir si proprement assommé.
Qui?
C'était la question récurrente dans la tête des personnes présentes. Chaque paroissien regardait son voisin avec suspicion. Chaque individu se demandait ce qui se cachait derrière les apparences tout en étant parfaitement conscient d'être observé avec la même interrogation dans le regard.
Mendoza dissimula sa main bandée. Des aiguillettes de douleur se hissaient en lui jusqu'à lui faire mordre la langue. Il les observait aussi, conscient de son extranéité par rapport au reste de l'assistance. Son destin était semblable à celui des ombres qui couraient sur les murs comme pour échapper à la lumière du soleil.
Julio: Il me semble qu'on aurait pu s'en débarrasser ailleurs que dans mon bief! Quelle histoire si son corps avait bloqué la roue de mon moulin!
Diego, qui, avec quelques autres paysans était demeuré sur place depuis la découverte du cadavre par un pêcheur matinal, railla:
Diego: Ma foi, c'est une façon fort courante de faire disparaître les victimes encombrantes. Le fleuve digère tout et c'est là une double façon de noyer le poisson!
Sa plaisanterie tomba à plat. Le curé dit encore:
:?: : Bien des points de tout ceci devront être tirés au clair. Nous allons nous y employer. En attendant, deux d'entre vous veulent-ils porter ce pauvre hère jusqu'à la sacristie?
Joaquim s'empara de la main de son père dont l'air soucieux et la voussure inhabituelle de son dos le déconcertaient.
:Mendoza: : Rentrons, nous n'avons plus rien à faire ici. Viens, mon petit prince.
Ils s'éloignèrent tous deux, après avoir salué les assistants de cette scène insolite, et se dirigèrent vers l'hacienda. Joaquim se taisait, fier d'avoir participé à un événement aussi extraordinaire, alors que Pablo et le reste de la compagnie étaient rentrés directement au logis. Confronté à la mort pour la première fois de sa vie, il n'en avait pas été effrayé et s'était même montré apte à reconnaître, dans ce corps privé de vie, l'étrange homme qui s'était adressé à sa petite sœur alors qu'il chassait les oiseaux avec son arc. Le mutisme de son père, dont il se serait attendu à recevoir des félicitations, l'étonnait bien un peu, mais il s'en consolait en imaginant le récit qu'il allait faire de cette aventure aux garçons du village.
Comme ils traversaient le jardin, Mendoza dit soudain:
:Mendoza: : Il faut que je parle à Modesto. Où peut-il bien se cacher?
Joaquim: Pourquoi se cacherait-il, papa?
Juan caressa la tête de son fils.
:Mendoza: : Je ne sais. D'après les dires de Benicio, il savait que son cousin était de retour ici. Tu penses bien que depuis Pâques, ils n'ont pas été sans se voir tous les deux.
Joaquim: Tu crois que Paco est resté dans les parages durant tout ce temps?
:Mendoza: : Où serait-il allé? Pour qu'un criminel comme lui soit revenu dans son village natal, où il risquait à chaque pas d'être découvert, il fallait qu'il eût de sérieuses raisons de s'éloigner de Barcelone!
Joaquim: Comme je voudrais savoir le fin mot de l'histoire!
Le Catalan fixa son petit garçon avec gravité, sembla vouloir parler, se tut et posa une main sur la tête ébouriffée qui était levée vers lui.
:Mendoza: : La curiosité est un poison, tout comme la recherche de chair et de plaisir. Allons, il te faut déjeuner. Pour moi, j'ai à faire.
D'un mouvement spontané, Joaquim s'empara de la main paternelle qui s'appesantissait sur ses cheveux, la baisa et se sauva en courant.
Le capitaine n'avait pas faim. Comme il se doutait que le repas du matin n'était pas fini et que sa petite famille devait encore se trouver dans la grande salle, il gagna le fruitier où il lui arrivait de se réfugier pour réfléchir.

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L'odeur surette des pommes mûres, dominant le reste des denrées présentes, l'accueillit familièrement. Il prit un des escabeaux qui traînaient là et s'y assit.
Ainsi donc, l'homme qu'il avait roué de coups si copieusement la veille au soir venait d'être abattu! On en finissait jamais avec le Mal! Mais pourquoi avait-on supprimé ce serpent? Et qui d'autre que lui avait eu intérêt à le faire? Il fallait le savoir.
À sa grande déception, le feu nourri de questions qu'il se posait ne révéla rien de particulier. Le mari d'Isabella espérait peut-être l'évidence, mais madame Évidence avait décidé de rester blottie loin de lui et, pour le moment, il devait faire avec.
Lorsque ce morbide cortège de pensées se décida à l'abandonner, de nouveaux grondements de tonnerre roulèrent leur fracas au-dessus de la vallée du Llobregat.
:Mendoza: : Avant l'orage, il faut que j'ai une conversation avec Modesto. Une seule personne peut savoir où il se trouve. Sa mère! (Pensée).
Il se leva et sortit du fruitier.

À suivre...
Modifié en dernier par TEEGER59 le 17 mars 2020, 00:22, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Encore bien écrit.
Pourquoi le petit bébé ne verra-t-il pas le jour ? Cruelle !
Que de rebondissements !
Mendoza est dans un sacré pétrin !
Mais pas à cause du meunier.
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Le ciel noircissait à vue d'œil. Un éclairage blafard changeait l'aspect des choses et le vallon, d'ordinaire si riant, prenait sous cette lumière de plomb, une apparence sinistre.
Mendoza tourna à l'angle de sa maison pour gagner l'allée des tilleuls, quand il aperçut sous l'un d'eux, Jesabel en grande discussion avec Tao. Le naacal semblait s'exprimer avec feu, mais la mine détachée et sereine de son épouse, qui berçait Floreana, laissait deviner que leurs points de vue respectifs étaient loin de concorder.

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En passant près d'eux, le capitaine conseilla:
:Mendoza: : Ne restez pas sous cet arbre! Il peut être dangereux de se tenir là-dessous quand la foudre vient à tomber!
Jesabel: Nous rentrons!
Jesabel le regardait s'éloigner avec une sorte de fascination où entrait de la pitié et cette attirance qu'exercent ceux, très rare, dont le destin exceptionnel semble prometteur de grandes catastrophes.
Une voix secrète lui soufflait que l'ange de la mort suivait les pas de son beau-père et que, sans en avoir conscience, c'était l'ombre de ses ailes noires qu'il essayait de fuir, que c'était contre elle qu'il se débattait.
Depuis quelques temps, la santé du marin demeurait chancelante. Il souffrait d'une fièvre constante et de maux d'estomac, passait des nuits agitées et avalait au matin des tisanes que lui préparait Zia, inquiète de cet état. Mais ce n'étaient pas ces maux, nés surtout d'un système nerveux détraqué qui menaçaient la vie du Catalan. Le mal résidait dans son âme qui ne parvenait plus à croire en son étoile...
En dépit de ses appréhensions, du vent qui collait son pantalon à ses jambes, Juan franchit assez vite la distance qui le séparait de la maison de Miranda.
Consuelo, sa fille, vint elle-même lui ouvrir.
Consuelo: Sur mon âme, je pensais bien vous voir aujourd'hui, señor Mendoza!
:Mendoza: : Ton frère est-il chez vous?
La petite gardeuse d'oies inclina la tête.
:Mendoza: : Puis-je le voir?
Consuelo: Bien sûr, señor. Entrez.
Derrière la pièce où ils se tenaient, il y avait une autre salle. Auprès de la cheminée, devant une marmite bouillonnante d'où sortaient des odeurs de vin chaud aux épices, son ancien apprenti était assis.

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En se levant, le jeune homme lâcha simplement:
Modesto: Vous voici, mon père.
:Mendoza: : Assieds-toi, Modesto. Je désire te parler.
Sa petite sœur, qui était entrée sur les pas du capitaine, lui dit:
Consuelo: Prenez ce siège, señor.
:Mendoza: : Merci.
Miranda: Voulez-vous un gobelet de vin à la cannelle?
:Mendoza: : Pas pour le moment, Miranda. Je souhaiterais m'entretenir avec votre fils, seul à seul.
La pauvre femme soupira:
Miranda: Je comprends, je comprends. Viens Consuelo.
Quand mère et fille furent sorties, Juan se tourna vers son gendre et lui demanda sobrement:
:Mendoza: : Sais-tu qui a tué ton cousin?
Yeux creux, lèvres tremblantes, flambée sous les chairs, il souffla:
Modesto: Par Dieu! Qui... qui voulez-vous que ce soit?
Un haussement d'épaule souligna l'évidence. Celle-ci percuta le capitaine de plein fouet.
Modesto: Je n'ai fait que porter le coup mortel à un animal déjà atteint physiquement. Vous aviez commencé, señor. C'était à vous de donner le coup de grâce...
:Mendoza: : Je n'ai pas pu... Mais! Comment diable es-tu au courant?
Modesto: Parce qu'il est venu s'en plaindre.
:Mendoza: : Comment en es-tu venu là? N'était-il pas ici depuis des semaines?
Modesto: Si fait, mais hier, une fois de plus, il a voulu me soutirer de l'argent suite à la correction que vous lui aviez donnée. Il faut vous dire, señor, qu'il avait quitté Barcelone en avril à la suite d'une sale affaire. Depuis lors, il était obligé de se cacher dans une masure située dans la forêt. Il y vivait de chasse et de pêche, mais le besoin des filles le travaillait et le faisait sortir du bois...
:Mendoza: : C'était un chien! Rien qu'un chien!
Le capitaine avait lancé cette affirmation avec une telle rancune que Modesto en fut stupéfait.
Modesto: Pour sûr, ce n'était pas grand-chose de bien! Il en a fait voir à ma mère et à mon défunt père, le Judas! Mais enfin, nous avions été élevés ensemble...
:Mendoza: : Tu lui avais déjà fourni de fortes sommes?
Modesto: Plus que je ne l'aurais souhaité, en tout cas! Vous savez ce que c'est!
:Mendoza: : Et hier?
Modesto: Hier, suite à l'algarade, il avait sa tête des mauvais jours...
En ayant vu à quoi ressemblait le visage de Paco après la rixe, la phrase aurait pu être amusante si le contexte n'avait pas été aussi dramatique.
Modesto: ... des jours où le diable le tourmentait. Il m'a réclamé cent maravédis, et, comme je le lui refusais, il s'est emporté et m'a dit que, puisque c'était comme ça, il se vengerait.
:Mendoza: : Comment?
Modesto: En retournant à Barcelone pour enlever Elena.
Ces mots figèrent Mendoza dans les replis du dégoût, à la bordure des profondeurs rances de la colère, de la rage, de l'envie de presser le monde jusqu'à en extraire la substance immonde qui donne vie aux criminels. Il se sentit oppressé par l'impuissance, par cette facilité outrageante de propager le mal jusqu'à blesser sans même toucher.
:Mendoza: : Dieu Tout Puissant!
Modesto: Il était comme possédé. Je n'ai pas voulu le croire, alors il m'a lancé à la figure des choses abominables sur votre compte, ce que vous aviez fait pour le mettre dans un état pareil...
N'osant continuer, Modesto se tut. La tête basse, il évitait de regarder son beau-père.
:Mendoza: : Je sais ce qu'il a dû te dire, mais continue, va!
Modesto: Je ne devrais peut-être pas vous raconter ces choses-là, mais ce malfaisant s'est également vanté d'avoir tenté de ravir Paloma.
:Mendoza: : Je me doutais bien que c'était lui. Mais pourquoi? Pourquoi cette acharnement envers ma famille?
Modesto: Vous savez ce qu'on dit, non? Petite communauté, grand secret. Et Paco connaissait celui des cités d'or.
:Mendoza: : Encore ces maudites cités! Mais l’histoire du Nouveau Monde n’est qu’un lamentable martyrologe, dans lequel le fanatisme et la cupidité marchent continuellement côte à côte. Ces villes de légende ne sont pas faites de ce métal précieux. Leur trésor est le savoir du peuple de Mu.
Modesto: Vous le savez, je le sais ainsi que Tao, Estéban et Zia. Mais mon cousin ne voulait rien entendre. Tout ce qu'il voyait, c'était votre train de vie.
:Mendoza: : Mon train de vie? Il est des plus modestes! Je ne possède rien! Hormis ma maison, le domaine ne m'appartient pas. Je suppose que tu le lui as dit?
Modesto: Ce n'est pas ça qui l'intéressait.
:Mendoza: : C'était quoi, alors?
Modesto: Vous oubliez le grand condor. C'était ça l'objet de ses rêves. La machine est restée une de ses plus âpres convoitises et le centre même de son drame.
Les deux hommes demeurèrent un moment silencieux. Des bulles vineuses crevaient en soulevant le couvercle de la marmite, et l'odeur du vin à la cannelle emplissait la pièce. Au bout d'un moment, Modesto gronda:
Modesto: Pouvais-je faire autrement que de l'abattre comme un animal dangereux? Vous venez de le dire vous même, señor, Paco était un chien!
L'Espagnol avait fermé les yeux. Non pour dissimuler les larmes qui coulaient en suivant le tracé de ses pattes d'oie, mais pour tenter de se ressaisir. Ses filles!... Par le sang du Christ, il ne fallait pas songer à ce qui aurait pu se passer maintenant!... On devait, pour le moment, parer au plus urgent. En se redressant, il demanda:
:Mendoza: : Écoute, Modesto, écoute-moi bien. Quelqu'un a-t-il pu te voir tuer ton cousin?
Modesto: Je ne crois pas. Tout s'est passé dans le verger. À la demande de Luis, j'avais épointé des tuteurs pour les pommiers qui ont tant de fruits cette année que les branches risquent de casser. Quand ce porc a répété qu'il s'en prendrait à ma femme, j'ai saisi un des pieux, bien taillé au bout, et je me suis tourné vers lui. Il a compris ma révolte, ma fureur, et a essayé de m'échapper... Je l'ai alors frappé d'un grand coup derrière la tête...
:Mendoza: : Et ensuite, pendant que tu transportais le corps?
Modesto: C'était en pleine nuit. Comme à présent, l'orage menaçait. Je l'avais caché sous les basses branches des noisetiers et personne ne se trouvait dans les parages quand je l'ai tiré de là pour aller le jeter dans le fleuve.
:Mendoza: : Aux yeux de tous, tu seras donc innocent. Tu m'entends Modesto? Parfaitement innocent! Qui pourra t'accuser? Comme nous sommes dimanche, on comprendra que tu ne te sois pas trouvé chez toi au moment de la découverte du corps de Paco. Cette absence est normale. Après tout, tu aurais très bien pu te rendre à Barcelone pour aller voir Elena. Mais, en revanche, on ne tardera pas à être surpris de ne pas te rencontrer au village. Tu dois y aller, parler aux gens qui s'amusent dans les tavernes ou ailleurs, leur dire que la lamentable fin de Paco vous touche profondément tous les trois. Il avait beau avoir mal tourné, les liens de famille qui vous unissaient étaient trop proches pour être oubliés. On ne comprendrait pas que sa mort vous laissât indifférents, ta mère, ta sœur et toi. Il convient donc de te montrer affecté et de laisser entendre que le défunt a dû être victime de ses mauvaises fréquentations. Il ne sera pas difficile de glisser que vous vous attendiez à ce triste dénouement. Benicio t'a déjà préparé le terrain en proclamant bien haut tout à l'heure, que le noyé était un fieffé vaurien et qu'il n'avait eu ce qu'il méritait!
Modesto: Il a bien fait de le dire! C'est la vérité même!
Mendoza termina:
:Mendoza: : Ne nie pas avoir su qu'il se cachait quelque part aux environs de Sant Joan Despí. Ne nie pas l'avoir rencontré car le savetier vous a vus ensemble. Mais soutiens qu'il n'avait pas osé venir chez vous et que vous n'aviez plus aucun commerce avec lui... Tu es estimé dans le pays: on te croira.
Le jeune vigneron hocha la tête en signe d'assentiment. Au bout d'un moment, le capitaine reprit:
:Mendoza: : Tu comprends Modesto? Personne ne doit jamais soupçonner la vérité. Pour toi, en premier, qui es un brave garçon et dont la réputation ne sortirait pas indemne d'une poursuite judiciaire. Pour mes filles, ensuite, qui sont innocentes de ma vie d'aventurier d'antan. Pour nos deux familles, enfin...
Modesto: De toute manière, il aurait été abattu, un jour ou l'autre, par ses complices. Il était perdu et tremblait de peur.
:Mendoza: : C'est le sort de ceux qui fréquentent la chiennaille!
De nouveau, les deux hommes regardaient le feu, dernière source lumineuse, dans la pièce assombrie par l'obscurité qui ne cessait de s'épaissir au-dehors. Les lueurs du foyer dansaient à leurs pieds, sur les lames du plancher.
:Mendoza: : Je vais m'en aller. Je pensais que l'orage éclaterait plus vite, mais j'ai peut-être encore le temps de regagner ma demeure. Pour toi, rends-toi au village dès demain et exprime-toi hardiment. Ne crains rien. Je prends sur moi les mensonges qu'il te faudra proférer. Tu défendras une cause juste.
Modesto: Par la malepeste! Je ne crois pas avoir mal agi en empêchant Paco de commettre un nouveau crime. Mais il est écrit: "Tu ne tueras pas". Et me voici avec mort d'homme sur la conscience... Je dois aller sans tarder me confesser dans une paroisse éloignée d'ici, où personne ne me connaîtra.
:Mendoza: : Tu feras bien, mais, à l'avance, je crois pouvoir t'assurer que le Seigneur te pardonnera!

À suivre...
Modifié en dernier par TEEGER59 le 21 mars 2020, 22:56, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Très bien écrit.
Mais ça se complique pour Mendoza...
Crime, mensonge...
Va-t-il vraiment pouvoir s’en sortir ?
Physiquement, psychologiquement, spirituellement ?
Quel suspens !
Heureusement que les petites sont saines et sauves.
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Sur le trajet du retour, la cape du capitaine claqua plusieurs fois sous l'effet du vent devenu ouragan. Quand il poussa la porte de sa demeure, une certitude s'imposa à lui: si quelqu'un sur terre avait le devoir de protéger ce garçon posé, sensé, réfléchi et, par-dessus tout, très pieux, ce ne pouvait être que lui. En s'imposant ce silence, les vertus du jeune homme demeureraient intactes aux yeux de tous.
Carmina, qui avait dû guetter le retour de son maître, surgit au moment où il s'apprêtait à tourner les talons et gagner sa chambre. De son air tranchant, elle lui dit:
Carmina: Vous voici enfin, señor! Vous n'avez rien pris ce matin et devez avoir grand-faim. Aussi, je vous ai tenu au chaud une galette au beurre et du lait lardé. Voulez-vous les manger ici, à la cuisine, ou préférez-vous que je vous les apporte?

81.PNG

:Mendoza: : Ni l'un, ni l'autre. Je n'ai pas envie de déjeuner.
Carmina: Il faut vous nourrir!
:Mendoza: : Laissez, laissez, Carmina, et ne vous faites pas de souci. Je n'en dînerai que mieux... Savez-vous où se trouve ma femme?
Carmina: Elle doit être auprès de Javier. Le pauvre petit a du mal à faire la sieste par cette chaleur.
:Mendoza: : Allez lui dire que je désire l'entretenir et qu'elle me trouvera dans notre chambre.
Carmina: Certainement.
La porte de la pièce où dormaient les trois garçons du couple s'ouvrit silencieusement sous la main de la servante qui resta un moment immobile, au seuil, attendrie par le spectacle que lui offrait, dans la lueur déclinante de la veilleuse, la coquille rougeâtre de l'alcôve ouverte avec ces deux corps que la fatigue semblait avoir foudroyé. Celui d'Isabella, dans sa pose protectrice avait l'air du cadavre d'une bacchante et Carmina, le sourire aux lèvres, les contempla deux ou trois secondes supplémentaires avant de marcher, sans faire le moindre bruit, vers le lit.

82.PNG

Doucement, en prenant bien soin de ne pas l'éveiller, elle dégagea Javier du giron maternel qui, du fond de son sommeil, murmura des mots indistincts, sourit mais une fois sa tête sur l'oreiller, se pelotonna comme un chaton heureux de retrouver son coussin. Carmina le recouvrit puis, faisant le tour du pageot, s'approcha de l'aventurière, posa une main sur son épaule et la secoua délicatement tout en se penchant vers son oreille. Elle lui chuchota:
Carmina: Señora. Il faut vous lever...
La jeune mère se retourna aussitôt et considéra la gouvernante d'un œil presque entièrement lucide.
:Laguerra: : Que dites-vous?
Carmina: Chut!...Je dis qu'il faut vous lever car votre époux vous réclame.
:Laguerra: : Pourquoi? Que veut-il?
Carmina: Il ne me l'a pas dit. Il vous attend dans votre chambre.
:Laguerra: : J'y vais.
Isabella se penchait sur son jeune fils pour l'embrasser mais Carmina la retint:
Carmina: Ne l'éveillez pas! Ce petit cœur a besoin de dormir... À moins que vous ne préfériez voir un visage défiguré par les larmes à cause du manque de sommeil?
:Laguerra: : Non!... Non, vous avez raison...
Elle se leva d'un mouvement souple qui n'ébranla pas la couche, bâilla en s'étirant sans songer le moins du monde à cacher une gorge où se voyaient les morsures que lui laissaient les baisers passionnés de Juan.
Avant de sortir, elle se tourna vers Javier qui dormait paisiblement dans la masse noire de ses cheveux, une joue sur sa main et s'accorda une ultime minute de contemplation... Avec les larges cernes bleuâtres qui marquaient ses beaux yeux aux paupières closes, il lui parut plus fragile que jamais. Oubliant les recommandations de Carmina, Isabella se pencha vivement, posa ses lèvres sur les mèches en bataille du petit garçon puis quitta la chambre sur la pointe des pieds...
Un moment plus tard, quand elle pénétra dans la pièce où il faisait presque aussi sombre qu'en pleine nuit, les premières gouttes d'eau d'un orage qui devait être le plus violent du printemps, commençaient à s'écraser sur les tuiles du toit, tandis que la tempête hurlait comme une furie au-dessus de la vallée.

83.PNG

:Laguerra: : Voici tout de même la pluie qui se décide à tomber! On étouffait hier et il était temps que cette attente prît fin! (Pensée).
Les grondements, qui n'avaient cessé que de façon intermittente depuis la soirée précédente, redoublaient. Assez proches, plusieurs coups de tonnerre éclatèrent presque en même temps. Comme si, à ce signal, un barrage venait de céder juste au-dessus du domaine, des trombes d'eau furieuses se précipitèrent du ciel avec une violence inouïe, et un ruissellement si bruyant s'abattit sur le toit que le bruit de ses cataractes couvrit pour un moment celui de la foudre.
Les éclairs mauves, blêmes, ambrés, qui se succédèrent ensuite illuminaient le jardin dont les exhalaisons de l'herbe mouillée envahirent la chambre. Les odeurs, les parfums de la terre altérée et offerte, entrèrent par la fenêtre ouverte en même temps que les éclaboussures de pluie qui rejaillissaient sur le sol. Machinalement, Mendoza remarqua:
:Mendoza: : Heureusement que je suis rentré avant ce déluge!
:Laguerra: : Tu voulais me parler, mon chéri?
Il se retourna.
:Mendoza: : Je voulais te dire que j'ai l'intention de me rendre demain à Barcelone, chez mon frère, pour régler certaines affaires. J'en profiterai pour me faire donner le reste de la somme dont nous avons parlé et pour te la remettre.
:Laguerra: : Pour me la...
Succédant à un éclair, un craquement sec, tout proche, retentit comme si les éléments furieux voulaient détruire la demeure.
:Laguerra: : La foudre n'a pas dû tomber bien loin.
L'aventurière avait sursauté, en dépit du plaisir sensuel qu'elle éprouvait toujours à respirer l'air sulfureux de l'orage et à se sentir enveloppée de cette force exaltante et terrifiante à la fois. Cette fois, sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance, le capitaine remarqua:
:Mendoza: : Elle aura encore foudroyé le jacaranda ou l'un de nos tilleuls. Plusieurs en ont déjà été victimes, d'autres ont résisté...
:Laguerra: : À propos de victime, qui donc était ce noyé trouvé dans le bief du moulin?
:Mendoza: : Nous avions évoqué cette personne pas très fréquentable hier soir et Joaquim a dû t'en toucher deux mots, princesse: Paco, le cousin de Modesto.
:Laguerra: : Celui que tu as...?
:Mendoza: : Lui-même.
:Laguerra: : Que venait-il faire encore par ici?
:Mendoza: : Se cacher pour tenter d'échapper à quelque sinistre règlement de comptes.
L'orage s'acharnait, grondait, fulgurait, se déversait avec une folle impétuosité sur la plaine d'Urgell.
:Laguerra: : Sais-tu quelque chose d'autre, mon chéri?
:Mendoza: : Moins on en sait sur ces sortes de gens et mieux on s'en trouve, Isa. Nous n'avons plus à nous soucier de ce vaurien. Il a emporté avec lui ses ignobles secrets.
:Laguerra: : Connaît-on son meurtrier?
:Mendoza: : Non. Celui qui l'a aidé à retourner vers l'enfer dont il n'aurait jamais dû sortir a rendu un grand service à tout le monde. J'espère qu'on ne le prendra pas. Oublie tout cela, mon amour. C'est une histoire terminée.
Isabella sentit que son époux ne tenait pas à être interrogé davantage sur cet événement. Il devait avoir ses raisons. Elle le quitta donc sans lui poser d'autres questions.
Elle avait beau goûter profondément le bonheur d'avoir retrouvé la complicité d'antan, il lui restait assez de sujets de préoccupation pour ne pas souhaiter en acquérir de nouveaux.
Au fil des heures, des interrogations étaient nées dans son esprit au sujet de son second gendre et la poursuivaient à présent.
:Laguerra: : Non, ce n'est pas possible! Modesto n'aurait pas pu tuer Paco, qui était son cousin... (Pensée).
Comment pouvait-elle soupçonner ce garçon auquel personne n'avait rien à reprocher et qui ne méritait en aucune façon une accusation pareille?
L'absence de l'Empereur, les suspicions envers le jeune vigneron, et l'état fébrile de Juan qui lui poignait le ventre chaque fois qu'elle l'évoquait, tels étaient maintenant les points vers lesquels, alternativement, sa pensée tournait et retournait sans cesse.
Elle en était tellement obsédée qu'aucun autre événement ne parvenait à retenir suffisamment son attention. Le mystère entourant la mort du colporteur, pas plus que les pleurs de Javier, réveillé à cause du tonnerre, ne réussissaient à l'arracher longtemps à elle-même.
Après l'orage qui foudroya un des tilleuls, comme l'avait prévu son époux, et fit déborder, une fois encore, le Llobregat, la pluie s'installa et ne s'interrompit plus de tout le jour, ni de la nuit suivante.
Carmina: Au mois de mai il faudrait qu'il ne plût jamais.
C'est ce que prédit la servante le matin suivant, alors que le capitaine se préparait à regagner Barcelone. Avant les saints de glace, c'en était fini du beau temps!
Le Catalan faillit lui répondre que la chaleur de ce début de printemps avait assez duré, mais il préféra se taire.

À suivre...
Modifié en dernier par TEEGER59 le 25 mars 2020, 23:13, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Très beau récit.
Temps aussi torturé que l’esprit du capitaine.

Et surtout SPLENDIDE dessin d’Isabella et Javier. Vraiment ma-gni-fique !
On s’y croirait. Attendrissant. Craquant.
Bravo l’artiste !
Modifié en dernier par yupanqui le 25 mars 2020, 23:29, modifié 1 fois.
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Merci beaucoup Yupanqui.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par Akaroizis »

Très beaux extraits. On connaît enfin le fin mot de l'histoire, sur ce colporteur!
Néanmoins, la phrase qui suit les textes en italiques, est peu rassurante... :roll:

Et aussi de très beaux montages, depuis les premiers jours c'est clairement incomparable. Tu es devenue une maître du photomontage. ;) Et j'ai apprécié les nombreux fonds, dont certains inspirés de films d'animations. ^^
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
Saison 3 : 13.5/20


Ma présentation : viewtopic.php?f=7&t=80&p=75462#p75462

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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Pour briser la monotonie et apaiser l'attente des lecteurs, voici la mini suite.

La roue du destin.

Au milieu du mois de mai, alors que le demi-frère d'Isabella, le prince Philippe, se préparait à affronter les Cortès d'Aragon pour obtenir des subsides nécessaires à l'Empereur, son époux se plaignit de difficultés respiratoires et de brûlures d'entrailles. Comme les remèdes de Zia échouaient à le soulager et que le temps des couches d'Elena approchait, l'aventurière parvint à décider son mari de partir avec elle pour Barcelone. Il pourrait y consulter le propre médecin de la comtesse, qui était aussi celui de Miguel. Sa convalescence se déroulerait auprès du berceau de l'enfant attendu.
En leur absence, Estéban et Tao assureraient la bonne marche des chais et celle du domaine. Les deux amis allaient devoir s'occuper de tout.
Après avoir confié ses enfants à Carmina et Jesabel- ainsi qu'à Chabeli, dont la présence quotidienne rassurait Isabella, bien qu'elle ne quittât pas sans appréhension Javier encore si petit- on se mit en route.
Pour que le capitaine ne souffrit pas trop des cahots, on avait installé un matelas au fond de la charrette conduite par Modesto, trop heureux de retrouver enfin sa moitié suite à ces quatre mois de séparation.
Après avoir parcouru un quart de lieue, Juan se plaignit soudain:
:Mendoza: : J'ai froid!
Assise près de lui, au fond de la voiture, Isabella ramena jusque sous le menton de son mari l'épaisse couverture de laine qui le protégeait de la fraîcheur matinale. Elle soupira:
:Laguerra: : Il ne fait guère chaud, mon chéri. Il serait grand temps que le soleil se montrât davantage aujourd'hui. Mais que veux-tu, nous venons de passer la semaine des saints de glace! Les Rogations se sont achevées avant-hier.
Modesto récita un dicton:
Modesto: Saints Pancrace, Servais et Boniface apportent souvent la glace.

84.PNG

En ce dimanche quinze mai, le ciel était de plomb, coincé entre les montagnes, comme une mâchoire se refermant lentement sur la vallée d'Urgell pour tout écraser.
Le silence autour d'eux et le subtil halo de vapeur sortant de leur bouche conféraient à la scène une ambiance irréelle de fable. Une fable maléfique, où la seule fin possible était dramatique. L'aventurière murmura à l'oreille de son époux:
:Laguerra: : Que Dieu nous donne de bonnes récoltes et qu'Il te guérisse.
:Mendoza: : Hélas, si je suis plutôt confiant en ce qui concerne ma santé, il n'en est pas de même quant aux récoltes...
:Laguerra: : Que veux-tu dire?
:Mendoza: : Je vais te faire part des craintes de Miguel quand je suis allé le voir la semaine dernière.
Le capitaine se redressa péniblement.
:Mendoza: : D'après lui, la Catalogne en général et Barcelone en particulier subira les conséquences de son manque de prévision.
L'aventurière le poussa à continuer car son beau-frère se trompait rarement dans ses appréciations.
:Mendoza: : Les récoltes des dernières années ont été désastreuses, les campagnes sont trop peuplées et pratiquement plus rien n'arrive jusqu'en ville. Les paysans mangent tout.
:Laguerra: : Mais la Catalogne est grande!
:Mendoza: : En effet. Seulement, depuis pas mal d'années, les serfs ne se consacrent plus à la culture de céréales. À présent, ils cultivent du lin, du raisin, des olives ou des fruits secs.
Il grimaça de douleur.
:Mendoza: : Le changement a enrichi les seigneurs et a très bien convenu aux marchands, mais la situation devient insoutenable, car les guerres empêchent l'acheminement des céréales de Sicile et de Sardaigne sur lesquelles des hommes comme mon frère s'étaient rabattus. Tôt au tard, tout le monde va souffrir, et tout cela à cause d'un quarteron de nobles ineptes...
:Laguerra: : Comment oses-tu parler ainsi?
Isabella se sentait visée. Avec sérieux, Mendoza répondit:
:Mendoza: : C'est pourtant clair, mon amour. Miguel se consacre au commerce et gagne beaucoup d'argent. Une partie de ce qu'il gagne nous appartient. Le reste est réinvesti dans son propre négoce. Nous ne naviguons plus aujourd'hui avec les mêmes bateaux qu'il y a dix ans. C'est pourquoi nous continuons à gagner de l'argent. Mais les nobles propriétaires, eux, n'ont pas misé un sou dans leurs terres, ni fait évoluer leurs méthodes de travail. Ils utilisent toujours le même matériel agricole de labourage et les mêmes techniques qu'employaient jadis les Romains. Les Romains! Les terres doivent rester en jachère tous les deux ou trois ans, alors que, bien cultivées, elles pourraient produire le double, voire le triple! Ces nobles propriétaires se moquent de l'avenir. Tout ce qu'ils veulent, c'est de l'argent facile. Ils vont conduire la principauté à la ruine.
:Laguerra: : Ton frère n'exagère-t-il pas un peu?
:Mendoza: : Sais-tu à combien est le quart de blé en ce moment?
Isabella ne répondit pas. Juan hocha la tête avant de continuer.
:Mendoza: : Autour de cent sous. Sais-tu quel est son prix normal?
Cette fois, il n'attendit même pas sa réponse.
:Mendoza: : Dix sous quand il n'est pas moulu et seize quand il l'est. Le prix du quart a été multiplié par dix!
Ne dissimulant plus sa préoccupation, la jeune femme demanda:
:Laguerra: : Mais nous, nous pourrons manger?
:Mendoza: : Tu ne veux pas comprendre. Nous pouvons encore payer le blé... tant qu'il y en aura. Mais il arrivera un jour où il n'y en aura plus... si ce n'est déjà le cas. Et le problème, c'est que même si le prix du blé a été multiplié par dix, le peuple, pour sa part, continue de gagner la même chose...
:Laguerra: : Alors nous ne manquerons pas de blé.
:Mendoza: : Pas encore...
:Laguerra: : Et nos enfants ne mourront pas de faim.
:Mendoza: : Je ne crois pas, mais...
:Laguerra: : C'est tout ce qui m'importe!
L'aventurière était lasse de toutes ces explications. L'ex-marin fit à nouveau une moue douloureuse avant de se recoucher.
:Mendoza: : ... Mais quelque chose de terrible arrivera, Isa. Quelque chose comme une révolte. Te souviens-tu de celle des Comuneros à Villalar en 1521?
:Laguerra: : Non, Juan... J'étais trop jeune et cloîtrée dans un couvent à Avilà. Et puis, il me semble que ce n'était pas une révolte populaire mais une rébellion de la noblesse contre le pouvoir croissant de mon père...
:Mendoza: : Mmm...

☼☼☼

Une heure plus tard, la charrette amorça sa descente en direction de la porte de Santa Anna, dans la partie la plus septentrionale des remparts occidentaux. Isabella ne cessa de caresser la tête de Juan, à présent endormi.

85.PNG

Ayant longé El Raval, quartier né de l'expansion des murs médiévaux de la ville, beaucoup de gens faisaient la queue devant les anciennes murailles Romaines pour entrer dans le vieux Barcelone. Le trio se joignit discrètement à eux.
Un paysan nu-pieds, qui portait un énorme sac de navets, tourna la tête vers le chariot. L'aventurière lui sourit.
Laissant tomber son fardeau et bondissant hors du chemin, il cria:
:shock: : La lèpre!
En un instant, toute la file d'attente déguerpit, les uns se réfugiant sur la droite de la route, les autres sur la gauche, laissant derrière eux un monceau d'objets et d'aliments, plusieurs carrioles et quelques mules. Les aveugles qui mendiaient près de la porte de Santa Anna se mirent à gesticuler en criant.
Un bébé commença à pleurer, et Isabella vit les soldats dégainer leurs épées et fermer les accès. De loin, quelqu'un leur intima:
:?: : Allez à la léproserie!
La fille de l'Empereur se défendit:
:Laguerra: : Nous n'avons pas la lèpre! Regardez!
Elle montra son visage et ses mains, puis, ôtant la couverture, entreprit de dévêtir son homme, malgré le froid. Elle répéta:
:Laguerra: : Regardez! Ce n'est qu'un vigneron, mais il a besoin d'un médecin pour le soigner sinon, il ne pourra plus travailler.
Un soldat, que l'officier avait poussé dans le dos, traversa la Rambla et s'avança vers le couple. Il s'arrêta à quelques pas et examina le malade. Isabella exhiba son torse, fort, robuste et immaculé, sans une plaie. L'homme à la barbe rousse le reconnut instantanément.
:? : Capitaine Mendoza! (Pensée).
D'un geste du doigt, il ordonna:
:? : Retournez-le!
Modesto et Isabella obéirent. Ortiz se tourna vers son supérieur et hocha négativement la tête. Depuis la porte, avec son épée, ce dernier pointa Modesto.
:?: : Et lui?
Le jeune homme se déshabilla à son tour. L'arbalétrier fit à nouveau un signe négatif en direction de l'officier.
Ortiz: Remettez-lui sa tunique, señora. Et cachez-le bien sous cette couverture sinon vous ne réussirez pas un faire un pas dans la ville.
:Laguerra: : Merci.
Les gens regagnèrent le chemin. Les portes s'ouvrirent à nouveau et le paysan aux navets reprit son sac sans un regard pour la charrette qui franchit l'entrée. Les soldats la suivirent du regard quand elle passa à droite de l'église Santa Anna et continua à rouler derrière la foule qui entrait dans la cité. Il y avait beaucoup de monde en prévision de la grande fête de l'Ascension* qui avait lieu la semaine prochaine. Or, les habitants la célébreraient avec sobriété.
Il ne fut pas aisé de se frayer un passage dans la cohue. Le trio arriva sur la place, portant le même nom que l'église. Les paysans se dispersèrent; pieds nus, sandales et espadrilles disparurent peu à peu et Isabella se retrouva entourée de bas de soie rouge feu, dans des chaussures vertes en toile fine, sans semelle, ajustées aux pieds et pointues, une pointe si longue qu'elle était reliée à la cheville par une petite chaîne en or.
Modesto, qui ne connaissait pas le chemin, se tourna vers l'aventurière:
Modesto: Quel itinéraire dois-je prendre pour me rendre chez votre beau-frère?
Elle récita à toute vitesse:
:Laguerra: : Continue tout droit, jusqu'à la cathédrale Sainte-Croix. Ne passe pas devant l'édifice. Tourne avant à droite sur carrer del Bisbe. Suis cette rue jusqu'à la place Sant Jaume. À la fontaine, tu bifurqueras à gauche et continue jusqu'à la place del Blat, le centre de Barcelone. Nous serons proches des abattoirs et plus très loin du comptoir de Miguel.
Le jeune homme tenta en vain de tout retenir, mais Isabella s'occupait déjà de son homme.
Tout en roulant au pas, l'époux d'Elena répéta mentalement les paroles de l'aventurière.
Modesto: Continue tout droit, jusqu'à la cathédrale Sainte-Croix. Ne passe pas devant l'édifice. Tourne à droite sur carrer del Bisbe. Suis cette rue jusqu'à la place Sant Jaume... Je me souviens de cela, mais après? Après, je dois tourner à droite, c'est bien ça?
Il se retrouva bientôt place Sant Miquel et s'interrogea à voix basse:
Modesto: Et maintenant? Isabella a parlé d'une seule place. Comment ai-je pu me tromper?
Deux personnes passèrent à côté de lui sans s'arrêter.
Modesto: Pourquoi sont-ils tous si pressés? (Pensée).
C'est alors qu'il remarqua un homme de dos, immobile devant l'entrée d'un... château? Celui-ci avait l'air différent des autres palais de la ville.
Modesto: Brave homme...
Modesto toucha son sambenito, une sorte de grand scapulaire ressemblant à un poncho. L'autre se retourna faisant reculer brusquement le questionneur, assis sur son siège.
Le vieux Juif le dévisagea d'un air fatigué. L'ex-apprenti pensa:
Modesto: Tel est le résultat des sermons enflammés des prêtres chrétiens. (Pensée).
:| : Que veux-tu?
Modesto ne put s'empêcher de fixer la rouelle, le cercle rouge et jaune cousu sur la poitrine du vieil homme. Puis il regarda à l'intérieur de ce qu'il avait pris pour un château fortifié. Tous ceux qui entraient et sortaient étaient Juifs! Ils portaient tous le même signe distinctif. Étaient-ils permis de parler avec eux? L'ancien insista:
:| : Tu voulais quelque chose?
Modesto: Pour... Pour aller place del Blat?
De la main, le marrane lui indiqua:
:| : Suis cette rue et tourne à droite. Tu tomberas sur la place Sant Jaume. À la fontaine, continue tout droit sur calle Sederes et tu arriveras sur plaza del Blat.
Les curés le répétaient: les relations charnelles avec eux étaient interdites. C'est pourquoi l'Église les obligeait à porter un symbole spécial. Les prêtres parlaient toujours d'eux avec exaltation, pourtant ce vieillard...
Avec un demi-sourire, Modesto répondit:
Modesto: Merci, brave homme.
:| : Merci à toi, mais à l'avenir, fais en sorte qu'on ne te voie pas nous parler... et encore moins nous sourire.
C'était la conclusion du vieux avec une moue de tristesse.
Or, un changement de nature était intervenu dans l’activité répressive de l'Inquisition depuis six ou sept ans: ses représentants se tournaient à présent vers de nouvelles proies, le "filon" représenté par les Judéo-convers s’étant peu à peu tari. Ce virage signifiait un véritable bouleversement dans la nature profonde de la redoutable institution, qui abandonna l’antijudaïsme traditionnel pour se charger des vieux chrétiens et surtout des Morisques, car ces derniers commençaient à prendre de l'importance. Ces autres nouveaux-convertis, d’origine Musulmane, avaient pris la relève...

À suivre...
*En Espagne, à l'instar du Portugal, de l'Italie et de la Grande-Bretagne, l'Ascension est célébrée un dimanche et non un jeudi. Donc, dimanche 22 mai 1547 pour ma fic.
Modifié en dernier par TEEGER59 le 05 avr. 2020, 23:20, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Merci pour cette mini suite.
Mais que va devenir le marin ?
Vous le saurez en lisant le prochain épisode des aventures de Teeger.
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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