Chroniques Catalanes II. La reconquista.

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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Ben faut pas l’empêcher de boire sa bière le marin !
A moins que ce soit le verre d’eau qu’il ait mal digéré.
Belle description du combat même si, personnellement, je préfère les moments plus calmes et sur la psychologie ou l’affection des personnages.
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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Dans les rangs des assaillants, les quelques valides avaient fui sans demander leur reste. Estéban et les autres sortirent du relais en passant par les fenêtres.
Aidé des deux soldats, il s'attela à éteindre le feu.
Le jeune homme s'approcha de Mendoza. D'un ton admiratif, il s'exclama:
:?: : Jamais je n'ai vu quelqu'un bouger aussi prestement! Qui êtes-vous, messire, pour combattre ainsi?
Le Catalan le fixa sans aménité et ne jugea pas utile de répondre. Nullement rebutés, les traits de son interlocuteur manifestaient un mélange de curiosité et de franchise. Le vieil homme en profita pour les rejoindre, rassuré par le sort de son protégé.
:?: : Je me nomme...
Posant la main sur l'avant-bras de son cadet, le vieillard s'écria:
:roll: : Non!
Mais l'autre se dégagea et poursuivit avec autorité:
:?: : Cet homme m'a sauvé la vie, il mérite de savoir... Messire, je suis Íñigo Tovar y Velasco, héritier du duché de Frías, dans la province de Burgos.
C'était en 1520, que Charles Quint conféra à sa famille, l'une des plus puissantes et plus influentes lignées de la noblesse Castillane, la dignité de Grand d'Espagne.
Le jeune seigneur marqua une pause, de manière à laisser au capitaine l'occasion de se présenter. Une fois encore, Juan garda le silence et une fois encore, le dénommé Íñigo ne parut pas s'en froisser. Ce dernier ajouta:
Inigo: Messire, je ne suis pas du genre à oublier ce que vous venez de faire pour moi! Vous m'avez sauvé. Par deux fois en cette seule journée. Comment vous manifester ma gratitude?
Avant que le marin ne puisse répondre, le vieil homme sortit de sa robe une bourse replète qu'il tendit à l'inconnu. Celui-ci le considéra froidement et ne fit rien pour prendre l'argent. Le jeune duc s'avança et posa une main sur le bras de son aîné pour le faire reculer.
Íñigo: Messire, veuillez excuser mon intendant. Il ne voulait nullement vous offenser en vous proposant cette bourse.
Les traits au ton plus doux, le gendre de l'Empereur rétorqua:
:Mendoza: : Ça ira.
Puis, à contrecœur, il énonça:
:Mendoza: : Je suis le capitaine Juan-Carlos Mendoza.
Íñigo: Mendoza... Mendoza... Mendoza... Ne seriez-vous pas de la famille d'Antonio de Mendoza, comte de Tendilla et actuel vice-roi de Nouvelle-Espagne?
:Mendoza: : Que nenni!
Inigo: Certes, c'est un nom très répandu... En attendant, de noble lignage ou simple officier, je ne sais comment vous remercier, capitaine. Si un jour, vous passez par Frías et que vous avez besoin d'aide, venez me voir. Vous ne trouverez pas en moi un ingrat. Sur mon honneur!
Peu impressionné par cette tirade, Juan les salua du menton et les délaissa pour retrouver son gendre. Ce dernier, ayant vaincu le feu et ayant ligoté le reste des ruffians encore inconscients avec l'aide des deux soldats, était assis sur le perron. Tandis que les deux Burgalais sellaient leurs montures, les arbalétriers allèrent récupérer les leurs dans l'écurie, constatant gaiement qu'elles n'avaient nullement souffert de l'attaque. Ils saluèrent Mendoza et Estéban d'un ton bourru avant de partir quêter d'autres soldats qui reviendraient chercher les prisonniers.
:Esteban: : Tu aurais pu me faire gagner une pleine bourse si ces deux-là n'avaient été aussi fauchés que nous! Ah, Mendoza, je te le dis, tu aurais dû prendre l'argent que t'a proposé cet intendant... Toi et ton satané orgueil! As-tu oublié que les affaires de la bodega n'étaient pas des plus florissantes ces temps-ci? Que nous sommes sans le sou?
:Mendoza: : Je ne suis pas un valet, ni un vulgaire homme de main que l'on récompense de la sorte.
:Esteban: : Oui, c'est bien beau, mais comment va-t-on tenir avec les poches vides? Tu crois que...
D'un geste sec, Mendoza enjoignit son compagnon au silence. Le jeune duc et son intendant revenaient vers eux, juchés sur leurs montures, deux bais racés taillés pour l'endurance.
Íñigo: J'espère vous revoir, messires. N'hésitez pas à venir profiter de mon hospitalité. Bonne route à vous.
Talonnant son cheval, Velasco partit au galop, suivi du vieillard.
Estéban s'étonna:
:Esteban: : Une bande entière juste pour le tuer? Curieux... Mais bon, peu importe. Ce qui m'inquiète vraiment, c'est l'état de nos finances. J'ai eu beau fouiller ces traîneurs de lames, j'ai à peine trouvé de quoi nous payer un repas. Même leurs armes ne valent pas grand-chose! Et je ne me vois pas détrousser la caisse de l'aubergiste. Il a peut-être une famille, ce pauvre homme.
Depuis la fin de l'hiver, les vivres commençaient à manquer. Les greniers étaient vides et la plupart des gens vivaient dans le dénuement, dans la détresse même, mais l'Atlante s'aperçut qu'il n'avait point encore connu la vraie misère. Le père Rodriguez l'avait pourtant élevé dans la douleur du trop peu, sous ce climat méditerranéen, mais riche dans son cœur des plus beaux trésors.
:Mendoza: : Cesse de te plaindre comme une vieille fille et ne t'inquiète pas pour l'argent. Je te rappelle tout de même que ma femme est l'infante Isabelle...
:Esteban: : ... qui, comme toi, éprouve une satisfaction d'amour-propre souvent infondée. Isabella est digne, comme un gueux peut l'être dans sa misère. Elle refuse toujours tout net ce qu'il lui revient de droit!
:Mendoza: : Elle dédaigne car certains enfants de roi sont ainsi...
:Esteban: : Après tout, cela n'a aucune importance car son père est, lui aussi, à court de trésorerie...
Aussi loin que l'on s'en souvienne, Charles Quint avait cavalé durant toute sa vie après les espèces sonnantes et trébuchantes. Sa principale faiblesse provenait évidemment de celle de ses ressources. Le Conseil des finances espagnol établissait en grand secret des rapports où il comparait les recettes aux dépenses. Malheureusement, il ne connaissait bien ni les premières souvent grevées d'anciennes charges ni les secondes impossibles à prévoir dans leur multiplicité. De toute façon, le déficit était énorme et l'Empereur empruntait chaque année: deux millions deux cent soixante-dix mille ducats avant la campagne de 1544 en France, un million huit cent mille ducats pour celle d'Allemagne en cette année 1547. Le père d'Isabella vivait de ses dettes, les banquiers prêtant toujours afin de sauvegarder leurs vieilles créances que le paiement même des intérêts empêchait de rembourser.
Le système n'avait guère changé depuis le début de son règne. Le monarque fut même fort irrité quand sa fille Marie, qui s'apprêtait à épouser son cousin Maximilien d'Autriche l'année suivante, osa lui réclamer les trois cent mille écus de sa dot promise. L'exemple de sa jeune demi-sœur, Isabella ne tenait en aucun cas à le suivre.
:Esteban: : Et si nous allions à Barcelone? Maintenant que les routes sont praticables, nous pouvons aller réclamer notre dû à Miguel, qui ne nous a rien versé depuis le mariage d'Elena.
:Mendoza: : C'est une excellente idée! Et puis, j'ai envie d'aller embrasser ma petite salamandre. Cela fait presque quatre mois que je ne l'ai pas vue.
:Esteban: : Tu sais quoi? On pourrait prendre les montures des deux guerriers que nous avons ligotés dans le relais pour aller plus vite.
Le capitaine se contenta de répliquer:
:Mendoza: : On court.
:Esteban: : Arrête, Mendoza! Je t'ai regardé combattre tout à l'heure, tu ne peux pas être plus en forme... Alors ça ne sert plus à rien de s'échiner de la sorte. Tu n'en as pas assez, toi? Je croyais que tu détestais ça!
Soudain éclairé de l'un de ses trop rares sourires, Juan lui dit:
:Mendoza: : Je t'ai menti. Allez mon garçon! C'est toi qui mènes!
:Esteban: : Capitaine, tu n'es vraiment qu'un grippeminaud! Cours si tu veux, moi je monte à cheval.

Money, money, money.

Le Catalan s'était finalement laissé convaincre.
Juché sur sa monture, il suivait Estéban tout en scrutant les abords de la pente boisée que les deux hommes gravirent en ce milieu d'après-midi. C'est tout juste si le capitaine aperçut l'église romane datant du XIème siècle, enfermée entre les collines Putget et Ell Coll, construite à l'orée d'une futaie de pins.
Autrefois, c'était ici que les seigneurs féodaux chassaient le sanglier dans les montagnes de la Collserola, avant que des bandits n'établissent leurs quartiers en s'installant dans les grottes d'en Cimany qui, à présent, étaient d'importantes mines de fer.
De là-haut, le panorama était pourtant admirable. La cité de Barcelone, enfermée dans ses murailles et hérissée par les flèches dorées de ses églises, ressemblait à une grande coupe d'argent sertie dans l'or et dans l'émeraude, car d'immenses forêts verdoyantes s'étendaient tout autour. Au milieu de cette mer d'arbres, la main de l'homme avait taillé des clairières où poussaient des villages comme Sarriá, Vallvidrera ou encore San Gervasio de Cassolas. L'élu, qui connaissait bien l'endroit pour l'avoir survolé à maintes reprises avec le condor, prenait plaisir à admirer le spectacle sans réserve.
Le parcours fut agréable. On le fit sans hâte excessive pour ménager les bêtes. Le temps de ce début du mois de mai était beau et, si les nuits demeuraient encore fraîches et parfois pluvieuses, le soleil de cette après-midi permettait l'ouverture des fenêtres et les longs bavardages dans les rues des bourgs traversés.
En approchant de la grande ville, Mendoza s'aperçut qu'il éprouvait des impressions différentes de celles ressenties deux ans plus tôt, lorsqu'il y était arrivé avec Francesca. Sous le coup de la mort tragique de celle-ci et des cruelles épreuves qui l'avaient suivie, il avait fini par fuir la capitale pour rejoindre Gérone, ne souhaitant qu'un refuge, un endroit où personne ne le reconnaîtrait et où il pourrait passer une retraite salutaire en veillant sur le tombeau de Saint-Narcisse.
Cette fois, s'accordant le loisir de regarder autour de lui, il vit que les abords de la cité couronnée paraissaient aussi aimables que les rives de l'Onyar: des plaines et des vallées vertes de pâturages, des coteaux garnis de vigne ou piqués d'arbres fruitiers, des villages paisibles perdus dans les bois et puis, près du littoral, des avancées de plateaux couverts de champs cultivés.
Mais au sortir de l'hiver, malgré ce retour au bon ordre après une période de famine, l'abondance n'était pas revenue. Il faudrait attendre l'été pour cueillir fruits, légumes, céréales, confiés à la terre. Les régions les plus riches, moins touchées par le fléau, avaient fait parvenir aux autres les aliments indispensables à leur survie.
Ainsi, les deux compagnons croisèrent des convois de vivres, expédiés par le généreux père Marco ou alors, depuis Villefranche-de-Conflent, ancien siège d'un bailli général des comtes de Barcelone, par le jeu des héritages. Partis du port, ils se dirigeaient vers ceux qui en avaient le plus besoin.
À mesure que l'on approchait de la capitale, les murailles semblaient rajeunies, car même absent, l'Empereur veillait de près aux défenses de ses grandes cités et encourageait les restaurations.
Dans Barcelone, les rues étaient pleines d'une vie bruyante, riche et colorée où ne résonnait aucun pas ferré de troupe en marche. À l'exception des gardes de la porte de l'Évêque, située au nord (également connue comme la porte Praetoria au temps de la Barcino romaine) et des sentinelles postées à la porte orientale de Regomir, (par laquelle les marchandises arrivaient de toute la Méditerranée), le duo ne rencontra pas une seule cotte d'arme, pas un seul chapeau de fer.
:Esteban: : Quelle belle chose, tout de même, que la paix!
C'est ce que fit remarquer Estéban, tout en dardant un regard meurtrier vers une bande d'étudiants libres qui, fuyant les subtilités de la scolastique, l'encrier à la ceinture et le chapeau en bataille, sifflaient sur le passage d'une jeune dame pour les plus sages ou, pour les plus rustres, lui envoyaient des baisers.
Mendoza laissa retomber sur l'épaule de son gendre un joyeux ramponneau, en riant librement.
:Mendoza: : Alors, arrange-toi pour ne pas la troubler et cesse de t'occuper de ces garçons!...
Certains d'entre eux échangeaient des plaisanteries ou chantaient. Toutefois, rires et chansons cessèrent net quand, d'une rue latérale, déboucha une escorte de gens d'armes à cheval encadrant quelques sergents à pied qui menaient à la prison une douzaine de malandrins, mains liées derrière le dos.
Des cris fusèrent. Certains des malfaiteurs étaient connus des escoliers qui ne se gênaient pas pour leur lancer des encouragements et pour conspuer les soldats du prévôt de la ville.
:Esteban: : Tiens, tiens, tiens! Ne serait-ce point nos amis du relais qui nous arrivent là?
:Mendoza: : En effet...
En sus des assaillants, il y avait deux ou trois individus que Mendoza reconnu comme ses agresseurs. À la vue de ces misérables, le capitaine eut un frisson de répulsion comme si des vipères venaient de se dresser sur son chemin. Les brigands étaient les mêmes que dans son souvenir. Pleins de dédain et d'arrogance, ils s'avancèrent entre les soldats, ne regardant personne sinon ce capitaine de la garde qui les attendait pour les accueillir. En entendant gronder le tonnerre dans le lointain, Juan se demanda si Dieu lui-même n'avait pas choisi de mettre l'officier en garde contre les êtres malfaisants qui marchaient vers lui...
S'adressant à Estéban, le Catalan dit:
:Mendoza: : Pressons le pas. Cette affaire ne nous concerne plus et j'ai hâte d'apercevoir les trois pignons de la maison de mon frère!
Passées la Pia Almoina, une institution de bienfaisance destinée à venir au secours des pauvres et des pèlerins, la boucherie et ses odeurs abominables de viscères et de sang caillé, l'animation fut plus grande encore: hommes, femmes, fillettes, bourgeois, marchands se saluaient, s'arrêtaient, échangeaient des propos tandis que de petits enfants qui s'en allaient quérir du vin ou de la moutarde passaient en agitant leurs pots. Cependant et contrairement aux étudiants, personne ne riait.

65.PNG

On plongea enfin dans un lacis de rues étroites, rendues obscures par les grands toits des maisons en encorbellement qui les bordaient et se rejoignaient presque. En dépit du caniveau creusé au milieu des pavés, des ordures y stagnaient mais, par les fenêtres ouvertes, les relents de cuisine luttaient victorieusement contre ceux des détritus.
La vision séduisante de la rue des Lombards réconforta un peu Estéban. Ses maisons arborant toutes de belles enseignes colorées appartenaient en grande partie à des commerçants Gênois, Milanais, Vénitiens et Florentins qui s'occupaient de banque, de change ou même d'usure mais qui, en général, étaient riches. L'aspect de leurs demeures s'en ressentait.
Peu après vêpres sonnantes, on arrivait à destination et les deux compagnons virent avec plaisir que rien n'avait changé: l'enseigne peinte du comptoir de Miguel se balançait toujours aussi majestueusement et les langues rouges des girouettes, sur les toits, continuaient à tourner doucement au vent. Les fenêtres aux carreaux étincelants s'ouvraient comme autrefois sur les grandes pièces fleurant bon la cire fraîche et le pain chaud. Dans les magasins du rez-de-chaussée, les employés, la plume entre les doigts, étaient toujours courbés sur les gros registres reliés en parchemin. Mais l'apparition de l'hidalgo, à l'appel d'Estéban qui s'était rué dans le bâtiment aussitôt descendu de son cheval, serra le cœur de Mendoza. Certes, il retrouvait le même homme élancé et brun, quoiqu'un peu grisonnant, mais à présent, il marchait en s'appuyant sur une canne et les yeux du capitaine s'embuèrent un peu. Cette canne, même ennoblie d'un pommeau d'argent ciselé, n'en était pas moins la preuve du temps qui passe. Aussi Miguel rencontra des joues mouillées quand son cadet sauta à terre pour venir l'embrasser.
MDR: Tu pleures, J-C? Un grand gaillard comme toi! En voilà une bienvenue? Moi qui suis si heureux de te voir!
:Mendoza: : Ah, ne commence pas, Mig'! Je pleure de honte et de regrets car tu as tant fait pour les miens lorsque j'étais absent. Je m'aperçois aujourd'hui que je ne t'ai jamais vraiment remercié.
MDR: Ta-ra-ta-ta! C'est de l'histoire ancienne. Entre vite! Estéban va mettre vos bêtes à l'écurie. Il doit se souvenir de son emplacement et...
Un cri de joie l'interrompit.
Elena: Papa!
:Mendoza: : Ma petite salamandre!

66.PNG

Toujours aussi brune, le ventre arrondi par le temps, Elena, grands yeux sombres et robe de velours bleu pâle, venait de surgir de la maison à son allure habituelle, celle d'un courant d'air, et se jetait dans les bras de son père qu'elle embrassa et réembrassa avec un plaisir enfantin.
Elena: Tu n'imagines pas combien j'étais en peine de toi!... De vous!
Elle se rua de suite sur Estéban et l'étreignit avec l'effusion d'une sœur qui retrouve son grand frère.
MDR: Pour une arrivée discrète, c'est réussi!
C'est ce que marmotta Miguel avec un coup d'œil aux fenêtres environnantes où s'était installé une guirlande de voisines. Sa nièce protesta:
Elena: Pourquoi faire dans la discrétion? Pourquoi devrions-nous cacher la venue de notre famille?
Ayant ainsi parlé, Elena prit son père et Estéban chacun par un bras, les entraîna vers l'escalier menant aux étages. Elle se portait toujours comme un charme mais l'ennui commençait à la gagner. Les nouvelles de ses proches étant rares, c'est avec un grand bonheur qu'elle accueillit cette visite pour le moins inattendue.
Elle avait bien écrit à son jeune époux pour lui dire que leur séparation l'éprouvait beaucoup. Elle n'avait cependant pas contesté la décision de sa mère qui avait décidé, suite à la rudesse de cet hiver, de l'envoyer chez Miguel pour y passer sereinement le reste de sa grossesse. Il avait été convenu qu'elle ne reviendrait qu'à la fin du printemps, après ses couches, si tout allait bien...
En retour, apportées une fois par Catalina, une autre fois par l'hidalgo, elle reçut quelques lignes brèves et maladroites. Le brave Modesto savait lire, mais l'écriture n'était pas son fort. Quant à Araceli, à qui Elena avait envoyé une petite lettre, elle ne répondit pas, ce qui ne laissa pas d'inquiéter la future mère car son amie savait parfaitement faire les deux. Miguel, pour sa part, pensa que cette jeune fille boudait, mais se garda bien de le dire, se contentant de faire remarquer à sa nièce qu'en général une absence de nouvelles signifiait que tout allait bien. Néanmoins, Elena souffrait de cette indifférence. C'était comme si, en quittant momentanément la demeure de ses parents, elle avait quitté le monde de l'enfance et effacé du paysage jusqu'à son souvenir. Elle avait tellement hâte de partir, à présent, qu'il lui semblait que le bébé ne viendrait jamais...


À suivre...
Dernière modification par TEEGER59 le 21 févr. 2020, 21:13, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Quelles retrouvailles émouvantes.
Mais si, ce bébé tant attendu, il viendra : il faut bien qu’Isabella et JC soient grands-parents !
Les salamandres ça met au monde des grenouilles ou des crevettes ?
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par Akaroizis »

yupanqui a écrit : 21 févr. 2020, 21:00 Les salamandres ça met au monde des grenouilles ou des crevettes ?
:lol: :lol:
Belles aventures ! :D
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
Saison 3 : 13.5/20


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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

yupanqui a écrit : 21 févr. 2020, 21:00 Quelles retrouvailles émouvantes.
Mais si, ce bébé tant attendu, il viendra : il faut bien qu’Isabella et JC soient grands-parents !
Les salamandres ça met au monde des grenouilles ou des crevettes ?
Des crevouilles. :x-):
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

L'heure du souper approchait et Dolorès attendait ses parents dans la grande salle où, devant le feu flambant de la cheminée, le couvert était dressé. Assise sur une banquette à haut dossier, entourée de coussins, elle lisait un évangéliaire dans le religieux silence qu'imposait une telle activité.
La jeune fille n'entendit même pas le très léger grincement qu'émit la porte en s'ouvrant devant les trois hommes et sa cousine. Seule la servante leva la tête mais, d'un geste, Miguel lui imposa silence afin de contempler un instant le charmant tableau que composait la lectrice...
Le feu accrochait ses reflets vivants aux tresses lustrées de Dolorès, aux cassures des plis de sa robe de cendal d'un rouge profond. Ses cils, doucement recourbés, mettaient une ombre tendre sur le velouté de ses joues et de ses dents blanches, qui mordillaient un de ses doigts effilés, brillaient par instants entre ses lèvres fraîches.
L'hidalgo aurait voulu retenir indéfiniment cette minute, cet instant de lumière mais sa fille, sentant qu'elle était observée, leva le nez de son livre et lui reprocha gaiement:
Dolorès: Papa, il me semble que tu remontes bien tard et que...
Entourant Elena, elle reconnut soudain l'élu et Mendoza, dont la haute taille dominait celle de son frère.
Dolorès: Oncle Juan! Estéban!
Les nouveaux venus la virent accourir, ses bras grands ouverts avec sur sa bonne figure un sourire qui l'illuminait littéralement. Des pieds à la tête, elle mesurait à peine sept empans, ce qui obligea l'Atlante à courber l'échine afin de pouvoir l'embrasser. De son côté, Mendoza saisit sa nièce par la taille, la souleva en l'air avec fougue.
:Mendoza: : Bonjour Dolorès.
Dolorès: Bonjour, mon oncle. J'ignorais que nous eussions des hôtes. Tu aurais dû nous faire prévenir, papa.
Doucement, le capitaine dit:
:Mendoza: : Notre visite est tout à fait impromptue, et je te supplie, Dolorès, de nous pardonner si elle te prend au dépourvu. D'ailleurs, nous ne vous dérangerons pas très longtemps.
Les yeux pleins de muette interrogation, Elena s'approcha de son père pour lui tenir le bras tandis que sa cousine fut reposée à terre.
:Mendoza: : Tu es toute seule! Où sont donc ton frère et ta sœur?
Dolorès: Dans le jardin. Ils jouent à cligne-musette*.
:Mendoza: : Ah!
Par la fenêtre, on pouvait en effet apercevoir Domingo fureter partout. Il s'amusait avec Cora, qui certes ne voulait pas qu'on la trouve, mais qui voulait du moins qu'on la cherche...
:Mendoza: : Et tu ne joues pas avec eux?
Dolorès: Non, il fait trop chaud à l'extérieur. De plus, c'est un jeu pour les bébés. Je préfère lire.
Le témoignage d'intérêt pour les arrivants fut de courte durée. Dolorès retourna s'asseoir et rouvrit le livre qu'elle avait laissé sur la banquette lors des embrassades. Ses mains maniaient avec précaution le manuscrit enluminé dont sa mère avait elle-même orné les feuillets avant de lui en faire présent. Elle reprit sa lecture, inclinant vers le gros volume un front barré de rides d'expression.
Mendoza considéra un instant sa nièce avec perplexité, puis, la voyant repartie vers son monde intérieur, il tourna sur lui-même pour s'adresser à son frère:
:Mendoza: : Catalina n'est pas ici?
MDR: Elle est à son travail. Comme elle passe ses journées dans l'atelier d'enluminure, parmi ses mines de plomb et ses pinceaux, je ne la vois guère. La comtesse Pimentel lui a confié le soin de confectionner un nouvel ouvrage auquel elle attache la plus grande importance: faire une copie du livre d'heure de Charles Quint... Cat ne reviendra qu'au coucher du soleil... Mais revenons à vous... Alors? Que me vaut l'honneur de votre visite?
Ce fut Estéban, une fois la servante congédiée, qui lui fit part de l'embarras dans lequel Mendoza et lui se trouvaient. L'élu se tut un moment voyant un nuage assombrir l'aimable visage de l'hidalgo. Ce dernier semblait écouter mourir en lui-même l'écho des dernières paroles du jeune homme. Tous deux s'observaient comme des duellistes, les yeux de l'un, dorés par le reflet des flammes, plongés dans ceux de l'autre, sombre et soucieux. Mais le silence qui régnait, coupé de loin en loin par le roulement d'une charrette, le pas d'un cheval ou les cris des enfants qui jouaient dans le jardin, ne dura guère. Miguel sourit et dit calmement:
MDR: Ta requête est parfaitement justifiée, Estéban. Rien n'est plus naturel chez un employé que de vouloir recevoir ses gages. J'aurais dû me douter qu'il ne restait rien des subsides versés en octobre dernier.
D'un geste affectueux, il leva la main et donna une tape amicale sur la nuque du jeune vigneron.
MDR: La chance conduit mes affaires mieux que je ne pourrais le souhaiter. Les bénéfices, qui dans mon négoce, forment votre part doivent vous être remis intégralement.
:Mendoza: : Par les temps qui courent, il n'est pas prudent de voyager avec autant d'argent, Mig'. Pour le moment, nous nous contenterons du strict nécessaire.
MDR: C'est toi qui est seul juge, J-C. Combien désires-tu?
:Mendoza: : Un escudo chacun pour commencer. Qu'en penses-tu, Estéban?
:Esteban: : Cela me paraît plus que raisonnable.
MDR: Entendu! Ne bougez pas, je reviens tout de suite!
Disparaissant dans l'escalier pour rejoindre son cabinet, le négociant revint un court instant plus tard en tenant deux sacs qui semblaient d'un bon poids.
MDR: Voilà un escudo comme convenu... Enfin, trois-cent-cinquante maravédis dans chaque bourse, devrais-je dire. Comme je l'avais dit naguère à Isabella, vous pourrez m'en demander chaque fois que cela sera nécessaire.
:Esteban: : Merci Miguel! C'est à toi que l'on aurait dû donner le surnom de Magnifique. Tu es l'homme le plus généreux de la terre.
MDR: Parce que j'ai donné ce dont vous aviez besoin? Mais en son temps, Laurent de Médicis, le vrai Magnifique l'aurait anticipé, ce besoin. Les choses sont donc bien comme elles sont. Bon! Maintenant que cette affaire est réglée, prenez place, je vous en prie. Vous allez bien dîner avec nous! On préparera aussi vos chambres...
Mais Juan émit de vives objurgations:
:Mendoza: : N'en fais rien, Mig', je t'en prie. Ça aurait été avec plaisir, mais nos épouses ne savent rien de cette escapade et...
MDR: ... et vous souhaitez les rejoindre avant d'entendre corner les portes de la ville, c'est ça?
:Mendoza: : Oui, nous ne souhaitons pas nous attarder car, comme je l'ai dit tantôt, même si le trajet n'est pas très long, il n'en est pas moins dangereux.
MDR: Si dangereux soit-il, tu as une arme et de l'or, à présent. C'est plus qu'il n'en faut pour te défendre en cas de besoin!
:Mendoza: : Mig'...
MDR: Soit, soit! Vous disposez tout de même de cinq minutes pour prendre un rafraîchissement, non? Il fait si chaud dehors!
Serrant plus étroitement le bras de son père qu'elle avait repris, Elena fit:
Elena: Oh oui, papa! Vous venez d'arriver! Reste encore un peu, s'il te plaît!
L'Espagnol voulut refuser une nouvelle fois, mais il n'était pas de taille à contrarier sa fille une fois que celle-ci avait décidé de quelque chose. Donnant une œillade complice à sa nièce, l'hidalgo ajouta:
MDR: Moi qui suis du matin au soir entouré par la marmaille, une conversation d'adulte me fera le plus grand bien. Je t'en serai vraiment reconnaissant, p'tit frère.
Sa reconnaissance se traduisant de la seule manière qu'il connût. Miguel, grand buveur devant l'Éternel, les invita à s'asseoir pour les régaler de quelques pots de Rioja. Frappant soudain dans ses mains, il appela d'une voix forte:
MDR: Du vin! Que l'on apporte du vin!
Le meilleur fut servi. Celui que Mendoza avait décuvé et que son aîné avait laissé vieillir pendant des années. Estéban, qui était un cœur simple, savait reconnaître et apprécier les bienfaits de Dieu avec un faible pour le jus de la treille, ce divin breuvage sanctifié par le Seigneur lui-même au soir de la Cène. Au bout de la troisième chope, il avait oublié la raison de leur venue.
Tout comme Dolorès assise dans son coin, Elena ne se mêlait pas de la conversation joyeuse des hommes. Les sujets évoqués étaient toujours les mêmes: la vigne, les futures récoltes (seraient-elles bonnes ou mauvaises?) et le commerce du vin. Elle demeura silencieuse, appuyée sur l'épaule paternelle, sérieuse, ponctuant les plaisanteries et les éclats de rire des autres de sourires forcés.
Puis la discussion dévia sur l'agression du capitaine. En entendant cela, la jeune fille se signa puis, prenant son gobelet, elle but quelques gouttes de vin. Son visage, si pâle un instant plus tôt, y reprenait couleur mais sa main avait tremblé et il était visible que les larmes n'étaient pas loin.
:Mendoza: : Préfères-tu prendre un peu de repos, Elena? J'ai peur que ce récit ne te soit encore pénible.
Elena: Non, non, ça va aller. Et puis cela doit te faire du bien d'en parler.
Pendant ce temps, les pichets ne restaient pas oisifs: ils passaient et repassaient à la ronde, remplissant les gobelets tantôt vides, tantôt pleins comme des godets de noria, si souvent qu'on en viendrait sans peine à bout.
Achevant son histoire et décrétant que son gendre et lui avaient assez bu, Mendoza lui rappela qu'il était temps de rentrer. La voix était courtoise mais le ton sans réplique. Estéban n'insista pas, se leva et se tourna vers son hôte. Après un salut qui le courba légèrement, les mains croisées sur la poitrine, il s'éloigna cependant que Juan rejoignait son frère:
:Mendoza: : Mig', je ne saurais assez te rendre grâce pour toutes les bontés dont ma fille, Estéban et moi-même avons été gratifiés dans ta demeure, et dont je te serai redevable jusqu'à la fin de mes jours.
D'un ton badin, l'aîné fit:
MDR: Je n'ai que faire de ta redevabilité, J-C. Vous travaillez pour moi, je vous paye un salaire, point. Quant à ma nièce, eh bien je suis heureux de l'avoir avec nous car j'éprouve une joie profonde à la regarder grandir et s'épanouir dans le nid provisoire que je lui offre.
Miguel avait cette hospitalité espagnole, généreuse et sans réserve. Elena, qui avait suivi ce court dialogue, se tourna vers son père. Ne voulant pas paraître ingrate envers l'hidalgo, elle lui chuchota à l'oreille:
Elena: J'aimerai tant retourner à l'hacienda avec Estéban et toi.
Sur le même ton, il répondit.
:Mendoza: : Non ma fille, ce n'est pas concevable pour le moment.
Elena: Mais pourquoi?
:Mendoza: : Parce que je préfère te savoir ici, là où la nourriture y est plus abondante qu'à la maison. La moitié des choux que nous avions en réserve se sont transformés en cataplasme pour soigner les rhumatismes de Carmina, tu sais. Donc, nous ne mangeons pas toujours à notre faim. Et n'oublie pas que toi, tu dois le faire pour deux!
Elena: Mais, papa...
:Mendoza: : N'insiste pas, ma petite salamandre! Tu ne me feras pas changer d'avis. Allez, on se reverra très bientôt.
Elena présenta son front au baiser de son père. D'un pas aussi leste que s'il n'eût absorbé que deux doigts de clairet, il se dirigea ensuite vers l'escalier. Cinq minutes plus tard, toute la compagnie fut dans la rue.
La présence du négociant incitait les saluts empressés, respectueux ou amicaux. Miguel y répondait avec affabilité et courtoisie, heureux de mesurer à cette aune l'ampleur de sa réputation.
Pendant ce temps, le Catalan posait le bout de sa botte sur l'étrier que lui tenait son frère. C'était sa propre monture qu'il lui donnait, comme l'élu recevait un cheval frais. Bien plus frais que lui, d'ailleurs!
Domingo, las de chercher après Cora, resta planté sur le pas de la porte, un doigt dans la bouche, en contemplation muette devant toute cette agitation. Non sans regrets, à ses côtés, Elena exhibait des yeux rougis par la fatigue plus encore que par les larmes. Elle enveloppa son père d'un regard pitoyable... que Mendoza ne soupçonna même pas, tout occupé qu'il était à remercier une dernière fois son aîné.

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Une chose était certaine: elle avait le cœur gros de le voir partir sans elle.
Jouant son va-tout, elle pleura, pria, supplia, mais rien n'y fit jusqu'à ce que Miguel la prenne à part pour lui déclarer de sa voix tranquille:
MDR: On te fait beaucoup d'honneur en te traitant comme une adulte. Mais si tu veux rentrer chez toi, je peux peut-être obtenir de ton père qu'il laisse la gamine pleurnicheuse que tu es retourner sangloter dans les coterons de sa mère.
Ce fut magique. Elena devint très pâle et revint en silence saluer une dernière fois ses proches. Elle leur lança un regard si désespéré que l'Atlante, une fois parti, s'exclama:
:Esteban: : Ton frère est parfois assommant avec ses plaisanteries graveleuses, mais c'est un homme généreux qui, toutefois, ne se laisse pas mener par le bout du nez avec les gamins... contrairement à toi. Tu as failli encore céder! Avoue-le.
:Mendoza: : C'est vrai! Tu n'imagines pas comme je trouve le comportement de Miguel inspirant, quelquefois!

☼☼☼

Les deux hommes partirent par les rues, à travers le bruit et l'agitation d'une ville dont les habitants vivaient plus volontiers dehors qu'à l'intérieur de leurs maisons. Les femmes causaient d'une fenêtre à l'autre ou sur le pas des portes. Les hommes, quand le jour tirait vers sa fin, sortaient afin de se réunir entre eux pour discuter des affaires de la cité, se raconter des histoires ou échanger des plaisanteries. Les marchands et les artisans se groupaient au marché de la Palla*, les jeunes élégants de la ville aux Drassanes* d'où ils regardaient le jour s'éteindre dans les eaux Méditerranéennes.
Il n'était pas rare, quand le temps était beau comme aujourd'hui, de voir sortir devant les maisons des tables où l'on s'installait pour jouer aux échecs. Cependant, les femmes vaquaient au repas du soir ou causaient entre elles quand la besogne était achevée. Quant aux enfants- uniquement les garçons, bien sûr- leurs cris et le bruit de leurs jeux emplissaient les rues et les places... Puis, à l'appel de l'Angélus du soir, qui sonnait à la volée pour la plus grande gloire de Dieu, chacun rentrait chez soi car il ne faisait pas bon errer, à la nuit close, hors de son logis.
La Barcelone respectable s'endormirait entre ses murailles aux soixante-seize tours de guet ou de défense, gardée par ses soldats tandis que l'autre, celle du plaisir et du crime, celle des filles publiques et des coupe-jarrets commencerait à vivre, sortirait de ses repaires et s'infiltrerait comme une marée trouble au long des rues à peine éclairées, de loin en loin, par un brûlot de fer pendu sur la façade d'une habitation.

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Hors de l'enceinte, ce serait la paix de la douce vallée d'Urgell, le vent léger de la nuit aux branches d'un cyprès, la prière nocturne d'un oiseau dans les olivaies ou dans les vignes de Sant Joan Despí et de Sant Boi de Llobregat, répondant à la cloche grêle d'un monastère de campagne mais, dans la cité couronnée, la débauche, la terreur et la mort rôderaient jusqu'à ce que le chant des coqs chassât les oiseaux de nuit et les rejetât, apeurés et clignant des yeux, dans leurs trous équivoques. Et si, pendant les heures nocturnes, un cri déchirait l'ombre entre les rondes des soldats, les bourgeois de la municipalité n'en dormiraient pas d'un sommeil moins paisible, confiants en la puissance de leur ville et en la protection de Sainte Eulalie, sa patronne: le sang du ruisseau ne ferait pas plus rouge les barres d'Aragon, présentes sur le blason de Barcelone.
Cette Barcelone-là, ni la fille ainée du capitaine ni celles de Miguel ne la soupçonnaient, abritées qu'elles étaient par les murs épais de la demeure gardée par de nombreux serviteurs. Elles n'en connaissaient que l'aimable image diurne, que les heures de soleil qui chauffait les pierres de l'admirable basilique Sainte-Marie-de-la-Mer.
Mais on en était pas encore là.
Pour l'heure, Mendoza et Estéban passèrent la porte nord-est de la Boqueria où les producteurs des masias, les fermes catalanes, vendaient leurs produits pour éviter de payer les taxes intra-murales.
L'élu allait sur son palefroi*, comme s'il était le patriarche, avec son bissac* plein, impatient de retourner auprès de Zia.
Dans la chaleur de cette fin d'après-midi encore pénible, l'air vibrait au ras de l'eau dans laquelle glissait une couleuvre. Tout était silence quand, soudain, un éclair zébra le ciel... Le jeune homme soupira:
:Esteban: : Si seulement nous pouvions avoir un bel orage! Rien ne me plairait autant qu'une grosse ondée...
:Mendoza: : À toi peut-être mais sûrement pas aux paysans! Cela pourrait gâter les foins.
Ils en étaient là de leur entretien quand soudain, à un détour du chemin, ils virent se profiler devant eux la colline de Montjuïc.

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Un moment plus tard, ils galopèrent sur la Via Morisca, qui suivait au flanc du promontoire le tracé d'une ancienne voie Romaine et rejoignait la Via Augusta un peu plus loin. Cette dernière, la mieux connue depuis l'Antiquité car elle apparaissait dans des témoignages antiques comme les Gobelets de Vicarello, partait des Pyrénées pour rejoindre Cadix, en longeant la Mer Méditerranée.
Les deux hommes n'avaient pas l'intention de refaire le chemin parcouru à l'aller et de repasser par le Tibidabo puisque cet itinéraire était bien plus long et plus dangereux. Mendoza s'y refusera tant que personne n'aurait purgé cette montagne des bandits, dont la rumeur disaient qu'elle en était infestée.

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À suivre...

*
Cligne-musette: Cache-cache.
Marché de la Palla: Marché de la paille. À ses débuts, au XIIIe siècle, il n’était pas reconnu.
Drassanes: Arsenaux royaux de la ville où l'on construisait des galères.
Palefroi: cheval de parade.
Bissac: Long sac ouvert par le milieu de façon à constituer un double sac.
Dernière modification par TEEGER59 le 28 févr. 2020, 20:34, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Passage sympathique.
J’aime beaucoup la scène de la petite qui lit la Bible : on dirait une icône !
Et la tendresse de son père en la contemplant sa fille.
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

La vengeance appartient au Seigneur.

Un mois... Un mois depuis l'agression.
Un moment d'inattention. Une seconde. Même pas. Une pulsation.
Les forêts de pins parasol tombaient le long des flancs des montagnes telle une armée ordonnée prête à envahir la vallée aux loups, qui était longue et étroite comme une vieille cicatrice.
Sur le sentier. Une halte. Sur les conseils de l'ermite, Mendoza s'était baissé pour ramasser de la callune, considérée comme une plante magique contre les maux. Il s'était relevé. Trop tard. Bernardo, qui se trouvait derrière lui, avait brandi son bâton au milieu du chemin. Des hommes venaient de surgir, trop vite. Une troupe folâtre de larrons, parés d’étoffes voyantes et bigarrées. Le capitaine voyait encore cet ensemble trop disparate alors qu'il s'élançait vers eux en hurlant. Une pluie de coups. La chute de l'ermite et puis, plus rien…


Sur le chemin du retour, Estéban et Mendoza firent une courte halte à Cornellá de Llobregat, afin que leurs montures puissent se désaltérer. Le village voisin de Sant Joan Despí était situé à l'extrémité nord-est du grand méandre du fleuve, entre sa rive gauche et les contreforts de la montagne Collserola.
Devant eux, aux creux des deux colonnes qui présidaient l'entrée de l'ajuntament et qui étaient à elles seules de véritables joyaux de l'art catalan préroman, un homme déambulait tranquillement, les cheveux à l'air, le teint flatté par les rouges d'un crépuscule flamboyant.
C'était lui, Mendoza l'avait reconnu sans l'ombre d'une hésitation. La Catalogne n'était pas assez grande et il avait fallu qu'il croise sa route, au terme de cette journée.
:Mendoza: : Le colporteur! (Pensée).
À cet instant, quelque chose craqua chez Juan. Une déchirure abominable...
Il sauta de son cheval.
:Esteban: : Mendoza! Mais qu'est-ce que tu fais?
:Mendoza: : Trouver un prétexte, vite! N'importe lequel pour éloigner Estéban. (Pensée).
Le cavalier examina les pieds de la bête mais n'y découvrit aucune trace de blessure. Cependant, très craintive, la jument levait l'une de ses pattes dès qu'il voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit.

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Le capitaine comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou coincé là-dessous.
:Mendoza: : Je dois faire vérifier les fers de cette bête.
:Esteban: : Mais, il va bientôt faire nuit!
:Mendoza: : Et alors? Ce n'est pas un problème! Les artisans de cette profession sont les seuls à avoir le privilège d'œuvrer tard le soir et d'employer un nombre illimité d'apprentis du fait de l'importance de leur travail... Pars devant, ça ne sera pas long.
L'Atlante obtempéra et reprit donc seul le chemin de l'hacienda. Sa monture, qui devait sentir l'écurie, allait d'un si bon train qu'on aurait dit qu'elle ne touchait plus terre. Pendant ce temps, l'Espagnol confia l'équidé au maréchal-ferrant en restant planté là un moment, respirant difficilement comme un homme qui étouffe. Il écarta d'un geste brusque le col de sa cape et ferma les yeux puis, quand son souffle devint plus régulier, darda son regard noir sur le brigand, installé de l'autre côté de l'esplanade.
Ce dernier s'était posté devant l'hôtel de ville et avait sorti sa bourse en la faisant sauter dans sa main avec satisfaction.

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Il releva les yeux brusquement vers le capitaine qui détourna la tête et simula un intérêt soudain pour l'église paroissiale de Santa Maria De Cornella, située sur sa droite.
Mendoza ne savait pas comment réagir. Une haine grandissante lui brûlait la gorge et il se sentait capable de faire une bêtise. Rien qu'à le contempler, il ressentit le besoin de cogner. Ses poings se crispèrent tandis que l'autre descendit la rue pour s'engouffrer dans une taverne. Le voir disparaître le soulagea. Il n'aurait pas dû se débarrasser de son gendre. Au contraire, il aurait eu mieux fait de repartir avec lui et tenter d'oublier cette crapule.
Alors pourquoi s'était-il décidé à rester là afin d'épier ses moindres faits et gestes?
:Mendoza: : Ce n'est pas bon signe... (Pensée).
Le front perlant, les mains moites, le capitaine ouvrit et ferma son aumônière d'un geste nerveux. Devait-il entrer, lui aussi, dans cette taverne? Un mois après sa mort, Bernardo n'avait pas vraiment laissé Mendoza en paix. Il le sentait là, au fond de lui, et l'ermite réclamait vengeance, tel un fantôme venant hanter les vivants.
Au bout d'une attente interminable, le malfaiteur sortit enfin. Il huma l'air, réajusta son col de chemise avant d'attaquer sa marche. Des images fracassèrent l'esprit du marin. Sa tête de vainqueur dans les bois et une existence volée... pour rien!
Un mois plus tôt, des cordes bien serrées avaient su l'empêcher de le démolir. Plus maintenant. Le mari d'Isabella accéléra le pas et se rapprocha de lui...
Bifurquer dans une ruelle déserte resterait très certainement la plus grande erreur de ce scélérat. Avant qu'il ne comprenne ce qui lui arrivait, Mendoza l'empoigna par la peau du dos et le propulsa en avant, l'aplatissant contre un mur.
Le malandrin se retourna.
:evil: : Toi! Je te vois trop souvent sur mon chemin.
Dans ses yeux mauvais, il fumait son ancienne victime d'un air de défi, avec le sourire de ceux qui haïssent puis lui cracha à la figure en proférant un morveux:
:evil: : Hijo de perro!
Le Catalan lui envoya son poing dans la poitrine, le meilleur des coupe-sourire. Le secouant avec générosité, il aboya:
:Mendoza: : Ce n'est certainement pas le moment de m'énerver en me traitant de fils de chien.
La fouille corporelle révéla un couteau de poche et une bourse vide.
:Mendoza: : Bien, hombre! J'ai quelques petites questions à te poser et je n'ai pas trop le temps. Alors j'espère que tu seras...
Un autre coup lui fit manger son rictus.
:Mendoza: : ... coopératif.
S'étranglant dans une rafale de postillons, l'autre cracha:
:evil: : Que... te... jodan...
Il parlait avec un accent de général de guérilla, sa bouche se déformant sous les "r" dans sa gorge. Juan lui saisit les cheveux et lui releva la tête.
:Mendoza: : Désolé, je ne suis pas de ce bord-là... Et je te conseille de ne pas me pousser à bout! Première question: quel est ton nom?
L'homme ricana encore, par-delà la douleur.
:evil: : Tu joues les durs, à présent? Tu veux me faire peur, capitan? J'ai vu ta façon de te battre lors de notre première rencontre! Je ne risque pas grand-chose!
Le Catalan lui murmura au creux de l'oreille:
:Mendoza: : Tu ne sais pas de quoi je suis capable, désormais... Réponds-moi si tu ne veux pas perdre tes cojones. Qui es-tu?
:evil: : Tu te prends pour un membre de l'Inquisition? Tu n'imagines pas...
Mendoza ne le laissa pas terminer et lui asséna un coup de poing en pleine figure.
:Mendoza: : Ton nom!
:evil: : Coco, el gusano.
:Mendoza: : Ben voyons!
Un poing percuta son flanc gauche. Le malfaisant se plia en deux avant de cracher un rire infâme.
Coco: Tu as l'air salement perturbé, capitan! Tu oses mettre ma parole en doute! C'est quoi ton problème? Tu bois trop? Les outres à vinasse, je les repère à des lieues, tu sais!
:Mendoza: : Tu te rinces le godet autant que moi, à ce que je vois! Ce n'est certes pas pour dévaliser le tavernier que tu étais là-dedans!
En effet, son interlocuteur était saoul comme une grive. Il tendit encore son regard de raclure, embrasé d'une haine d'instinct envers les nantis. Ses fossettes crevaient de cicatrices, tirant cette peau volcanique brûlée par le soufre des bagarres.
Coco: Tu sembles plus coriace qu'avant.
:Mendoza: : Et toi bien seul, hombre. Où sont donc des petits camarades? Ah mais oui! J'en ai vu deux ou trois être escortés à la prison de Barcelone, au milieu de l'après-midi. À un contre un, le combat est tout de suite bien plus équitable, tu ne trouves pas?
Coco: Tu ne sais pas à qui tu te frottes, capitan!
:Mendoza: : Et toi, tu ne sais pas à quoi tu t'exposes, face de rat! Dans moins d'une minute, tu seras un homme mort si tu ne me donnes pas ton véritable nom, Coco, el gusano! Ton cadavre croupira au fond de cette ruelle. Je te laisse cinq secondes pour réfléchir.
À l'ultimatum, il n'avait pas réagi.
L'orage craqua au fond des rétines du capitaine. Des veines saillaient sur son front et ses tempes. Le corps du détrousseur-meurtrier ploya alors sous le feu de sa colère, tandis que Bernardo hurla là, dans sa tête... Encore et encore...
On ne l'admettait jamais, mais la mort des gens que l'on avait côtoyés et que l'on avait appréciés nous poursuivait parfois comme une ardoise impossible à effacer.
Poussé par la haine, la fureur, la nécessité de faire vite, Juan écrasait son adversaire de tout son poids tout en continuant de le molester. Il le roua de coups, dans l'aine, l'estomac, la poitrine, le visage...
Sous l'effet des meurtrissures, l'autre se roula en boule. Le sang coulait de son nez, se répandait sur ses vêtements... Il n'était pas besoin de ce flux rouge pour attiser l'ivresse frénétique du justicier. Saoul de violence, il continuait de frapper en hurlant comme un forcené:
:Mendoza: : Ah! Porc! Vermine! Bête puante! Crève! Crève! Crève donc! Que le diable t'étripe!
Une douleur au poing droit, devenue trop forte, le contraignît à s'arrêter. Il laissa le truand moulu comme du blé sous la meule. À ses pieds, il était dans un triste état. Sa figure n'était plus qu'une plaie et des éclaboussures sanglantes maculaient la cotte jusqu'aux chausses, souillées d'urine. Il s'était fait dessus.
Juan se releva, chancelant, les traits cachés dans l'ombre. Ses yeux étaient gorgés de sang et de sueur...
:Mendoza: : Sire Dieu! Il faut me pardonner! (Pensée).
Il contempla ce Coco qui tremblait sous ses chairs, le visage couleur paprika. Un râle d'agonie s'échappa de sa poitrine et inonda la ruelle jusqu'à, par un jeu d'échos, revenir percuter les oreilles du capitaine.
Il n'y était pas parvenu. Il devait admettre qu'en ce qui concernait son tortionnaire, la vengeance appartenait au Seigneur. Celle qu'Il exerçait pour l'heure était terrible mais Coco la méritait amplement.
:Mendoza: : Que Votre nom soit béni! (Pensée).
L'Espagnol s'enfuit subitement et précipitamment vers la rue principale, craignant que le Somatén* ne l'embarquât pour le jeter en prison suite à son forfait.
Le maréchal-ferrant, qui venait d'achever son ouvrage, l'attendait dans son atelier. Dominant la senteur chaude du bétail, une violente odeur de corne roussie s'en exhalait. Le marin lui lança une pièce d'argent, détacha sa monture et, en dépit des résistances de l'animal encore surpris de ce changement de main, l'amena jusqu'au portail de la maréchalerie. L'Espagnol s'enleva en selle et le coursier énervé partit comme un trait. Direction l'hacienda. Curieusement, après ce passage à tabac, il n'éprouva aucun soulagement... pitoyable... Tenant les rênes, ses mains tremblèrent fort.
Les douces notes de l'Angélus coulèrent sur cette âme révoltée sans lui apporter l'apaisement. Elles étaient accompagnées du claquement de dizaines de volets de bois qu'un peu partout les commerçants ou leurs garçons appliquaient sur les boutiques.
Sous la traînée des astres, Mendoza quitta le village pour les forges rougeoyantes de la campagne.

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L'étau de chaleur qu'aucun souffle ne daigna apaiser ne se desserrait plus, même la nuit. Alors il souffrait en silence, transpercé par une grande brûlure dévorante...
La jument bougonna mais le transporta quand même à bon port. Quand il arriva à l'hacienda, entre chien et loup, il contempla le ciel et expira profondément. Lancé au galop, il déboucha du tournant de la route et dut faire preuve d'une réelle science équestre pour ralentir sa monture. Mais l'équidé, en quête d'une nourriture bien méritée, piaffait en levant les pattes, tandis que son cavalier tâchait d'accéder à l'écurie sans causer de dommage, évitant le matériel entassé dans les espaces ouverts. Or l'animal, grand et fougueux, obligé de se soumettre aux mors cruels fourrés dans la bouche, s'était lancé dans une danse spectaculaire au rythme de laquelle il jetait au palefrenier un peu de cette écume blanche qui trempait ses flancs.
Diego s'écarta sans parvenir à éviter la croupe de l'animal, qui vint le frapper violemment. Il perdit l'équilibre et s'affala sur le sol.
:Mendoza: : Ça va, mon garçon?
Diego: Oui, oui!
Il se releva:
Diego: Holà, tout doux, tout doux!
Le capitaine put descendre de cheval lorsque le lad réussit à le calmer. Il le conduisit ensuite jusqu'à son box.

☼☼☼

Ouvrant la porte de la logette, Mendoza fut assailli par une odeur de soupe. Ce parfum était le prélude d'une belle récompense après cette journée éprouvante. Il monta les marches.
:Mendoza: : C'est moi!
Mais personne ne répondit. Dans la grande salle, il faisait sombre. La seule source de lumière provenait de la cheminée située dans la pièce voisine. Il entendit les voix de ses quatre gamins et le bruit des couverts qui empêchaient sans doute Isabella de l'entendre.
Mendoza accrocha sa cape poussiéreuse à la patère et retira ses bottes. Avec un lambeau de vieille étoffe, il se fit un bandage de fortune à la main, qui avait pratiquement doublé de volume. Il serra si fort qu'il s'arracha un petit cri de douleur. Puis, il la dissimula derrière son dos et se dirigea pieds nus vers la cuisine.
Comme il s'y attendait, son épouse était devant ses fourneaux. Elle jetait de temps en temps un coup d'œil à Pablo, qui s'occupait de Javier. L'aîné rattrapait le long du menton de son petit frère, d'un coup de cuillère, la soupe qui découlait.
:Mendoza: : Bonsoir, tout le monde!
Pablo/ Joaquim/ Paloma: Bonsoir papa!
:Laguerra: : Bonsoir mon chéri. Tu rentres tard.
La phrase avait été jetée là, sans véritable intention de reproche. En réalité, l'aventurière pensait à autre chose.
:Mendoza: : J'ai dû faire un saut chez le maréchal-ferrant de Cornellá, ce qui n'était pas du tout prévu étant donné que Estéban et moi étions partis à pied, ce matin.
:Laguerra: : Je sais! Il m'a raconté par le menu votre journée, s'en omettre le moindre détail: la rixe dans le relais, la visite chez ton frère... Comment va Elena?
:Mendoza: : Notre fille va très bien. Un peu fatiguée, certes, mais Miguel est aux petits soins pour elle. Elle vous embrasse tous. Mais je te fais attendre. Excuse-moi.
Isabella ne l'écouta pas. Oui, son ton était différent. Juan comprenait tout de suite quand quelque chose l'inquiétait. Il se colla à elle et lui déposa un petit baiser dans le cou. Isabella tendit une main pour le caresser, mais sans quitter la fenêtre des yeux. Une mèche rebelle lui tombait avec insistance sur le front, qu'elle repoussait en soufflant vers le haut.
:Laguerra: : Le comportement de Modesto m'inquiète de plus en plus.
Le pétillement des bûches réduites en braise couvrait le son de sa voix.
:Laguerra: : Regarde! Que fait-il encore dehors à cette heure-ci?
Juan se pencha par-dessus son épaule pour observer son gendre qui transportait des morceaux de bois.
:Mendoza: : Il doit s'occuper l'esprit pour ne pas penser à Elena. Elle lui manque.
:Laguerra: : C'est en effet un problème qu'il faut essayer de résoudre. Il est aussi malheureux que moi.
:Mendoza: : Malheureux? En voilà un mot dans ta bouche! Qu'est-ce qui te gêne?
:Laguerra: : Elle me manque, à moi aussi.
Mendoza comprit ce qui la rendait si anxieuse.
:Mendoza: : Elle n'est pas si loin et reviendra dès qu'elle aura son bébé.
Il lui enserra les hanches et l'attira à lui et lui parla doucement comme lui seul savait faire.
:Mendoza: : Écoute, c'est toi qui as eu l'idée d'envoyer notre fille chez mon frère. Et tu as bien fait. Au moins, elle mange à sa faim.
:Laguerra: : Tu as peut-être raison, mais ces enfants sont malheureux... Qu'est-ce que tu t'es fait?
Le capitaine avait oublié sa main bandée. Il minimisa:
:Mendoza: : Oh, rien de grave.
Elle observa son membre blessé. D'un geste qui se voulait pourtant chaleureux, elle serra trop fort. Juan émit un cri strident genre chien à qui l'on écrasait une patte sans le faire exprès.
:Laguerra: : Oh, mon chéri! Je suis désolée! Tu saignes beaucoup. C'est en te battant contre ces spadassins à l'huracà?
Il considéra son poing ensanglanté et ses doigts gonflés, en se demandant s'il devait lui mentir ou lui dire la vérité. Il opta pour le mensonge.
:Mendoza: : Non. Le sang aurait séché depuis longtemps déjà! C'est en revenant de chez Miguel, sa jument a glissé dans un talus. Je me suis aplati comme un œuf frais en m'éraflant les phalanges. Mais c'est superficiel.
:Laguerra: : Vraiment? Lors d'une chute, c'est la paume qui prend... Les deux, même! Pas le dos d'une seule main.
Son regard fuyant se posa sur la marmite de soupe, accrochée à la crémaillère.
:Mendoza: : En tombant, je me suis effectivement réceptionné sur les paumes. Mais en voulant prendre appui sur mon poing pour me relever, je suis tombé sur la seule pierre dissimulée dans l'herbe. Elle était coupante comme du silex.
:Laguerra: : Pourquoi ne vas-tu pas voir Zia? Tu as peut-être besoin de soin.
Retirant sa main, il fit:
:Mendoza: : Main non, pas besoin. Ce n'est rien. Je vais aller nettoyer la blessure, changer le bandage et tu verras, ça va guérir tout seul.
Isabella croisa les bras.

74.PNG

:Laguerra: : Tu es toujours aussi têtu, tu ne fais jamais ce qu'on te dit.
:Mendoza: : Parce que quand tu t'énerves, ça te rend encore plus belle.
L'aventurière secoua la tête mais ne put s'empêcher de sourire.
:Laguerra: : Va plutôt te laver: tu sens le fauve!
Il porta sa main blessée à son front et lui adressa un salut militaire.
:Mendoza: : À vos ordres, señora Mendoza!
Tandis qu'il se rechaussait afin de traverser la cour, elle lui intima:
:Laguerra: : Et dépêche-toi, le souper est prêt! Je ne vais pas t'attendre indéfiniment.

À suivre...

*
Somatén: Ancienne institution paramilitaire de la Catalogne. Il s'agissait au départ d'un corps armé d'autodéfense civile, séparé de l'Armée et voué à la protection des individus et des terres.
Dernière modification par TEEGER59 le 10 mars 2020, 08:47, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par IsaGuerra »

Joli passage de castagne et retour au cocon familial (presque) complet ^^

Beau travail
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Waouh c’est hard...
Mendoza va avoir encore des ennuis...
Surtout s’il se met à mentir à sa femme...
(Mais c’est vrai qu’elle est craquante quand elle fait la grimace !)
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:
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