Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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Aurélien
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Aurélien » 07 nov. 2018, 21:43

N'empêche pauvre Mendodo, j'avoue que je commence à avoir vraiment peur pour lui ! Je suis impatient de savoir comment ca va évoluer dans le prochain passage !
Les Mystérieuses Cités d'or

Die geheimnisvollen Städte des Goldes

The mysterious cities of gold

Las misteriosas ciudades de oro

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 29 nov. 2018, 11:12

Suite.

L'oiseau messager.

Le regain d'énergie ressenti quatre jours plus tôt semblait avoir abandonné Mendoza. Fébrile, il se plaignait de maux de tête de plus en plus violents. Victimes d'hallucinations, il entrait dans des rages incontrôlables entrecoupées de périodes d'épuisement et de léthargie.
Ses yeux s'agitaient derrière le voile de ses paupières terreuses. Son corps se raidit, agité par un spasme, avant de retomber.
Il sentit une présence dans la pièce. Il en eut la confirmation quand une main se posa sur son poignet.
:?: : Juan...
Il resta sans réaction.
:Laguerra: : Juan. C'est Isa. Oh, mon chéri, je suis désolée de ce qui t'arrive.
Son poing se desserra. Il tourna la tête sur l'oreiller et marmonna des paroles incompréhensibles.
L'aventurière lui serra doucement la main.
Mendoza voulut parler, un souffle haché s'échappa de ses lèvres. Il murmura:
:Mendoza: : Mille regrets de vous abandonner,
et d’être éloigné de votre visage amoureux.
J’ai si grand deuil et peine douloureuse,
qu’on me verra vite mes jours terminer.

Isabelle desserra l'étreinte de ses doigts sur la main de son époux. Elle sentit son cœur chavirer en voyant dans quel état il se trouvait.
D'une voix étranglée, il poursuivit:
:Mendoza: : Non! Il ne faut pas. La Porte de l'Enfer... Éloignez-vous... Éloignez-vous, je vous en supplie... Ne regardez pas... L'œil brûlant à triple lobe...!
Le corps du capitaine retomba et il garda le silence pendant plusieurs minutes avant de s'agiter de plus belle.
:Mendoza: : C'est faux, Ambrosius!
Il articula clairement cette fois.
:Mendoza: : Tu te trompes! Elle n'a pas pu faire ça.
Le silence qui suivit dura une éternité, laissant le temps à l'aide soignant de venir mesurer les signes vitaux et lui éponger le front avec un linge humide. Isabella, figée sur sa chaise, continuait de tenir dans la sienne la main de son homme.
Enfin ses paupières papillotèrent. Il posa autour de lui un regard vague et scruta le décor de la pièce, puis ses yeux s'arrêtèrent sur sa visiteuse.
:Mendoza: : Isa...
Il prononça son nom dans un souffle. Elle serra la main du malade dans la sienne.
:Mendoza: : Qu'est-ce que tu fais là?
:Laguerra: : Je suis venue voir comment tu vas.
:Mendoza: : Je... je suis en plein cauchemar, mon amour. Il ne s'arrête jamais.
Il s'exprimait d'une voix fragile et sèche, aussi légère qu'une brise d'automne agitant des feuilles mortes, de sorte qu'elle dut se pencher vers lui pour le comprendre.
:Laguerra: : Tu as cité un passage de "Missa mille regrets".
:Mendoza: : Oui, je pense beaucoup à cette œuvre, en ce moment.
:Laguerra: : Rêver de Cristobal de Morales ne relève pas précisément du cauchemar.
:Mendoza: : Je...
Il agita les lèvres en silence avant de trouver la force de poursuivre:
:Mendoza: : Je ne goûte guère la musique sacrée.
:Laguerra: : Ce n'est pas tout. Tu as semblé traverser ensuite un véritable cauchemar. Tu as parlé de la Porte de l'Enfer.
:Mendoza: : Oui, oui. Des souvenirs réels alimentent mes mauvais rêves.
:Laguerra: : Et puis tu as prononcé le nom d'Ambrosius, lui reprochant de s'être trompé.
Mendoza se contenta de secouer la tête.
:Laguerra: : Ne pense plus à lui, mon chéri. Il est mort.
Isabella le vit lentement sombrer à nouveau dans l'inconscience, mais il ouvrait les yeux dix minutes plus tard.
:Mendoza: : Où suis-je?
:Laguerra: : Au lazaret de Stendgate-Creeck.
:Mendoza: : Oui... Bien sûr...
Voyant qu'il avait toute sa tête, elle le mit au courant de ce qui se passait chez eux. Il écoutait attentivement, et Isabella vit même briller dans ses iris une flamme qu'elle connaissait bien. Mais son exposé terminé, elle le vit tourner la tête, et son regard se voila.
La nuit était tombée lorsqu'il se réveilla. Isabella, qui n'avait pas quitté son chevet, attendit qu'il lui parle.
:Mendoza: : Ma princesse. Tu dois savoir qu'il m'est parfois difficile de... rester en phase avec la réalité. Ma lucidité va et vient au gré de la douleur. À cet instant précis, par exemple, le simple fait de parler avec toi me demande un effort de concentration considérable. J'irai donc au fait le plus succintement possible.
Elle était tout ouïe.
:Mendoza: : Est-ce que tu as cédé à la cour d'un autre homme?
:Laguerra: : Quoi?!? Mais non! Bien sûr que non! Qu'est-ce qui te fait croire ça?
:Mendoza: : C'est à cause d'Ambrosius... De la fièvre... Je me fais des idées. Je te prie de m'excuser. Mes propos sont impardonnables.
:Laguerra: : Tu es tout pardonné.
:Mendoza: : Je reconnais bien là ta générosité. Dès le début, lorsque j'ai commencé à tousser, j'ai compris tout de suite que ce n'était pas qu'un simple rhume.
Il reprit péniblement sa respiration.
:Mendoza: : Je savais ce qui m'arrivait, mais j'étais incapable d'affronter ta pitié. L'espoir que j'entretenais de pouvoir contrer les effets de la maladie se sont rapidement évanouis. Je me suis enfermé dans le déni.
Il retomba dans le silence. Seules luisaient les bougies dans l'obscurité, au point que l'aventurière n'aurait pas su dire s'il était toujours conscient.
:Mendoza: : Il y a pire que la douleur. Je n'avais pas de réponse à la question que je me posais. Maintenant, je suis fixé. Il me reste surtout à accepter mon sort... de sombrer dans la folie.
Isabella serra sa main dans les siennes.
:Mendoza: : Mon amour, je te demande de repartir. Je rentrerai à Barcelone par mes propres moyens. Ton père connais sûrement des praticiens susceptibles d'alléger mes souffrances en attendant la fin.
:Laguerra: : Non!
Elle avait crié d'une voix plus forte qu'elle ne l'aurait voulu.
:Laguerra: : Je refuse de te quitter.
:Mendoza: : Je n'ai pas envie que tu me vois dans... dans un tel état.
Elle se leva et se pencha à le toucher.
:Laguerra: : Je n'ai pas le choix.
Mendoza s'agita légèrement sous ses couvertures.
:Mendoza: : On a toujours le choix. Je te supplie d'accéder à ma requête. Je ne veux pas que tu me vois à l'agonie.
D'un geste langoureux, elle posa ses lèvres sur celles du malade.
:Laguerra: : Je suis désolée, mais j'ai décidé de me battre jusqu'à la dernière extrémité. Tout simplement parce que...
:Mendoza: : Mais...
:Laguerra: : Parce que tu formes la moitié de mon âme.
Elle se rassit sans un mot et reprit la main de Juan dans la sienne.

☼☼☼

Mendoza ouvrit les yeux et son corps tout entier tressauta tandis qu'il étouffait un gémissement.
:Mendoza: : Isa?
Elle ne se trouvait pas dans la chambre.
Le sens de la réalité lui revint brutalement en entendant le bruit de la pluie sur les vitres et le hurlement de la tempête qui faisait rage à l'extérieur.
Allongé sur son lit de douleur, il attendait la mort.
Pas comme une ennemie, il l'avait rencontrée trop souvent au hasard des voyages et des batailles pour la confondre avec un quelconque adversaire. Non plus comme une épouvante, car elle pouvait être le suprême visage de la miséricorde. Plutôt comme une visiteuse importune qui s'insinue et s'installe au moment où l'on souhaite le moins sa présence. Elle aurait pu venir sans qu'il y prît vraiment garde, dans une embuscade, un coup de main, au cours de l'interminable siège de Tunis ou de celui de Castelnuovo. En août 1539, un hasard providentiel avait sauvé le Catalan, sérieusement blessé, alors que l'armée Vénitienne et les navires du pape, rompant leur alliance avec l'Empereur, l'avaient laissé sans plus de forces qu'une étoile de mer abandonnée par la marée tandis que ses compagnons Espagnols encore en vie baissèrent les armes devant les Ottomans. Certains furent exécutés sur place peu après la bataille, et le reste fut envoyé à Constantinople comme esclaves.
Mais le piège de l'amour s'était refermé depuis longtemps sur le marin et, au lieu de chercher le trépas sur la côte Dalmate, Mendoza avait tout fait pour l'éviter dans l'espoir de revoir, ne fût-ce qu'une seule fois, le visage de celle qu'il aimait. Et il l'avait revue.

26.1.PNG

Deux mois après les événements, de retour chez lui, Isabella et Juan s'étaient aimés à nouveau alors que résonnait encore le glas de la Sainte Ligue et la victoire des janissaires Turcs menés par Barberousse. Ils avaient vécu cette fin et aussi cette aurore d'un temps nouveau dont Mendoza pensaient qu'ils pourraient la partager jusqu'au bout de leur chemin terrestre.
L'année suivante, par un petit matin clair de juillet qui avait tenu ses promesses de lumière et de douceur, l'hacienda s'était éveillée aux gazouillis d'un petit prince. Joaquim était né. Et puis, tout avait basculé dans le chaos...
Isabella avait cru qu'ils allaient enfin connaître l'existence paisible de patróns, uniquement occupés à agrandir davantage la famille. Lui savait que cette paix n'était pas possible, l'Espagne ayant encore à lutter contre la puissance irrésistible de Soliman et de son allié, le roi de France. Il espérait que sa femme attendrait sagement son retour, dans la grande demeure familiale, mais Isabella n'avait pas compris, pas admis qu'il voulût, après tant de tribulations, s'éloigner d'elle afin de mettre une fois de plus son épée au service de l'Empereur Charles. Et puis il y avait eu ce malheureux mot d'obéissance qui avait échappé à Mendoza.
Dût-il vivre centenaire, ce qui à l'époque des faits semblait irréalisable, il n'avait pu oublier la dernière image qu'il avait emporté de sa bien-aimée: enveloppée à la hâte dans le drap qu'elle venait d'arracher au lit, ses cheveux noirs en désordre sur ses épaules nues et ses larges yeux chargés de nuages d'orage, Isabella était l'image même de la révolte et n'avait pas mâché ses mots.
Jamais son père ne l'avait astreinte à l'obéissance! C'était un terme qui ne faisait pas partie de son vocabulaire. Quant à lui, le mari qui osait parler en maître, il viendrait, s'il voulait la revoir, jusqu'à Corçà, pour la chercher dans le manoir que son père lui avait offert en récompense des peines endurées à son service.
Une sortie hautaine mais rapide avait sauvé la rebelle d'une violente réaction de colère conjugale. Mendoza savait trop quel genre de service Isabella avait rendus à l'astucieux Charles.
L'aventurière avait regretté ces heures d'aberration, mais Juan ne l'avait pas poursuivi. Il avait espéré que la fugitive reviendrait se coucher, un peu confuse, mais tendre et déjà prête à reprendre avec lui le jeu grisant de l'amour. Elle n'était pas revenue. Une heure plus tard, elle quittait l'hacienda à destination du manoir de Can Casadella, en compagnie de ses trois enfants et escortée de Carmina, sa fidèle servante.
Le lendemain, Mendoza quittait à son tour la propriété de son frère afin de rejoindre, à Majorque, son beau-père qui s'efforçait de rassembler ses troupes afin d’en finir avec les Barbaresques qui semaient la terreur en Méditerranée occidentale.
La guerre creusait à nouveau le fossé que l'amour croyait avoir comblé à jamais...
Une fois rassemblée, la flotte reçut l'ordre de départ le dix-huit octobre 1941. En deux jours de mer, elle arriva à sept heures du matin en vue d'Alger.
Là encore, il avait échappé de peu à la mort. Mais aujourd'hui, il avait la certitude qu'il ne s'en sortirait pas. La fièvre finira tôt ou tard par l'emporter. Pour tenter de chasser cette pensée qui lui ôtait son courage, le capitaine voulut se lever, faire quelques pas. Mais il était trop faible pour faire le moindre mouvement.
Cloué au lit, ses songes le transportèrent maintenant dans un endroit étrange et familier à la fois. La vieille demeure de sa mère lui apparut. Ce palais de mémoire lui avait toujours servi de refuge par le passé, et il s'y précipita avec l'énergie du désespoir. Il traversa le jardin en un éclair et pénétra à l'intérieur de la maison dans laquelle il se barricada, le souffle court.
Il se retourna, s'appuya contre le battant et jeta autour de lui un regard éperdu. Le logis était plongé dans le silence et l'immobilité. Devant lui, à l'extrémité d'un vestibule aux recoins sombres, il distingua le grand hall en arc de cercle et l'escalier conduisant au premier étage.
En temps normal, il aurait retrouvé ce lieu familier avec un plaisir serein, mais à l'heure qu'il était, seule l'habitait la peur millénaire de la proie face au chasseur.
Il traversa le vestibule à grands pas, s'obligeant à ne pas regarder par-dessus son épaule, et se précipita à la recherche d'une cachette sûre.
Un courant d'air humide lui glaça le dos.
Ses yeux s'arrêtèrent sur une porte en ogive au dessin à peine visible sur l'un des murs. Elle s'ouvrait sur l'escalier de la cave par lequel on accédait aux souterrains enfouis sous la vieille demeure. Il savait pouvoir trouver là des centaines de niches, de cryptes et de passages secrets dans lesquels il lui serait aisé de se cacher.
Il s'apprêtait à ouvrir la porte lorsqu'une pensée l'arrêta: l'idée de se réfugier comme un rat dans un cul-de-basse-fosse lui parut soudain insupportable.
Au bord du désespoir, il se lança en courant dans un petit couloir avant d'arriver aux cuisines dont il fouilla les recoins, à la recherche d'un asile sûr. En vain. Les poumons en feu, il se retourna.
La grande faucheuse était là, tout près, il sentait sur lui son haleine pestilentielle.
Sans perdre un instant, il retourna précipitamment dans le vestibule. Il s'immobilisa, enregistrant d'un seul coup d'œil, le lustre en métal. Un seul abri lui parut assez sûr.
Il se rua dans l'escalier et traversa en courant le palier du premier étage. Parvenu devant une porte ouverte, il la franchit d'un bond et la claqua derrière lui en tournant la clé dans la serrure.
Il s'agissait de sa chambre. Enfant, il s'était toujours senti en sécurité dans cette pièce, la mieux protégée dans son palais de mémoire, sachant que personne ne pourrait jamais l'investir, pas même Isabella.
Un feu dansait dans la cheminée, des chandelles gouttaient sur les consoles et une odeur de fumée boisée parfumait l'air. Il attendit, reprenant peu à peu sa respiration. Le simple fait de se trouver là, dans la lumière chaude de l'âtre, avait sur lui un effet apaisant. Son cœur commençait déjà à battre moins vite. Comment croire qu'il se tenait encore debout quelques heures auparavant? L'ironie de la situation avait un goût amer, mais il n'était plus temps de s'en offusquer. Bientôt, très bientôt, tout danger serait écarté et il pourrait se retrouver pleinement. Il avait eu extrêmement peur, et à juste titre, car la mort avait bien failli l'emporter. Il s'en était fallu de peu qu'il ne perde la vie, et avec elle ses souvenirs, ses pensées et son âme, tout ce qui faisait de lui un être humain. Fort heureusement, jamais la Camarde ne parviendrait à s'introduire ici. Jamais, au grand jamais...
Il sursauta en sentant passer sur sa nuque un souffle humide et glacé, accompagné de cette odeur immonde de terre mouillée et d'insectes grouillants.
Il se leva d'un bond en poussant un cri. Elle était là, dans sa chambre, qui tendait vers lui ses volutes vénéneuses, un rictus sur sa face grimaçante noire, avec ses bras qui auraient pu lui sembler accueillants si ses horribles griffes crochues n'avaient pas trahi ses intentions abominables. Il la vit s'approcher et fut pétrifié comme la souris face au cobra. Son cœur battait nettement plus vite à présent, fouetté par l'avidité avec laquelle l'ombre guignait son âme. Le désir innommable de la faucheuse irradiait sa proie telle une onde de chaleur et le marin sentit un vent de panique se lever sur le pourtour de sa conscience.
Il tomba en arrière et la chose se rua sur lui, le violant de manière atroce en s'introduisant dans la moelle de ses os pour mieux la sucer goulûment. Horrifié, il découvrit alors au plus profond de lui-même une substance essentielle si bien cachée qu'il n'en avait jamais soupçonné l'existence, une substance qui enflait, se tordait, se décomposait...
Avec un sentiment d'horreur indicible qui fit frissonner tout son corps, il comprit alors que tout espoir était perdu.
À son chevet, l'aide soignant lui tamponnait le front. Les bras et les jambes du malade se convulsèrent, son corps tout entier s'ébroua. Ses traits étaient secoués de spasmes et de tremblements. Le Catalan ouvrit brièvement les yeux et l'infirmier vit distinctement dans son regard éteint un monde d'horreur et de désespoir d'une profondeur insondable.
:?: : Calme-toi, Mendoza. Ce n'est qu'un cauchemar...

☼☼☼

Loin de la chambre de Mendoza, sur la côte Catalane, impossible de se promener ce jour-là. À vrai dire, ils avaient fait un tour le matin pendant une heure dans le bosquet dépouillé de ses feuilles, mais depuis le déjeuner, le vent froid de l'hiver avait apporté des nuages si sombres et une pluie si pénétrante qu'il ne pouvait plus être question de s'aventurer au-dehors.
Pablo était content. Il n'aimait guère les longues promenades, surtout l'après-midi par temps froid. Il redoutait le retour dans l'air âpre du crépuscule, qui lui pinçait les doigts et les orteils, tandis qu'il avait toujours le cœur attristé par les gronderies de Carmina, et humilié par le sentiment de son infériorité physique à l'égard d'Elena, de Joaquim et de Paloma.
Les enfants étaient à présent pressés autour de leur mère dans la grande salle. Isabella était assise sur une banquette au coin du feu et, ayant autour d'elle ses chérubins, qui momentanément ne se chamaillaient pas, avait l'air parfaitement sereine en sirotant son verre de vin quotidien.
Un peu plus tôt dans la journée, un coursier lui avait remit une enveloppe en papier de lin, cachetée à la cire rouge. Elle avait reconnu le sceau où était gravé l'image d'une ancre surmontée d'un "M".
:Laguerra: : C'est une lettre de votre père!
Elle avait annoncé ceci d'une voix dont elle n'aurait pu dire si elle se brisait sous l'effet du rire ou des larmes et elle s'était sentie submergée par un trop-plein d'émotion, brusquement folle d'espoir et d'impatience.
En cette fin d'après-midi, son cœur battait encore à tout rompre dans sa poitrine, presque douloureux. Après une énième relecture, elle reposa le pli et laissa s'écouler un moment. Enfin, elle se leva et prit la plume immergée dans les va-et-vient d’une maison aisée. L’écriture de l'épistolière trouvait place entre la surveillance du repas qui se préparait, les soins à donner aux enfants ou les visites à recevoir. Elle s’insinuait dans les interstices d’activités incessantes, et se superposait à l’agitation domestique. Point d’espace réservé et calme, de "chambre à soi" comme la revendiquaient de plus en plus souvent les femmes bourgeoises de Barcelone. Lorsque le retrait silencieux advenait, on le notait. Silence de l’écriture. Silences aussi de la lecture, de la vie sociale, des accalmies en période de guerre. Ils étaient nombreux les silences nichés au sein des bruissements et vacarmes, les silences remarqués et notés dans les lettres.

Mercredi 07 Janvier 1545, Barcelone.
Mon chéri.
Je m'attendais bien au contenu de ta dernière missive et je crois utile d'y répondre même si je suis continuellement entourée de Paloma, de Joaquim et de tout leur bruit. Lorsqu'ils seront un peu plus grands, ils auront assez de raison pour sentir qu'il faut me laisser un peu de repos pour cette occupation-là. Le mouvement et l'activité dans lesquels ils passent leur temps depuis le matin jusqu'au soir, est de leur âge et leur est même nécessaire, aussi sont-ils d'une grandeur, d'une force et d'une santé qui me donnent une grande satisfaction. Cependant, en ce qui concerne Pablo, il n'est pas aussi gras et n'a pas un aussi bon teint que son frère, mais il est dans l'âge où les enfants commencent à s'effiler un peu. Ces derniers jours, il a été un peu dérangé par la toux, mais grâce au savoir de Zia, le sirop de quinquina dont il a pris à différentes reprises lui a très bien réussi. Tu sais que notre aîné est une jeune personne qui, comme sa mère, dessine beaucoup. Maintenant, il commence à lire un peu. Il a tant d'activité qu'il m'est très précieux de pouvoir le fixer pendant quelques moments de la journée par ces deux occupations auxquelles il trouve assez de plaisir. Le développement de son intelligence est toujours pour moi une occasion d'étonnement. Quant à notre petit musicien, qui se porte mieux que jamais, a toujours l'aimable naturel que tu lui connais, et il est extrêmement amusant par sa gaieté et ses petites manières bouffonnes. Ces deux-là s'aiment fraternellement, et Elena a mille complaisances pour ses cadets. La salamandre est fraîche comme une petite rose mais a souvent des petits malaises qui passent comme ils viennent. Elle travaille très bien et tout en ne voulant pas la fatiguer, elle n'est jamais plus heureuse que quand notre temps est bien rempli, car je suis tout pour elle plus que jamais.
Ce serait très intéressant pour Elena d'aller à l'école et les petits se réjouissent de l'accompagner un jour: et puis ne faudra-t-il pas que pour les classes qui vont suivre je prenne des indications plus précises quand viendra le moment où je pourrais réellement leur faire suivre des cours?... Tout cela est embarrassant, à chaque jour suffit sa peine. Nous verrons l'année prochaine.
Pour revenir à ta lettre, je ne saurais te dire le plaisir et l'angoisse qu'elle suscite. (D'où ce petit pomander que je t'envoie en guise de cadeau). Mais au moins, je vis par la pensée avec toi. Seulement, je regrette de ne pouvoir faire quelque chose, c'est à dire être près de toi et t'entourer de l'amour que j'ai pour toi, tu le sais, et que partagent les membres de ta famille. Mes pensées sont bien les mêmes que les tiennes, nous vivons avec ceux qui ne sont plus et Marco était tellement nôtre qu'avec sa disparition, nous avons perdu une partie de nous mêmes... Et nous cherchons, cherchons toujours ce petit chéri qui savait jouir si doucement de l'affection qu'il savait bien que nous avions pour lui. Il avait confiance en notre tendresse, et nous tous, nous nous reposions sur lui. Dieu n'a pas voulu nous laisser jouir de tout ce bonheur. Sa Volonté est toujours sainte et probablement que nous étions trop attachés aux choses d'ici-bas car depuis notre malheur nous sentons bien mieux que tout cela n'est rien et que des êtres aimés nous appellent dans un autre monde. Comme tu le sais, moi je suis absorbée par nos enfants, il faut bien que je pense à ce que je leur fais faire et alors il faut que je sorte de mes pensées, il n'en est pas de même le soir ou quand je m'occupe de la maison. On sent bien que cette occupation est très utile, mais souvent on a tant d'ennuis, enfin c'est une petite croix.
J'oublie ce que je veux t'écrire et je te répète probablement les mêmes choses, je suis très pressée. Paloma me réclame depuis un moment, elle a certainement faim. Il faut que je te quitte...
J’espère pouvoir compter sur une réponse, mon chéri. Je serais fort triste de ne pas avoir d'autres lettres de toi. Mais s’il n’en vient pas, je saurai bien que cela n’aura pas dépendu de toi, cette fois. Que ne puis-je te donner en réalité ce baiser que tu réclames avec tant de grâce: mais s’il ne peut être transmis à distance, trouve au moins ici l’assurance de ma tendresse: tu la connais assez pour qu’il me soit inutile, mon capitaine, d’insister sur ce qu’elle a de passionné.
Adieu, tout à toi de cœur et d’âme.
Ton frère doit venir chercher ce soir cette lettre pour la confier à Estéban. Il est probable qu'il profitera de cette même voie pour te griffonner quelques lignes, lui aussi.
Adieu encore, mon chéri.

Ta princesse.


☼☼☼

Le capitaine gisait dans une obscurité d'un noir perçant. Le mal s'était introduit partout en lui. Il se sentait entièrement démuni, ainsi qu'on peut l'être dans un moment de panique. La fièvre le dévorait impitoyablement et il ne pouvait rien y faire, paralysé comme dans le pire des songes.
Il souffrait le martyre, un martyre mental infiniment pire que la plus abominable des tortures physiques. Il endurait ce calvaire depuis une éternité lorsqu'un voile noir l'enveloppa soudainement, lui offrant un répit salutaire.
Incapable de penser ou de bouger, il resta prostré un long moment, puis une voix s'éleva dans le noir. Une voix qu'il reconnut aussitôt.
:?: : Ne croyez-vous pas le moment venu de nous expliquer?
L'Espagnol ouvrit lentement les yeux, avec précaution, et se retrouva dans un espace chargé de souvenirs. Bons dans un premier temps, désagréables par la suite. D'un côté se dressait une cloison en bois sous un escalier à claire-voie. De l'autre, enveloppée dans l'obscurité, une bibliothèque déployait ses milliers de volumes reliés plein cuir. La lumière de l'après-midi pénétrait faiblement à travers les volets, dessinant des cônes au milieu desquels dansaient des grains de poussière dans une atmosphère irréelle qui n'était pas sans rappeler celle d'une grotte sous-marine. Des ouvrages de Clément Marot, Guillaume Budé et Hélisenne de Crenne étaient éparpillés dans tout les coins et une odeur de mercure et de soufre, flottait autour de lui.
Ambrosius était assis face à lui, le bas de son corps noyé dans la pénombre, ses traits éclairés par le jour qui traversait la porte. L'alchimiste l'avait vouvoyé... Preuve que la rencontre était antérieure à la découverte de sa double identité.
Mendoza reconnut la pièce. C'était le dernier endroit dans lequel il s'attendait à se retrouver. Il regarda fixement le rouquin.
:Mendoza: : Tu es mort.
:Ambrosius: : Mort...
Ambrosius répéta le mot en le faisant rouler dans sa bouche afin de mieux le savourer.
:Ambrosius: : Peut-être bien. Ou peut-être que non. Quoiqu'il en soit, je serai toujours vivant dans votre tête comme dans cette nef.
La rencontre était si inattendue que Mendoza éprouva le besoin de faire le point. La douleur insoutenable infligée par la fièvre avait totalement disparu, tout au moins pour le moment, et il n'éprouvait rien de particulier: ni étonnement ni même le sentiment de vivre une situation irréelle. Il se trouvait très certainement dans un repli lointain de son propre subconscient.
:Ambrosius: : Comme je vous l'ai déjà dit, mon cher, vous m'avez tout l'air de traverser une mauvaise passe. La pire de toutes, à mon avis. À mon grand regret, il me faut bien reconnaître que je n'y suis pour rien. Je vous repose donc la question: ne croyez-vous pas le moment venu de nous expliquer?
:Mendoza: : Je suis incapable de vaincre la fièvre.
:Ambrosius: : Absolument. Elle ne s'éloignera qu'une fois sa mission accomplie. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'existe aucun moyen de la maîtriser.
Mendoza hésita.
:Mendoza: : Que veux-tu dire?
:Ambrosius: : Vous avez lu tout ce qu'il y avait à lire sur le sujet, sans parler de l'enseignement que vous avez reçu. Vous n'êtes donc pas sans savoir que la fièvre est une amie à respecter.
Le marin ne disait toujours rien et l'alchimiste enchaîna:
:Ambrosius: : Elle se manifeste généralement dans un but bien précis... Elle est le signe que votre corps se défend activement contre un agresseur. Mais quand elle est trop intense, elle doit être coupée.
:Mendoza: : Je ne vois pas où tu veux en venir.
:Ambrosius: : Allons, capitaine! Faut-il vraiment vous mettre les points sur les "i"? Je viens de vous l'expliquer, il est possible d'influer sur la fièvre en modifiant sa mission.
:Mendoza: : Je ne suis pas en état de modifier quoi que ce soit. Je l'ai combattu jusqu'à la limite extrême de mes forces et elle est plus forte que moi.
Ambrosius ricana.
:Ambrosius: : Je vous reconnais bien là, Mendoza. Vous avez si bien l'habitude de la facilité que vous renoncez au premier signe de difficulté, comme un enfant gâté.
:Mendoza: : Elle a dévoré tout ce qui faisait ma spécificité et ma différence. Il ne me reste plus rien.
:Ambrosius: : Vous vous trompez. Seule votre carapace externe a été entamée. Mais le fond de votre personnalité est resté intact. Pour l'heure, tout du moins. S'il avait été réduit en cendres, vous le sauriez, et nous ne serions pas en train de discuter ensemble.
:Mendoza: : Que puis-je faire? Je n'ai plus la force de lutter.
:Ambrosius: : C'est bien là le souci. Vous prenez le problème à l'envers en considérant la chose comme une lutte. Vous auriez donc oublié tout ce qu'ils vous ont enseigné?
Mendoza fixa longuement son antagoniste d'un air perplexe. Soudain, la lumière jaillit dans sa tête et, dans un souffle, il dit:
:Mendoza: : Les moines de Shaolin. J'ai besoin d'un bain tiède.
Ambrosius le gratifia d'un sourire.
:Ambrosius: : Bravo, capitaine.
:Mendoza: : Comment...
Mendoza hésita un instant avant de reprendre.
:Mendoza: : Comment sais-tu tout cela?
:Ambrosius: : L'important, c'est que vous le sachiez, vous. Vous étiez un peu trop... sur les nerfs pour le voir. Allez, partez et ne pêchez plus.
Le Catalan quitta le Français des yeux et regarda le rai de lumière doré qui filtrait à travers la porte. Il s'aperçut avec un certain étonnement que sa peur l'empêchait de quitter la nef.
Enfin, il prit longuement sa respiration et s'obligea à actionner le mécanisme de la porte.
À nouveau plongé dans l'obscurité la plus totale, il retrouva brutalement la présence angoissante de la fièvre qui avait pris possession de lui et dévorait son esprit et son corps avec une rapacité sans frein. Le sentiment de solitude absolue qui s'était abattu sur lui étreignait son cœur d'une souffrance incalculable, mille fois pire que la plus lancinante des douleurs.
Il prit à nouveau sa respiration, décidé à jeter dans la bataille les ultimes forces mentales et physiques qui lui restaient. C'était sa dernière chance et il le savait, la plus petite erreur serait synonyme d'annihilation.
Il commença par se vider la tête du mieux qu'il le pouvait, oubliant la douleur tout en se remémorant les enseignements de Mu-Chun. Par le seul pouvoir de son imagination, il se retrouva en train de flotter, parfaitement immobile, à la surface d'un lac de couleur indéterminée dont les eaux étaient à la température exact de son corps. Il lui fallait à présent arrêter de se débattre, et il dut lutter contre lui-même pour y parvenir.
:Mendoza: : As-tu peur du néant?
La réponse vint après un moment de réflexion.
:Mendoza: : Non.
:Mendoza: : As-tu la crainte d'être avalé par le vide?
Une nouvelle pause.
:Mendoza: : Non.
:Mendoza: : Es-tu prêt à renoncer à tout?
:Mendoza: : Oui.
:Mendoza: : À te donner entièrement?
Cette fois, la réponse tomba aussitôt:
:Mendoza: : Oui.
:Mendoza: : Alors tu es prêt.
Son corps fut parcouru d'un long frisson, puis ses muscles se relâchèrent et il sentit la mort hésiter. Le temps donna l'impression de suspendre son vol, puis, avec une infini lenteur, elle relâcha son étreinte.
À mesure qu'elle renonçait à son emprise sur lui, une image se forma dans la tête de Mendoza. Une image d'une force inouïe.
Loin, très loin, il entendit alors la voix de l'alchimiste.
:Ambrosius: : Adieu, capitaine.
Ambrosius réapparut devant lui l'espace d'un instant avant de s'estomper aussi vite qu'il était venu.
:Mendoza: : Attends, ne t'en va pas!
:Ambrosius: : Il le faut, pourtant.
:Mendoza: : J'ai besoin de savoir si tu es vraiment mort.
Le Français ne répondit rien.
:Mendoza: : Pourquoi as-tu fais ça? Pourquoi m'avoir aidé?
:Ambrosius: : Je ne l'ai pas fait pour vous, je l'ai fait pour ma nièce.
Sur ces paroles, il disparut dans l'obscurité, un sourire énigmatique sur les lèvres.

☼☼☼

Mendoza sortit lentement de l'abîme dans lequel il s'était encore enfoncé et reprit progressivement connaissance. Cette remontée interminable lui fit l'effet d'une éternité. Enfin, il ouvrit les yeux. Ses paupières étaient en plomb et il dut lutter pour ne pas les laisser retomber. Il avait encore en mémoire la "visite" d'Ambrosius et repensa aux angoisses que ses sous-entendus avaient fait ressurgir.
S'il lui était difficile de se souvenir avec précision de son visage, le Français lui parlait souvent, et les deux hommes se quittaient en sachant qu'ils se retrouveraient lors d'une sieste ou peut-être lors d'une nuit, dans ces rêves assez rares qui étaient durables et récurrents, en des lieux imaginaires, que l'Espagnol savait devoir abandonner au réveil. Mais, il avait l'assurance de bientôt les retrouver, guettant parfois la réminiscence d’un détail comme un petit poisson montant du fond, qu’on sentait arriver et qui, juste avant d’atteindre la surface, comme effrayé par la lumière, virevoltait et descendait à nouveau vers les profondeurs, pour se tapir sur la vase et les feuilles mortes en attendant l’instant propice, ou bien pour aller mourir lentement au fond de l’hippocampe.
Mendoza tourna la tête. Le soleil de l'après-midi brillait à travers les fenêtres de sa chambre. Quelques cumulus joufflus dans le ciel bleu azur et le chant lointain d'un vol d'oiseaux aquatiques flottait jusqu'à lui en provenance des eaux de la rivière Medway.
Il bâilla et s'étira longuement avant de se mettre en position assise. Un coup d'œil à la pendule lui indiqua qu'il était quatre heures moins le quart. Julien Pesche, l'aide soignant habituel n'allait pas tarder à lui apporter son thé à la menthe.
Sa table de nuit débordait de livres. Des romans divers tels que "le prince" de Machiavel, "Pantagruel" et "Gargantua" de Rabelais, "le Courtesan" de Castiglione.
Le Catalan contempla sa maigre bibliothèque. Sa vie n'était plus en danger et une période de convalescence proche de la routine s'était installée. Il recevait très peu de visites, et même aucune si l'on exceptait celles de Fracastoro. La solitude lui pesait et sa famille lui manquait. Ayant tôt fait de s'emparer d'un volume, en prenant soin d'en choisir un qui fût abondamment illustré, il s'installa sur le rebord de la fenêtre en attendant l'arrivée de sa boisson. En tirant presque complètement le rideau, un gosse aurait pu se trouver préservé par une double retraite.
Mais Juan n'en était plus un. Il laissa la draperie écarlate en place. Rien n'arrêtait ses regards à droite. À gauche, des vitres claires le protégeaient, sans le séparer de cette froide journée de janvier.
Par moments, tandis qu'il tournait les pages, il examinait l'apparence de cette après-midi hivernale. Il se mit à souffler sur les fleurs de givre dont s'ornementait la fenêtre et à dégager ainsi sur la vitre un espace qui lui permît de regarder l'enclos, où tout était immobile et pétrifié sous l'influence d'une âpre gelée.
Le marin revint à son livre, "Avium praecipuarum, quarum apud Plinium et Aristotelem mentio est, brevis et succincta historia", (Oiseaux spéciaux par Pline et Aristote, histoire courte et succincte).
En général, il se souciait fort peu du texte. Pourtant, il s'y trouvait certaines pages qu'il ne pouvait laisser passer avec une complète indifférence. C'étaient celles qui décrivaient les repaires des oiseaux de mer, les rocs et les promontoires solitaires habités par eux seuls, la côte de Norvège, semée d'îles depuis son extrémité méridionale, le Lindesnes ou Nase, jusqu'au cap Nord...

...ou l'Océan nordique, en vastes tourbillons,
Bouillonne autour des îles noires et mélancoliques
De la plus lointaine Thulé, et où la houle atlantique
Se déverse au milieu des orageuses Hébrides.


Non plus qu'il ne pouvait laisser passer sans y prêter attention l'évocation des froids rivages du Spitzberg, de l'Islande, du Groenland, avec la vaste étendue de la zone arctique et ces régions désertes aux espaces lugubres, ce réservoir de gel et de neige, où des surfaces de glace solide accumulée par des siècles d'hivers, figées en forme de montagne après montagne hautes comme les Alpes, entouraient le pôle et concentraient les rigueurs multipliées d'une froideur extrême.
De ces royaumes blancs comme la mort, Mendoza s'était fait son idée personnelle, bien distincte pour y être allé. Les termes de ces pages d'introduction s'associaient aux vignettes qui leur faisaient suite et donnaient leur sens à un rocher dressé tout seul dans une mer de lames et d'embruns. À l'embarcation brisée et échouée sur une côte désolée. À la lune froide et effrayante qui, entre des barreaux de nuage, dardait ses rayons sur une épave au moment précis où elle sombrait.
L'Espagnol n'aurait su dire quel sentiment hantait le cimetière entièrement solitaire avec ses pierres tombales gravées d'inscriptions, sa grille, ses arbres, son horizon bas, encerclé d'un mur délabré, et son croissant de lune fraîchement levé, pour marquer le moment de la soirée. Quant aux deux navires encalminés sur une mer inerte, il les considérait comme des fantômes marins.
Sur le démon qui rivait au sol le baluchon du voleur derrière lui, Juan passa rapidement, car c'était un objet de terreur, même pour un adulte. De même pour l'être noir et cornu assis à l'écart sur un rocher et contemplant la foule lointaine qui entourait un gibet.
Chaque image racontait une histoire souvent mystérieuse mais toujours puissamment intéressante. Aussi intéressante que les contes narrés par Isabella pour leurs enfants, les soirs d'hiver où elle était de bonne humeur et où, après avoir transporté crayons et cartons à dessin devant l'âtre de la grande salle, elle permettait aux petits de l'entourer. Tandis qu'elle ébauchait des esquisses, elle donnait en pâture à leur avide attention des histoires d'amour et d'aventure empruntées à de vieux contes et à de plus vieilles ballades.
Avec Pline et Aristote sur ses genoux, le Catalan était alors heureux. L'impression délicieuse de se trouver parmi les vivants et de reprendre pleinement possession de lui-même persista dans les minutes qui suivirent. Il ne redoutait rien d'autre qu'une interruption et elle survint trop vite lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit.
JP: Voici ton thé, Mendoza.
L'Espagnol leva les yeux vers l'inopportun et le fixa d'un regard tel que l'aide soignant n'en ai jamais vu de pareil. Le courroux, l'impatience, le dégoût, l'aversion parurent momentanément livrer une bataille frémissante dans les grandes pupilles qui se dilataient sous les sourcils d'ébène du patient. Acharné fut le combat pour savoir qui allait l'emporter. Mais un autre sentiment surgit et triompha: quelque chose de dur et de cynique, de volontaire et de résolu, qui apaisa ses passions et figea son visage.
:Mendoza: : Merci, monsieur Pesche.
JP: Tu as de la visite.
Le convalescent avait tout juste enregistré la nouvelle lorsque la silhouette familière de son beau-fils s'encadra dans la porte. Il pénétra dans la pièce qu'il examina rapidement avant de poser sur le marin ses yeux bruns.
:Esteban: : Mendoza!
Esteban s'approcha de lui, son beau visage éclairé par un large sourire.
:Esteban: : Quel plaisir de te revoir!
:Mendoza: : Le plaisir est partagé, mon garçon.
L'élu s'autorisa à prendre son beau-père dans ses bras. Un silence gêné s'installa entre eux. Le navigateur eut soudainement un horrible accès de toux. Une toux grave et sonore qui semblait sortir d'un cercueil, qui faisait pâlir son front et le laissait tremblant, tout en sueur, après avoir remué ses nerfs et ébranlé ses côtes.
:Esteban: : Ça va?
:Mendoza: : Oui, oui! Ne t'inquiète pas. Ce n'est rien.
L'étonnement passé, le capitaine se sentit soudain honteux de le recevoir dans un état aussi négligé. Comme s'il percevait son malaise, Estéban s'appliqua à le rassurer. Il remercia l'aide soignant et attendit qu'il soit sorti pour s'asseoir près du lit.
:Esteban: : Quelle jolie chambre. La vue sur l'estuaire de la Tamise est splendide. À part Venise, je ne connais aucun endroit où la lumière soit plus belle qu'ici. Sans doute est-ce pour cette raison que cette région a toujours attiré les peintres.
:Mendoza: : En effet... J'ai cru apercevoir Levina Teerlinc en arrivant dans ce pays. Mais ce n'était peut-être qu'une hallucination. Je vois et j'entends tellement de choses étranges depuis que je suis enfermé ici.
Un silence pesant tomba dans la pièce. Estéban, les yeux écarquillés, peinait à accepter cet état.
:Esteban: : Te traite-t-on correctement?
:Mendoza: : Assez bien. La nourriture est excellente...
:Esteban: : C'est la moindre des choses.
:Mendoza: : ... mais Julien, l'homme qui vient de sortir ne me lâche pas d'une semelle et je m'ennuie.
:Esteban: : Tiens! Voilà de quoi passer le temps. Isabella a insisté pour que je fasse le coursier.
:Mendoza: : Merci. Je les lirai plus tard... Comment va-t-elle?
Juan joua machinalement avec l'anneau d'or qu'il portait à l'annulaire de la main gauche.
:Esteban: : Elle va bien. Ah, Mendoza! Si tu savais à quel point elle se fait du souci à ton sujet. En cela, je me fais son porte-parole.
:Mendoza: : Et les enfants?
:Esteban: : Tu leur manques.
:Mendoza: : Et mon frère? Est-ce qu'il... est-ce qu'il passe souvent chez nous?
Estéban prit un air perplexe, puis répondit non de la tête après un moment de réflexion.
:Esteban: : Pas plus que d'ordinaire. Il a ses affaires en ville.
Mendoza plissa légèrement les paupières.
:Mendoza: : C'est vrai?
:Esteban: : Bien sûr! Pourquoi te mentirais-je?
Le marin, gêné par le poids du regard de son gendre, ne répondit rien. Il avala une longue gorgée de thé, posa bruyamment sa timbale, la reprit, avala une autre lampée tout en tapant nerveusement du pied. Le jeune homme perçut son trouble et enchaîna:
:Esteban: : Toute la famille va bien et attend ton retour avec impatience.
:Mendoza: : J'ai hâte de rentrer, moi aussi.
C'est vrai qu'il était impatient de retourner chez lui. Mais il se fatiguait encore trop vite pour envisager de reprendre la mer.
S'apercevant brusquement que son esprit était ailleurs, le capitaine posa les yeux sur son gendre et constata qu'il le regardait d'un air inquiet.
:Mendoza: : Je suis désolé, Estéban. J'ai encore du mal à me concentrer. Que disais-tu?
:Esteban: : Je te demandais si ton médecin avait évoqué une date de sortie.
:Mendoza: : Fracastoro est très content des progrès que je fais. Je devrais sortir d'ici quatre ou cinq jours.
:Esteban: : Alors, il faut lui faire confiance.
L'Atlante s'exprimait d'une voix douce et le capitaine sentit sa torpeur le reprendre. Sans même sans apercevoir, il bâilla.
:Mendoza: : Je te prie de m'excuser.
:Esteban: : Je t'en prie. De toute façon, je ne vais pas rester longtemps. À moins que tu veuilles que je reste jusqu'à ton retablissement complet. Je pourrai ainsi vous ramener, toi et...
:Mendoza: : Non...
Le Catalan constata brusquement, à son grand désarroi, que ses douleurs revenaient de plus belle, au point de lui embrumer l'esprit.
:Mendoza: : Non. Quand je sortirai, il y aura un tas de choses à faire et ton travail dans les vignes n'attend pas.
:Esteban: : Comme tu veux, Mendoza. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit, écris-nous.
Le jeune homme s'approcha du marin et déposa un baiser furtif sur sa joue avant de regagner la porte. Soudain, il se retourna.
:Esteban: : Mendoza?
Ce dernier lança un regard dans sa direction.
:Esteban: : Je connais bien les crises de typhus. En Amérique, de nombreux indiens en mouraient. Un autre mal te ronge.
L'Espagnol rétorqua vertement:
:Mendoza: : Ce mal me regarde.
:Esteban: : Il ne regarderait donc pas ton beau-fils?
Le capitaine semblait hésiter.
:Mendoza: : Je suis désolé de t'avoir parlé de la sorte. Je fais de mon mieux pour guérir de cette... affection. Au revoir, Estéban. Dis à Isabella et aux enfants que je les aime. À bientôt, j'espère.
L'Atlante quitta la chambre. L'aide soignant, qui avait patienté dans le couloir tout au long de la conversation, verrouilla derrière lui et le raccompagna jusqu'à l'entrée du sanitat.
Le silence revenu, Mendoza soupira. Son regard s'arrêta sur la porte par laquelle venait de s'éclipser son visiteur. Se tournant vers la vitre, il vit les grilles s'ouvrir et livrer passage à une voiture. Le front barré d'un pli, il la regardait s'éloigner dans la rue. Puis son attention désœuvrée trouva bientôt un attrait plus puissant aux lettres remises par Estéban. Il s'apprêtait à ouvrir la première lorsque le spectacle d'un petit oiseau famélique venu gazouiller sur les rameaux dépouillés d'un cerisier qui grimpait contre le mur, attira son attention.
Il posa son courrier contre la fenêtre et observa le rouge-gorge en restant longtemps immobile.

27.PNG

Le capitaine se souvint que les restes de son déjeuner, composé de pain et de lait de chèvre, se trouvaient sur la table. Aussi, après s'être levé et avoir émietté un morceau, il s'occupa à essayer de soulever le bas du châssis pour déposer les miettes sur le rebord extérieur.

☼☼☼

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 30 nov. 2018, 23:20

Salut Teeger.
Merci d’avoir publié la suite des aventures du couple Mendoza car le forum est en pleine hibernation... [-|
Quasiment plus aucun message posté... :? :cry:
Au fait, toi qui as un tel talent pour l’ecriture, il faut penser un jour à créer
la « COLLECTION CHARLES-QUINT » ! :x-): :tongue: :Mendoza: :-@ :Laguerra:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Aurélien » 30 nov. 2018, 23:26

yupanqui a écrit :
30 nov. 2018, 23:20
Salut Teeger.
Merci d’avoir publié la suite des aventures du couple Mendoza car le forum est en pleine hibernation... [-|
Quasiment plus aucun message posté... :? :cry:
Au fait, toi qui as un tel talent pour l’ecriture, il faut penser un jour à créer
la « COLLECTION CHARLES-QUINT » ! :x-): :tongue: :Mendoza: :-@ :Laguerra:
Complètement d'accord avec toi ! Le forum est quasi désert !
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Laguerout » 03 déc. 2018, 08:09

Cest génial comme suite 😁
Tu as raison Yupanqui le site est devenu un désert

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Aurélien » 03 déc. 2018, 18:26

Je partage totalement ! Si ca continue comme ca, les prochaines publications vont devenirs des évènements !
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 03 déc. 2018, 19:44

Laguerout a écrit :
03 déc. 2018, 08:09
Cest génial comme suite 😁
Tu as raison Yupanqui le site est devenu un désert
Et pas le moindre Chaldi en vue...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 03 déc. 2018, 23:33

Ben personne n’a réagi à ma blague sur la « COLLECTION CHARLES-QUINT »...

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 03 déc. 2018, 23:57

yupanqui a écrit :
03 déc. 2018, 23:33
Ben personne n’a réagi à ma blague sur la « COLLECTION CHARLES-QUINT »...
Si, si. Elle m'a fait sourire.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 08 déc. 2018, 11:08

Suite.

Les miasmes de la ville.

En ce début de nouvelle année, il régnait dans les villes d'Angleterre une odeur à peine imaginable. Les rues ne sentaient pas la rose, tout comme les places, les églises, les arrière-cours, les cuisines et les chambres, les cages d’escalier ­ et les gens. Certains chroniqueurs concluaient l’infernale description olfactive par un jugement sans pitié sur la capitale:
"Et c’est naturellement à Londres que la puanteur est la plus grande, car Londres est la plus grande ville d'Angleterre".
Quatre jours passèrent sans qu'aucune nouvelle vînt animer pour Mendoza la vie bien réglée du lazaret. Si Fracastoro avait fait passer, par le truchement des Tassis, le billet rédigé pour Isabella, la réponse de celle-ci ne lui était pas encore parvenu.
:Mendoza: : C'est logique après la recommandation que je lui ai faite. (Pensée).

29.1.PNG

Mais l'impatience gagnait le marin, car il n'était rien de plus agaçant que d'attendre des nouvelles sans savoir au juste quand elles arriveraient. Il tournait donc comme un lion en cage dans sa nouvelle chambre. La veille, il avait quitté le pavillon des typhiques pour celui réservé aux convalescents.
Le capitaine avait vu ses douleurs diminuer et son état de confusion mentale s'améliorer depuis la visite d'Estéban. Restait à savoir si ce progrès n'était pas temporaire. En attendant, il se sentait assez vaillant pour se passer des services de quiconque.
L'air songeur, Mendoza s'approcha de la fenêtre. Il neigeait et de gros flocons s'écrasaient contre les carreaux. Il devina sous la neige le vaste cimetière, entouré de jardins fantomatiques recouverts d'un manteau blanc, avec ce qu'il fallait de sépultures mangées de stalactites.
Stendgate-Creeck avait été construit sur une plate-forme surélevée, de telle sorte que le vent puisse chasser en permanence les miasmes responsables de la contagion. Pour ce faire, des ouvertures semi circulaires aménagées dans la partie basse des bâtiments entretenaient un courant d'air permanent, celui-ci étant aspiré dans la partie centrale de chaque pavillon par un escalier à vis. Le renouvellement continu de l'atmosphère, qui faisait que l'on surnommait le lazaret "l'hôpital du vent", interdisait de fait d'utiliser un quelconque moyen de chauffage dans les salles communes. Seules les chambres disposaient d'une cheminée.
En dehors de son heure quotidienne de soins, le marin disposait de tout son temps. Il rongeait pourtant son frein. Depuis qu'il se sentait mieux, il voulait se persuader de prendre les choses avec diplomatie. En d'autres circonstances, il se serait même abandonné au luxe de l'oisiveté en se disant qu'une telle expérience lui fournirait même matière à noircir son carnet de bord, mais l'idée qu'Isabella puisse succomber dans les bras d'un autre ne le laissait pas en paix. Les heures passaient et les questions se bousculaient dans sa tête.
Son absence laissait le champ libre à une kyrielle de gentilshommes. Il imaginait ces rivaux sans visage se mettant à folâtrer et à s’ébaudir avec sa femme tandis qu'il était coincé ici. Un seul de ces coquins sortait du lot: Miguel! Il aurait de la chance si son frère, lui aussi, ne profitait pas de la situation.
Le pire était encore de ne pas savoir exactement combien de temps il allait moisir là, surtout que...
On frappa à sa porte. D'un ton agacé, il demanda:
:Mendoza: : Qui est là?
Un homme d'âge canonique, au crâne dégarni, passa la tête dans l'entrebâillement.
:?: : Le dîner va bientôt être servi, señor Mendoza. Préférez-vous descendre à l'auberge ou souper dans votre chambre?
Le capitaine se laissa le temps de la réflexion. Si le séjour, les soins et la nourriture étaient gratuits, les menus services du concierge (faire le lit, balayer la chambre, aller chercher les repas...) lui coûtait quatre patards par jour.
:Mendoza: : Je vais descendre, merci. Mais dites-moi... avant cela, ne pourais-je avoir de l'eau pour me débarbouiller? Je n'ai pas fait une vraie toilette depuis des jours.
Avec un demi-sourire, le vieil homme lui répondit:
:?: : Je n'osais pas vous le proposer. Il nous arrive constamment d'avoir des patients qui dédaignent les soins du corps et j'avoue que je ne les apprécie guère. Je vais vous faire porter ça tout de suite.
Cinq minutes plus tard, un auxiliaire entra avec un petit baquet.
:Mendoza: : Encore lui! Ce n'est pas possible! J'ai pourtant changé d'enclos... (Pensée).
Julien Pesche se mit à tisonner le feu pour combattre la froide humidité afin de permettre au convalescent de se laver sans trop grelotter.
Voyant qu'il ne daignait pas sortir et demeurait debout auprès de lui comme un énorme chien de garde, le capitaine croassa:
:Mendoza: : Je vous prie de m'excuser mais nous ne sommes plus au Moyen Âge. Chez moi, il est de principe généralement reconnu que toute ablution doit se cacher dans le secret de la toilette. Je vous demanderai donc de sortir. Merci.
La bête noire de Mendoza fit la grimace et grommela:
J.P: C'est bon, je m'en vais!
:Mendoza: : Trop aimable.
La porte grinça pour saluer sa sortie. Enfin seul, Juan commença par enlever sa tunique. Puis il se tint la tête sous un gobelet d'eau froide et s'offrit un long nettoyage pour mettre en fuite jusqu'aux dernières vapeurs de la colère. Ensuite il éprouva le besoin de rire et de crier.

☼☼☼

Pendant que Mendoza immergeait la tête sous l'eau, Isabella émergeait du sommeil. Un coup discret frappé à la porte de sa chambre la réveilla. Sans ouvrir les yeux, elle se retourna en soupirant, le nez enfoui dans l'oreiller.
On frappa à nouveau, plus fort cette fois.
:?: : Señora? Señora Mendoza, vous allez bien?
Elle reconnut la voix de Carmina. Elle paraissait inquiète. Isabella s'étira langoureusement avant de s'asseoir dans son lit.
:Laguerra: : Je vais très bien.
Carmina: Que se passe-t-il?
:Laguerra: : Rien du tout!
Carmina: Vous n'êtes pas malade, au moins?
Avec un soupçon d'agacement, l'aventurière répondit:
:Laguerra: : Pas du tout! Je me sens parfaitement bien.
Carmina: Pardonnez-moi, señora, mais je ne suis pas habituée à vous voir dormir toute la journée de la sorte. Il est relativement tard, l'heure du dîner est passée et vous êtes toujours au lit.
:Laguerra: : Oui, et alors?
Carmina: Et alors? Vous devez avoir faim! Puis-je vous apporter quelque chose? Du thé et des neulas, par exemple?
:Laguerra: : C'est gentil à vous, Carmina. À vrai dire, j'aurais volontiers pris des œufs pochés, un verre de vin, deux harengs saurs, une demi-douzaine de tranches de ventrèche, un demi-pamplemousse et un scone avec de l'électuaire (confiture).
Carmina: Euh... Très bien.
Elle entendit le pas de la servante s'éloigner en direction de la cuisine.
L'aventurière s'enfonça à nouveau dans ses oreillers en fermant les yeux. Elle avait dormi d'un sommeil profond et sans rêve, ce qui lui arrivait très rarement. Le rouge rubis du verre de vin de la veille lui revint en mémoire, ainsi que l'impression de légèreté que la boisson avait fait naître chez elle, comme si elle flottait au-dessus de son propre corps. Un sourire fugitif passa sur ses lèvres à la pensée qui venait de l'effleurer. Allongée sur le dos, elle se détendit complètement sous les couvertures.
Petit à petit, elle prit conscience de quelque chose dans la pièce. Un parfum étranger.
Elle se remit en position assise. Ce n'était pourtant pas son odeur à lui, mais une fragrance inconnue. Une effluve pas vraiment désagréable, simplement différente de tout ce qu'elle avait connu jusqu'alors.
Elle regarda autour d'elle, curieuse, et ne vit rien d'anormal sur sa table de chevet.
Mue par une arrière-pensée, elle glissa la main sous les oreillers et découvrit une enveloppe posée sur une petite boîte, enveloppée dans un papier à l'ancienne retenu par un ruban noir. L'émanation venait de là, un parfum musqué de sous-bois.
:Laguerra: C'est probablement Carmina qui a déposé ça ici pendant que je dormais. (Pensée).
Tout excitée, elle sortit le paquet et la lettre de leur cachette.

Jeudi 08 janvier, île de Sheppey, Angleterre.
Ma princesse.
Malgré mon très vif désir de recevoir des nouvelles de vous, je n’espérais pas le voir aussi promptement satisfait : aussi est-ce avec une joie bien vive que j’ai reçu ces lettres et cette bonne causerie, pour lesquelles je t'adresse mes plus sincères remerciements. Mais, s'il te plaît, ne demande plus à Estéban ce service. Il a trop de travail à l'hacienda pour se permettre de jouer les messagers.
Le mal, qui m’a tant fatigué, quoiqu’il fût, en réalité, peu de chose, est presque dissipé: ma toux, si pénible, a presque complètement disparu, si ce n’est le matin, où elle amène encore de très vilains crachats, mais beaucoup moins abondants: les petits vésicatoires volants, et les emplâtres irritants de Thapsia ont produit de bons effets. Quoique sans appétit, je mange assez bien, et mes digestions se font sans difficulté, et, par suite de la cessation presque complète de la toux nocturne, j’ai déjà passé trois ou quatre bonnes nuits, qui m’ont bien reposé. Ce qui persiste, c’est cette éruption cutanée sur le torse. Elle devrait bientôt disparaître. Mon docteur se dit plutôt satisfait, et croit même que je commence à entrer dans la période décroissante du mal, mais, pour mon compte, je pense plutôt à un état stationnaire. Je ne vais pas m'en plaindre: d'après Fracastoro, la moitié de l'équipage n'a pas survécu à ce mal qui les a tant fait transpirer. Quant au capitaine Alday, il a perdu beaucoup de poids, il n'est pas encore capable de se tenir debout. Sa guérison prend un certain temps, tout comme la mienne. Je ne dois mon salut qu'au fait de m'être barricader dans ma cabine et à mon hygiène irréprochable. J'imagine que celle de mes compagnons était totalement absente. L'humidité et les déjections suintaient dans tout le navire. Ces eaux de toute nature s'accumulaient au fond de la cale formant un "marais nautique", où rats, moustiques, puces et poux s'ébattaient joyeusement. Quand je reviendrai, je jure de t'aimer et de te chérir tout le reste de ma vie comme maîtresse de mes affections. Et de ployer sous le joug de tes commandements, celui de mon obéissance comme dame de mes volontés. Ce que j'espère pouvoir te témoigner et te confirmer en personne, le gage de mon amour.
En attendant ce jour, tout ce que je t'envoie, mon Isabella, ce sont donc simplement mes vœux de bonne année. (Je n'ai pas eu l'occasion de la faire avant). C'est une phrase bien banale quand elle est dite en société, mais qui exprime maintes et maintes choses sincères quand elle est prononcée entre amants et époux. Je dis toujours amants avant mari et femme car je trouve qu'on peut être mariés sans s'aimer et à mes yeux l'amour est au-dessus de toute autre chose.
À toi pour toujours.

J.C.


Isabella reposa la lettre et déballa le petit paquet avec d'infinies précautions, comme s'il s'agissait d'une chose fragile. Elle découvrit un ravissant coffret de bois de rose dont elle souleva le couvercle très lentement.
À l'intérieur, niché dans un écrin de velours violet, reposait une pomme d'ambre. C'était une petite cage sphérique, ciselée en or et incrustée de perles, s'ouvrant à l'équateur par une charnière et un ressort. Elle se mit à sourire.
:Laguerra: : Nous avons eu la même idée, mon chéri... (Pensée).
De l'index, elle en caressa le pied qu'elle trouva lisse et frais. Saisissant la pièce d'orfèvrerie, elle la déposa sur la paume de sa main et le porta à la lumière afin d'en examiner à loisir la chaîne qui brillait comme un diamant.

☼☼☼

Débarbouillé et rasé de frais, Mendoza quitta sa chambre. Faute de clé, il tira le battant derrière lui et emprunta une galerie interminable soutenue par des colonnettes finement travaillées. Sans accélérer le moins du monde son allure, il poursuivit son chemin à travers l'archipel rutilant des tapis. Leur épaisseur étouffait le bruit de ses pas, et le sanitat tout entier semblait enveloppé dans une quiétude irréelle. Seule la plainte du vent dans les arbres venait troubler le silence.
L'aile du bâtiment dans laquelle il se trouvait était fermée par des grilles de telle sorte que les déplacements des quarantenaires se limitaient au trajet entre leur lit et la cour enclose de leur pavillon.
La galerie débouchait sur un vaste palier où s'élevait un escalier. Au deuxième étage se trouvait les logements réservés au personnel. Juan, son instinct en alerte, ralentit en entendant une voix masculine bourrue un peu plus loin.
:?: 1: ... sais pas combien de temps je supporterai de travailler dans ce nid de dingues! Sans compter l'hostilité de certains malades.
Une voix plus aiguë lui répondit:
:?: 2: Arrête de te plaindre! On est bien payés, le boulot n'est pas compliqué, on mange comme des princes et les patients sont plutôt calmes. Je ne vois pas ce qu'on peut demander de plus.
Deux gardes-malades. Mendoza reconnut sans peine la voix de Pesche. L'autre homme s'appelait John Caius. Le marin s'arrêta afin d'écouter la suite de leur conversation.
J.P: Peut-être, mais j'en ai plus qu'assez d'être coincé dans ce trou paumé, en plein hiver, au milieu de nulle part. Ça finit par me rendre fou!
L'Anglais éclata d'un rire épais et suggéra:
J.C: Tu n'auras qu'à revenir comme pensionnaire.
J.P: Arrête! Tu connais Alday?
J.C: Le capitaine James? Bien sûr, pourquoi?
J.P: Il prétend voir des gens qui ne sont même pas là.
J.C: Si ce n'est que ça! Les typhiques ont tous des visions.
J.P: Le problème, c'est qu'il a fini par déteindre sur moi. Je montais au premier en début d'après midi quand j'ai regardé dehors par la fenêtre de l'escalier. Eh bien figure-toi que je jurerais avoir vu quelqu'un dans la neige.
J.C: C'est ça, c'est ça!
J.P: Je te jure. Je l'ai vue! Une silhouette noire qui courait entre les arbres. Le temps de me pencher et il n'y avait plus personne.
J.C: Sans vouloir te vexer, tu avais éclusé combien de godets?
J.P: Je n'avais rien bu du tout. Je te dis que cet endroit est...
À force de tendre l'oreille dans leur direction, l'Espagnol avait perdu l'équilibre et s'était étalé de tout son long sur le palier. Les deux hommes se turent aussitôt et ils s'approchèrent en reprenant leur expression impénétrable habituelle.
J.C: On peut vous aider, señor Mendoza?
Le plus dignement possible, Juan grommela:
:Mendoza: : Non merci, je descendais dîner.
L'échange entre les deux hommes avait suffi à convaincre le Catalan qu'il était temps de mettre les voiles. Il se voyait mal passer un jour de plus dans ce mausolée infernal.
D'un bond, il se retrouva sur la première marche et entama sa descente en s'aggrippant à la rampe. Une fois en bas, Julien lui fit signe de franchir une grille qui s'ouvrait sur l'un des innombrables couloirs du bâtiment. Derrière lui, John Caius fermait la marche. Enfin, le petit cortège s'arrêta devant une porte imposante sur laquelle figurait le mot Auberge.
J.P: C'est là qu'on te laisse, Mendoza. Ne fais pas de bêtises et tiens-toi tranquille. Nous sommes d'accord?
L'Espagnol grimaça un sourire forcé, conscient qu'il lui faudrait faire preuve d'imagination s'il voulait s'évader.
La salle dans laquelle il pénétra avait tout d'un réfectoire austère dans une abbaye. Il ne manquait plus qu'une chaire installée dans l'épaisseur d'un mur et qu'un homme de Dieu y prenne place pour faire la lecture aux autres afin de complèter le tableau.
Juan dénombra une trentaine de tables, mais la pièce aurait pu aisément en contenir dix de plus. Toutes étaient alignées le long des murs et les "convives" se plaçaient côte-à-côte de manière à n'avoir aucun vis-à-vis entre eux et à être tous tournés vers l'intérieur de la salle. Le Catalan retrouva certains membres de l'équipage. (Les quarantenaires d'un même vaisseau devaient rester dans le même enclos et éviter de toucher une personne d'une autre quarantaine. Des gardiens étaient là pour y veiller et les mesures étaient plus ou moins rigoureuses suivant la provenance des navires). Plusieurs de ses compagnons d'infortune étaient déjà installés. Certains discutaient paisiblement, d'autres regardaient fixement dans le vide ou gagnaient leur place d'un pas traînant.
:?: : Señor Mendoza?
Plus obséquieux qu'un domestique au service d'un bourgeois, un intendant de santé s'approcha, dissimulant mal son air supérieur derrière un masque servile.
:?: : Où puis-je vous installer?
Désignant un espace libre entre William Cooke et Alberto, installés en bout de table, Mendoza répliqua:
:Mendoza: : Je vais me mettre là-bas.
Le marin Anglais était vêtu d'une blouse aux manches plissées au niveau des poignets. Lorsqu'il passa un doigt dans son jabot, il en fit mousser toutes les dentelles. L'aide de Juan, habillé plus modestement, portait une chemise immaculée et des galoches soigneusement maintenues par des brides. Il adressa un signe de tête au capitaine en voyant ce dernier s'asseoir à côté de lui.
Alberto: Señor Mendoza. Je suis heureux de vous revoir.
Rassuré par l'accueil cordial de son interlocuteur, il répliqua:
:Mendoza: : Moi de même, Alberto. Monsieur Cooke...
W.C: Señor Mendoza. Comment allez-vous?
:Mendoza: : Fort bien, merci.
Analysant les restes des agapes dans les écuelles, il ajouta:
:Mendoza: : Ce soir, j'ai une faim de loup! Je pourrai avaler un bœuf.
L'Espagnol lança ensuite un regard discret autour de lui. Les autres commensaux parlaient à voix basse avec des gestes lents. Il se serait cru de retour dans la jungle d'Amérique du Sud en train d'observer un groupe de paresseux vivant au ralenti.
:Mendoza: : Bon Dieu, jamais je n'arriverai à tenir. (Pensée).
Il tenta de se redonner du courage en se disant que la fin de son séjour devait être toute proche, mais il n'en pouvait plus. Ses pensées le ramenèrent à ses compagnons. Sans grande conviction, il leur demanda:
:Mendoza: : Sinon... Que pensez-vous de cet endroit?
Alberto: Bof!
W.C: Il y a pire.
Une lueur amusée flotta dans le regard du second de James Alday.
:Mendoza: : Vous n'en avez pas assez de tout ce cirque? De ne pas pouvoir sortir?
W.C: C'était mieux le jour de notre arrivée, c'est vrai. J'avoue que la neige n'incite pas à se promener, mais pour aller où?
Voyant que son compatriote ne savait quoi répondre, Alberto allait intervenir mais le serveur revint et posa d'appétissantes salades de fruits devant Cooke et lui avant de servir une double ration de pâtes au basilic à Mendoza.
Découvrant l'assiette de son voisin de table, Alberto lança:
Alberto: C'est un plaisir de manger avec quelqu'un qui dîne d'aussi bon appétit!
:Mendoza: : Je fais toujours honneur aux repas gratuits, Alberto... Et je dois reprendre du poids.
Juan se sentait déjà mieux. La nourriture semblait toujours aussi délicieuse et ses compagnons avaient l'air de ne pas avoir trop soufferts suite à leur détention forcée. Maintenant qu'il avait retrouvé des gens avec qui discuter, l'idée de passer quelques jours de plus à Stendgate-Creeck lui déplaisait déjà moins.
La bouche pleine, il marmonna:
:Mendoza: : Qu'afez-fous fait durant vos fournées?
W.C: Je vous demande pardon, señor?
Mendoza avala ses pâtes.
:Mendoza: : Comment avez-vous passer votre temps?
Cooke émit un petit rire.
W.C: Je rédige mon journal et j'essaye de me tenir au courant du marché.
Alberto: Moi, j'écris des vers. Et quand il ne fait pas trop mauvais, je me promène dans la cour.
Le Catalan acquiesça en enfournant une autre cuillerée.
:Mendoza: : Et le soir?
Alberto: Eh bien, nous disposons de jeux de cartes. Nous pouvons jouer à l'aluette à condition de trouver des partenaires.
W.C: De mon côté, je lis la plupart du temps. Beaucoup de poésie dernièrement. Hier soir, par exemple, j'ai commencé les Contes de Cantérbory.
Mendoza approuva de la tête.
:Mendoza: : Avec mon passif, je devrais aimer le conte du Marinier mais j'ai une nette préférence pour le conte du Meunier.
Alberto: Je crois que je préfère le Prologue. On y trouve des passages superbes sur le renouveau.
Se redressant sur son siège, Alberto récita:
Alberto: Lorsque les douces averses d'Avril pénètrent le sol aride de Mars.
Fouillant dans sa mémoire, le capitaine lui emboîta le pas:
:Mendoza: : Oui, ou alors ceux-ci: Il arrivera qu'un jour en cette saison, alors que je reposais au Tabard Inn à Southwark...
L'Anglais enchaîna:
W.C: Je suis arrivé à cet endroit dont je parle dans ce jardin verdoyant au mois d’août, au plus fort de la saison, lorsque les corniches sont moissonnées de faucilles pointues.
Le Catalan était occupé à enrouler ses "itryahs" (ancêtres des spaghettis) autour de sa fourchette et mit quelques instants à réagir:
:Mendoza: : Attendez une minute, Cooke! Ce n'est pas du Chaucer, ça! C'est...
Alberto: ... du Pearl Poet.
:Mendoza: : Oui, c'est ça!
Brusquement au garde-à-vous, Cooke s'écria:
W.C: Pensif, gaspillé, je suis affligé, alors que tu es tombé dans une vie de plaisir, au pays du Paradis, sans contrainte ni conflit.
Le couvert de Mendoza se figea à mi-chemin de sa bouche.
:Mendoza: : Je vous demande pardon?
L'oreille aux aguets, l'Anglais chuchota:
W.C: Vous n'avez rien entendu?
Alberto: Euh... Non, rien.
Mais Cooke, l'oreille toujours tendue, poursuivait:
W.C: Très bien. Je m'en occupe tout de suite.
Juan commençait à ressentir un certain malaise.
:Mendoza: : Vous vous occupez de quoi?
Le second posa sur les deux hommes un regard courroucé.
W.C: Ce n'est pas à vous deux que je parle.
:Mendoza: : Ah, excusez-nous.
Il se leva, s'essuya la bouche d'un geste précieux et replia soigneusement sa serviette parfumée à l'eau de rose.
W.C: Vous ne m'en voudrez pas de vous abandonner, señores, mais j'ai un rendez-vous d'affaires.
Avec un sourire cripé, Alberto rétorqua:
Alberto: Je vous en prie.
Cooke se pencha vers Mendoza et lui murmura à l'oreille sur un ton confidentiel:
W.C: Figurez-vous qu'il m'échoit une responsabilité terrifiante, mais qui suis-je pour Lui refuser quoi que ce soit?
:Mendoza: : Lui? Qui ça, Lui?
W.C: Notre-Seigneur Dieu!
Serrant la main du capitaine, il ajouta:
W.C: J'ai été ravi. Au plaisir de vous revoir.
Sur ces adieux, il quitta l'auberge d'un pas alerte.

☼☼☼

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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