Suite.
Vint le moment de la Liturgie de la Parole, où l'assemblée allait écouter Dieu s'adressant à son peuple à travers la lecture des Saintes Écritures et par la tradition vivante de l'Église via l'homélie du célébrant. Désigné comme premier lecteur, Mendoza s'avança calmement, sans détour ni précipitation. En passant devant l'autel, il s'inclina respectueusement. Arrivé à l'ambon, le marin s'assura que le lectionnaire était à la bonne page et balaya la foule du regard en considérant tous ceux à qui il allait lire un passage de la Bible, particulièrement les fidèles étant le plus loin de lui, au fond de l'église et sur les côtés.
Le silence n'étant pas encore parfaitement établi, Juanca attendit que cessent tous les bruits de chaises*, de feuilles ou de toux. En posant ses larges mains sur les bords du pupitre, sa seule posture dégageait une autorité naturelle qui fit rapidement taire les derniers murmures. Prenant une lente inspiration, il annonça d'une voix de stentor:

: Lecture du livre de Ben Sira le Sage.
Il marqua une brève pause, puis commença:

:
"Heureux l'homme qui a une bonne épouse: le nombre de ses jours sera doublé. La femme courageuse fait la joie de son mari: il possédera le bonheur tout au long de sa vie. Une femme de valeur, voilà le bon parti, la part que le Seigneur donne à ceux qui le craignent ; riches ou pauvres, ils ont le cœur joyeux, en toute circonstance leur visage est souriant. La grâce de la femme enchante son mari, et ses talents lui donnent le bien-être. Une femme qui sait se taire est un don du Seigneur"...
Le capitaine leva les yeux et esquissa un sourire en coin. Entourée de ses enfants, Isabella avait le visage défait ; Tao, en revanche, riait. Il n'était pas le seul: certains invités échangeaient des regards complices et amusés dès qu'un soupir s'échappait de la gorge de l'aventurière. Avec cette grossesse, plus fatigante que les précédentes, elle n'était plus aussi mince que jadis. Ses traits s'étaient accusés, sa mâchoire durcie, mais elle conservait toujours cette façon de dresser le menton qui prouvait que son cœur intrépide n'avait pas changé.
Esteban, lui, ne prêtait nullement attention aux dires de son mentor et se contentait de répondre aux sourires que lui adressait Zia. Mendoza reprit:

: ..."
Rien ne vaut une femme préparée à sa tâche. C'est la grâce des grâces qu'une femme discrète. Une âme qui se maîtrise est un trésor sans prix. Un lever de soleil sur les montagnes du Seigneur: ainsi, la beauté d'une épouse parfaite est la lumière de sa maison."
Croisant une nouvelle fois le regard de la foule, le navigateur savoura un instant ce silence, traversé de rires étouffés. Son ton, d'une justesse feinte qui confinait presque à la provocation affectueuse, fit vibrer la dernière ligne avant de conclure avec une solennité non dénuée d'une tendre malice:

: Parole du Seigneur.
Dans un murmure unanime, l'assemblée répondit:

: Nous rendons grâce à Dieu!
Quelques voix masculines au fond de l'église semblaient avoir mis un enthousiasme suspect dans leur réponse.
Une fois sa prestation achevée, le Catalan referma délicatement le livre, prit un instant pour s'incliner à nouveau devant l'autel, puis, dans un bruit de soie froissée, regagna sa place d'un pas aussi régulier qu'à l'aller.
Sans perdre de temps, le maître de chapelle annonça au prêtre l'Antienne d'un psaume en fredonnant à voix basse les premiers mots:
Pere Cubells: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
C'est à cet instant précis qu'Isabella entra en action. Profitant du mouvement de l'assemblée qui se levait pour le chant de l'interlecture, elle glissa sa main fine sur l'étoffe du pantalon de son époux et lui infligea un pincement féroce, juste au-dessus du genou. Le marin resta de marbre, mais sa mâchoire se contracta imperceptiblement sous le coup de la douleur. Il tourna lentement la tête dans sa direction.
La jeune alchimiste ne le regardait même pas. Debout, le menton fièrement dressé et serrant Elena et Pablo tout contre elle, la fille du Docteur fixait l'autel avec la piété d'une sainte. Seul le battement rapide de ses cils et la rougeur qui cernait ses pommettes trahissaient sa fureur contenue.

:
"Une femme qui sait se taire est un don du Seigneur"? Compte là-dessus!
Elle murmurait entre ses dents, d'une voix si basse que seuls ses proches purent l'entendre à travers le chant.

: Tu ne manques pas d'audace, Juanca! Tu paieras ce sermon dès ce soir, et je te garantis que mon silence sera le cadet de tes soucis!
Le futur condamné ne cilla toujours pas, mais le léger tressautement de la commissure de ses lèvres trahit son amusement, ravi d'avoir piqué au vif l'orgueil de son intrépide aventurière.
Posté non loin du couple, Tao se tourna vers eux et enfonça le clou en chuchotant:

: Alors Mendoza?
"Une âme qui se maîtrise est un trésor sans prix"? Par tous les secrets de Mu, tu as frôlé le coup de rapière en plein
"chœur"! J'ai bien cru que ta femme allait se lever et te défier en duel devant l'autel!
Et tandis que le naacal s'étouffait à moitié dans son propre rire ; essayant tant bien que mal de le transformer en une quinte de toux très peu convaincante sous le regard sévère d'Indali, le Père Oriol ; feignant d'ignorer superbement la petite guerre qui venait de se déclarer au premier rang, entonnait la première strophe avec une psalmodie monastique:
Oriol: ♪ Heureux qui craint le Seigneur, et marche selon ses voies! Tu te nourriras du travail de tes mains: Heureux es‐tu! À toi le bonheur! ♪
Tout en massant discrètement sa jambe endolorie: l'Espagnol fit:

: Ne lui donne pas de mauvaises idées, Tao! Je n'ai fait que lire le texte choisi par Esteban et Zia. Un bon marin respecte toujours les cartes qu'on lui donne.

: Les cartes, peut-être, mais tu as choisi tes vents, capitaine!
L'alchimiste darda sur lui un regard noir qui aurait fait trembler n'importe quel dandy de la cour d'Espagne.

: Te servir de la parole divine pour me faire passer un tel message... C'est d'un courage digne d'un grand stratège.
Ravi du spectacle, le jeune savant se frottait les mains en gloussant:

: Oh, pitié, continuez!
L'Hindoue donna un coup de coude à son compagnon:
Indali: Laisse-les tranquilles, Tao. Tu sais bien que c'est leur façon de se dire qu'ils s'aiment.
Des
"chut!" énergiques rappelèrent aux perturbateurs qu'une église n'était pas un endroit pour causer. Ils se le tinrent pour dit et écoutèrent les chantres entamer le refrain:

:
♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Le prêtre enchaîna:
Oriol: ♪ Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d'olivier. ♪

:
♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Entre la chorale et Oriol, c'était à qui chanterait le plus juste. Versets et répons ne manquaient pas d'entrain. Ils s'alternaient, se faisaient écho. Dans la tribune, l'harmonium soutenait les paroles d'inoubliables voix.
Oriol: ♪ Voilà comment sera béni l'homme qui craint le Seigneur. De Sion, que le Seigneur te bénisse! ♪

:
♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Oriol: ♪ Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie, et tu verras les fils de tes fils. ♪

:
♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Suite au chant de louanges, ce fut au tour de Zia de se diriger vers le pupitre fixe. Contrairement à la stature imposante de son tuteur, la jeune femme s'avança avec une grâce aérienne, sa robe effleurant le sol de pierre. À son passage, le calme qui s'installa fut d'une nature totalement différente: non plus imposé par l'autorité, mais dicté par une profonde sérénité.

: Lecture du Cantique des Cantiques.
Il y eut un silence que troublait seulement le bruit de sa respiration. Un instant, son regard croisa celui d'Esteban, qui lui adressa un signe de tête encourageant. L'Inca commença d'une voix claire et vibrante l'un des dix-sept poèmes religieux attribués au roi Salomon:

:
"Voici mon bien-aimé qui vient! Il escalade les montagnes, il franchit les collines, il accourt comme la gazelle, comme le petit d'une biche. Le voici qui se tient derrière notre mur, il regarde par la fenêtre, il guette à travers le treillage. Mon bien-aimé a parlé ; il m'a dit: "Lève-toi, mon amie, viens, ma toute belle. Ma colombe, blottie dans le rocher, cachée dans la falaise, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce, et ton visage est beau." Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui. Il m'a dit: "Que mon nom soit gravé dans ton cœur, qu'il soit marqué sur ton bras." Car l'amour est fort comme la mort, la passion est implacable comme l'abîme. Ses flammes sont des flammes brûlantes, c'est un feu divin! Les torrents ne peuvent éteindre l'amour, les fleuves ne l'emporteront pas."
Lorsque le dernier mot s'éteignit, le silence qui suivit fut presque sacré. Le feu divin évoqué par le poème semblait encore flotter dans l'air, gravé dans le cœur de chaque auditeur.

: Parole du Seigneur.
L'assemblée murmura:

: Nous rendons grâce à Dieu!
La jeune femme quitta le pupitre, le visage légèrement coloré par l'effort et l'émotion, mais le cœur léger. Juste avant la lecture de l'Évangile, les fidèles se levèrent et chantèrent l'Alléluia, une louange à Dieu, que l'on acclamait pour ses bienfaits. Méditant avec sensibilité sur le texte, ils y trouvaient un soutien spirituel. Le chant d'allégresse fut suivi du Cantique de Marie.
Sur son siège, Jaume Caçador, le menton dans la main, écoutait la maîtrise de sa chapelle, composée de vingt-quatre jeunes garçons, interpréter les versets qui soulignaient le lien profond entre l'espérance et la foi....

:
♫ Magnificat, magnificat, magnificat anima mea Dominum. Magnificat, magnificat, magnificat anima mea. ♫
Les voix célestes emplissaient encore la nef de la basilique quand l'acolyte du prêtre entonna d'une voix chantante:
Leandro: ♪ Le Seigneur soit avec vous... ♪

: ♫ Et avec votre esprit... ♫
Se signant le front, la bouche et le cœur du pouce, il annonça:
Leandro: ♪Évangile de Jésus Christ selon Saint Matthieu. ♪
L'assemblée répondit:

: ♫ Gloire à Toi Seigneur... ♫
Leandro: Comme les disciples étaient rassemblés autour de Jésus sur la montagne, il leur disait: "
Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur? Il ne vaut plus rien: on le jette dehors et il est piétiné par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée..."
Les Élus avaient choisi ce texte car l'image leur rappelait Badalom. Cette ville de lumière, vestige de l'ancien empire de Mu, n'était-elle pas précisément cette cité cachée au cœur des montagnes de l'Himalaya? Un phare de sagesse et de technologie, soustrait aux yeux du monde pour préserver sa pureté, mais dont le destin était d'éclairer l'humanité.
Esteban ferma un instant les yeux, revoyant les reflets d'or et les architectures suspendues dans les nuages Tibétains. De son côté, habitée par le souvenir du chemin traçé par le dragon jaune, Zia garda le regard fixé sur le lecteur dont la voix prit une intonation encore plus profonde:
Leandro: "
Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sous le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même que votre lumière brille devant les hommes: alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux."
À la fin de la proclamation, Leandro s'exclama:
Leandro: ♪ Acclamons la Parole de Dieu. ♪

: ♫ Louange à Toi Seigneur Jésus! ♫
Les derniers échos de l'acclamation moururent sous les voûtes de pierre, laissant place au bruissement caractéristique d'une foule qui s'interroge. Dans les travées, un concert de chuchotements discrets s'éleva, semblable au ressac de la mer. Les paroles du Christ sur le sel et la lumière résonnaient encore dans les esprits, suscitant chez les fidèles une ferveur teintée d'inquiétude. Être le sel de la terre... Le défi était immense dans un monde si prompt à corrompre les âmes. Leandro inclina la tête, le regard fixé sur les Saintes Écritures. Un léger frisson traversa ses épaules. Il connaissait les rigueurs du temps, les compromissions et les ombres qui menaçaient l'humanité. La voix étouffée par le brouhaha feutré de la basilique, il chuchota pour lui-même:
Leandro: Puissions-nous ne pas devenir ce sel fade que l'on piétine...
Dès qu'il quitta l'ambon, Oriol prit la relève. D'un signe des deux mains, il demanda à l'assistance de s'asseoir. Il s'apprêtait à exposer, à partir des textes bibliques choisis, les mystères du mariage chrétien, la dignité de l'amour conjugal, la grâce du sacrement et les responsabilités des époux. Ses lèvres s'entr'ouvrirent à nouveau et, d'une voix flûtée, interrompue par une petite toux sèche, il commença en style melliflu une homélie qui allait durer dix bonnes minutes.
Oriol: Mes frères, mes sœurs... Le livre de Ben Sira le Sage nous rappelle de bien belles vérités sur les vertus d'une épouse parfaite, discrète et silencieuse...
Un léger murmure amusa l'assistance. Le prêtre fit une pause, tournant ostensiblement son regard vers Isabella, dont le menton se dressa instantanément, fière et indomptable. Avec un sourire chaleureux, le célébrant poursuivit:
Oriol: Cependant, l'histoire de notre Église et celle du peuple de Dieu nous enseignent aussi que le Seigneur ne choisit pas toujours des chemins de tout repos. Parfois, Il met sur notre route des âmes de feu. Des femmes dont le courage ne réside pas dans le silence, mais dans la force de leur foi et la vaillance de leur cœur. Une femme forte n'est pas toujours celle qui se tait, mais celle qui sait guider les siens dans la tempête. Et je crois savoir que dans cette assemblée, les tempêtes, vous connaissez cela...
Cette fois, de francs sourires s'affichèrent sur les visages. Mendoza inclina légèrement la tête, saluant silencieusement l'esprit du Père Oriol, tandis qu'Isabella sentait enfin ses traits se détendre, touchée par la justesse de ce début de prêche. Les Élus se risquèrent à un regard complice: l'ecclésiastique venait de résumer, en quelques mots, toute l'essence de leur grande famille d'aventuriers...
Oriol: Très chers Esteban et Zia. Dans quelques instants, vous allez échanger vos consentements. Cet acte que vous allez poser est si profond, que les mots humains ne peuvent vraiment le dire… C'est vous qui vous adressez une parole, une promesse, déjà: à travers votre présence ici ; à travers la fête à laquelle vous avez invité ceux que vous aimez, vos amis, vos proches ; et aussi à travers les textes que vous avez choisis, et que nous venons d'entendre ; mais surtout, à travers l'engagement que vous allez prendre l'un envers l'autre…. Ce qui est merveilleux, c'est que cette parole que vous allez vous dire, elle est pour nous aussi, émerveillement, espérance, et révélation… Il y a l'émerveillement de votre rencontre... Cette rencontre qui s'est produite un beau jour, d'une façon quelque peu étrange, dans la cale d'un navire alors que vous n'étiez que des enfants...
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Oriol: Vous voyez que je suis bien renseigné, hein!
Il eut un rire silencieux qui lui ferma les yeux et les réduisit à deux fentes étroites.
Oriol: Les circonstances d'une rencontre sont toujours spéciales, alors certains parleront de destin. Moi je dirai plus volontiers que c'est Dieu qui voulait vous réunir, et que cette belle aventure ne fait que commencer ; de même que votre amour n'en est qu'à ses débuts. Vous n'aurez jamais fini de vous découvrir, de vous émerveiller l'un l'autre. Votre histoire à tous les deux vous ressemble. Elle a votre simplicité, votre joie de vivre. Elle a votre spontanéité, votre authenticité. Jusqu'à la plus étonnante des demandes en mariage que j'ai jamais entendue. Mais je les laisserai vous raconter cette histoire si vous ne la connaissez pas: si vous leur demandez gentiment, ça marchera sûrement! Des fois, de toute manière, il n'y a pas besoin de mots, n'est-ce pas Esteban? Les mots qu'on avait préparés ne servent plus à rien. Il y a des mots, pourtant que vous avez choisi de nous faire entendre en espagnol, en catalan, en quechua. Ces mots de la Bible que vous avez choisis... La Bible, c'est un gros livre qui contient soixante-treize petits livres. C'est une bibliothèque, la Bible. Et dans cette bibliothèque, il y a l'histoire de Jésus bien sûr, mais il y a aussi des prophéties, des paroles de sages, des livres historiques, des chants, des lettres, des proverbes, des psaumes, des épopées comme l'Exode, une littérature apocalyptique et… un livre érotique... Si, si. Et je pense que certains vont se précipiter dessus en rentrant ce soir…
Zia ne put s'empêcher de sourire en distinguant nettement le rire étouffé de Gaspard derrière son dos ; un rire qui d'ailleurs s'étrangla dans une brève quinte de toux...
Oriol: Ça, c'était juste pour vous tenir éveillés, car j'en vois quelques-uns en train de piquer du nez! Un livre érotique, disais-je, qui s'appelle le Cantique des Cantiques. C'est le poème que vous avez choisi de nous faire entendre pour la deuxième lecture. Alors évidemment, dans la traduction que nous a lue Zia, ça va! En espagnol, ça ne fait pas très
"caliente", je vous l'accorde. Mais si on allait le lire en hébreu, alors toute la saveur ressortirait. Mais calmez-vous, on ne va pas le faire maintenant! Cependant les images étaient jolies. On parlait de toi Zia, comme d'une colombe. C'est logique. On disait que ta voix est douce et ton visage charmant. C'est vrai, Esteban, n'est-ce pas? Sa voix est douce et même, au début de votre histoire, elle essayait de parler lentement. Ça a bien changé!
Cette fois, le rire brusque de
Boule-de-poils éclata franchement et se prolongea en se répercutant d'écho en écho jusque dans les profondeurs du temple, réveillant Pichu au passage. Depuis le début de l'office, ce dernier s'était tenu tranquille, assoupi sur l'épaule de son maître. Mais à présent, incapable de tenir en place et cédant au besoin impérieux de déployer ses ailes, il se mit à tournoyer au-dessus du prêcheur qui poursuivait son homélie d'une voix grave où vibrait une pointe d'amusement:
Oriol: Pour Esteban, le texte est un peu plus étrange. On disait que c'est une gazelle… et alors là… j'ai beau bien le regarder, je ne le vois pas comme cela. Le
"petit d'une biche" disait le texte, mais c'est sûrement pour dire sa fragilité, sa simplicité. Et puis il disait aussi:
"l'amour est fort comme la mort. Les torrents ne peuvent éteindre ou emporter l'amour." C'est ce que l'on souhaite pour le votre. Et les torrents, on sait ce que c'est, ici, dans les montagnes de la
Collserola. Ça peut être violent, ça peut être dévastateur, destructeur. L'amour est un torrent, mais c’est un torrent qui soude, qui scelle les gens entre eux. Il ne détruit pas, il emporte avec lui dans une grande danse ceux qu'il a choisis. Vous, aujourd'hui. Et puis il y avait le psaume que nous avons entendu où il y avait ces mots:
"Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse." Alors bien sûr, tout ça c'est des paroles, c'est symbolique. Le "oui" que vous allez prononcer tout à l'heure est une parole, elle est symbolique, mais elle est très belle. Il y a d'autres paroles symboliques qu'on s'est partagées pendant les différents moments où l'on a préparé cette célébration, où l'on a cheminé ensemble. Je pense que si je posais la question aux gens qui sont ici pour vous, peut-être arriveraient-ils à faire une partie de la liste de ces paroles qui sont importantes à vos yeux… Parce que, les paroles c'est une chose, mais il faut que les actes suivent...
Le digne homme débita son texte très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une virgule ; et tout marchait assez bien jusqu'à ce que le bruit d'un battement d'aile un peu trop proche vienne l'interrompre dans le droit-fil de son récit.
Oriol: Si tu pouvais arrêter de me tourner autour pendant que je parle!
L'ordre tomba net, incontestable.
Oriol: Fais une pause... Une toute petite pause, ça me dérange sinon... Écoute aussi, c'est passionnant ce que je raconte... Désolé, hein! J'aime les oiseaux mais là, tu me distrait...
Le prenant au mot, Pichu vint se poser lourdement sur le sommet de son crâne. L'orateur resta un instant immobile, transformé en statue publique, n'osant plus ni respirer ni cligner des yeux. Dans l'assistance, le silence solennel fit place à un concert de ricanements étouffés, puis à un rire général lorsque le volatile, nullement impressionné par l'importance du discours, laissa échapper un jasement sonore en guise de conclusion:

:
Craaak!
Sentant le ridicule de sa position, Oriol tenta une manœuvre de dégagement d'une discrétion absolue: un léger hochement de tête, presque imperceptible. Le perroquet se contenta de planter plus fermement ses griffes dans les cheveux du prêtre, inclinant sa propre tête d'un air curieux, comme pour mieux scruter la foule dorénavant hilare.
À deux doigts de perdre son admirable sang-froid, l'ecclésiastique entreprit de brandir ses précieuses notes pour chasser l'intrus. Ce fut sa seconde erreur. Effrayé par ce remue-ménage, l'oiseau prit son envol dans un grand fracas d'ailes.
Le manuscrit si consciencieusement préparé s'éparpilla dans les airs comme une poignée de feuilles mortes, laissant Oriol seul sur l'estrade, décoiffé et condamné à improviser la fin de son sermon face à un public conquis par ce grand moment de vaudeville...
Redressant l'échine, il tenta héroïquement de sauver les meubles. D'une voix qu'il s'efforça de rendre solennelle, malgré le rose qui lui montait aux joues, l'orateur improvisa:
Oriol: Mes bien chers frères, mes bien chers sœurs, vous venez d'assister à une illustration concrète de la fragilité de nos certitudes humaines. Nous bâtissons des plans sur le papier, nous alignons des mots sagement ordonnés, et il suffit d'un souffle, d'une aile qui bat, pour que tout s'envole.
Il jeta un coup d'œil rapide aux feuilles blanches qui jonchaient le chœur de l'église. Un léger murmure amusé parcourut l'assistance, tandis que Tao, rouge de honte, bredouillait des excuses à n'en plus finir. Oriol avala sa salive, s'agrippa aux rebords de bois du pupitre, et plongea son regard dans la nef. Il devait retrouver l'essence même de son message, dépouillé de ses fioritures écrites. Trouvant soudain une planche de salut théologique, il reprit avec un sourire un peu plus confiant:
Oriol: Saint François d'Assise prêchait aux oiseaux. Il semble qu'aujourd'hui, ce soit un oiseau qui soit venu nous faire la leçon. Que nous dit-il? Il nous rappelle que l'Esprit de Dieu souffle où il veut. Il nous invite à lever les yeux de nos textes sacrés pour regarder le vivant, l'imprévu, le présent.
Sa voix gagna en assurance. L'embarras du début laissait place à une sincérité désarmante. Sans ses notes, il ne déclamait plus, il parlait directement au cœur de ses paroissiens.
Oriol: Le détachement et la confiance sont au cœur de la vie chrétienne, et ils résonnent profondément avec l'Évangile du jour. Eh bien, me voilà servi! Je n'ai plus de guide écrit. Il ne me reste que ma foi, et votre bienveillante attention. C'est peut-être cela, la véritable communion: accepter d'être vulnérable ensemble, et laisser la place à la Providence, même quand elle prend les traits d'un perroquet un peu trop curieux.
Il marqua une pause, savourant le silence captivé qui s'était installé. Les sourires moqueurs s'étaient transformés en regards complices. Dans un élan de courage, il conclut:
Oriol: Alors, continuons sans filet. Rappelons-nous que l'important n'est pas la perfection de nos discours, mais la vérité de nos intentions dans nos actes.
Oriol avait retrouvé le fil de son histoire par la seule force de sa mémoire:
Oriol: Les actes... Vous en avez défini un certain nombre comme étant l’essence même de votre couple et j'ose le dire devant vos proches: l'amour, le respect, la fidélité. Pas seulement la fidélité à l'autre, mais la fidélité à soi-même. Et la fidélité à Dieu, bien sûr. Sans oublier la confiance, sans laquelle on ne peut rien construire, et cette complicité qui vous est si chère. Ce sont des valeurs que l'on entend souvent chez les futurs mariés. Mais lorsque nous avons établi cette liste, Esteban a ajouté la
"crainte de Dieu". C'est une expression que vous avez entendue dans la première lecture et dans le psaume:
"Heureux qui craint le Seigneur". Mais qu"est-ce que cela signifie? Faut-il avoir peur de Dieu? Esteban a-t-il peur de Dieu? Je ne l'espère pas, sinon il ne se serait pas approché si près du tabernacle! Et il s'en approchera davantage encore au moment de signer le registre… Non, la crainte n'est pas de la peur, même si les deux notions sont proches en espagnol. Chez nous, malheureusement, les verbes "craindre" et "avoir peur" ont fini par prendre la même signification. Dans la Bible, ce n'est pas du tout le cas, et la différence est de taille! Si l'on doit avoir peur, le texte dit clairement "avoir peur". D'ailleurs, Jésus passe son temps à répéter:
"N'ayez pas peur!" En revanche, dans les Saintes Écritures, "craindre" signifie "respecter". Et respecter, c'est tout autre chose. Esteban, tout comme Zia, respecte le Seigneur. C'est pour cela que vous êtes venus lui confier votre amour et demander sa bénédiction. Comme il est dit dans le psaume:
"L'homme et la femme qui craignent le Seigneur seront bénis." Ce n'est pas de la magie. J'aurai l'occasion de le redire tout à l'heure pour l'anneau que j'ai déjà béni. "
Bene-dicere", en latin, signifie "dire du bien". Le Seigneur dira du bien de ceux qui le craignent, qui le respectent comme un père. Et le psaume allait même plus loin:
"Celui qui respecte Dieu verra les fils de tes fils". Bon, ce n'est pas pour demain… mais nous vous souhaitons d'avoir des enfants, des petits-enfants, et pourquoi pas des arrière-petits-enfants, et de les voir grandir. C'est une immense bénédiction que de fonder une famille!
Instinctivement, Isabella laissa glisser ses mains le long de son corps et caressa du bout des doigts son ventre tendu.
Oriol: Il reste à appliquer dans votre vie non seulement cet amour qui vous emporte et ce respect envers Dieu, mais également le troisième texte tiré de l'Évangile selon saint Matthieu: le sermon sur la montagne.
"Vous êtes la lumière du monde." Bon, pour le fils du soleil, c'est une évidence!
L'assemblée éclata de rire.
Oriol: Mais alors, il faudrait que l'autre partie du texte le soit tout autant pour Zia… "Vous êtes le sel de la terre". En pharmacologie, on parle plutôt "des sels", je vous l'accorde, mais c'est tout de suite beaucoup moins poétique. Pourtant, regardez Zia: à elle seule, elle est la lumière du monde aujourd'hui! C'est vrai! Vous êtes le sel et la lumière, il suffit de vous regarder. Lumière, je l'ai dit, vous l'incarnez tous les deux. Mais vous êtes aussi le sel, celui qui donne du goût aux plats. Et je sais que vous êtes de fins gourmets! Le sel est essentiel et c'est vous qui donnez de la saveur à notre journée. Un goût de joie, d'amour, un peu de chaleur… Bon, de chaleur, je ne suis pas sûr qu'on en ait tellement besoin à cet instant! Mais si vous étouffez, regardez-moi: j'ai trois couches de vêtements de plus que vous! Vous verrez, ça ira tout de suite beaucoup mieux… C'est vous qui réchauffez cette journée, pas le temps qu'il fait. C'est vous qui l'illuminez, pas le soleil. C'est vous qui êtes le sel de notre journée en lui donnant toute sa saveur. Ces paroles de Jésus vous vont à la perfection! Comme Il le disait, une lampe n'est pas faite pour être cachée sous le boisseau. C'est pour cela que vous vous tenez devant nous aujourd'hui. Vous ne le serez pas toujours, alors soyez une lumière l'un pour l'autre, et soyez une lumière pour le monde. Éclairez notre terre qui en a tellement besoin! Et si notre monde est trop malade, j'espère que Zia en aura le remède, même s'il en faudra beaucoup… Surtout, gardez le cœur joyeux en toute circonstance, comme nous y invitait la première lecture. Ce texte que votre ami Mendoza nous a partagé concluait ainsi:
"La beauté d'une épouse parfaite est la lumière de sa maison." Ce pourrait être le maître-mot de cette cérémonie: "Lumière." Longue vie à vous deux, Zia, Esteban. Et surtout, surtout, que ce 22 juin ne soit pas le plus beau jour de votre vie, mais le premier d'une longue suite de jours heureux. Amen...

:
Amen!
Oriol: Pour accompagner notre méditation et invoquer les dons de l'Esprit Saint sur les futurs époux, nous pouvons chanter ensemble
"Veni Creator". Vous avez les paroles sur votre livret de messe.
Les admirables voix des chantres s'élevèrent alors, brisant le silence recueilli qui avait suivi l'homélie. Le temple, avec ses voûtes de pierre séculaires, devint une immense caisse de résonance pour les premières notes du chant grégorien. À la fois grave et aérien, il semblait s'élever comme l'encens, enveloppant l'assemblée d'une solennité presque mystique.
Esteban et Zia se tenaient côte à côte devant l'autel, le livret de messe ouvert entre leurs mains, mais leurs yeux s'étaient détachés des lignes imprimées. Le poids sacré du moment, amplifié par la beauté de la musique, les submergea simultanément.
L'Inca sentit un frisson lui parcourir l'échine. Cette invocation à l'Esprit Saint résonnait profondément en elle, réveillant des échos de leur long voyage, des forces invisibles qui les avaient guidés et protégés à travers tant de dangers. Ses yeux s'embrumèrent de larmes de gratitude. Elle tourna légèrement la tête vers Esteban. À travers le voile léger qui encadrait son visage, son regard croisa celui du jeune homme.
L'Atlante, d'ordinaire si prompt à extérioriser sa joie, était immobile, terrassé par une émotion d'une pureté absolue. Le garçon qui courait autrefois dans les rues de Barcelone et qui invoquait le soleil s'apprêtait à lier sa vie à celle de son élue, ici, devant Dieu et leurs amis. En croisant le regard de Zia, il sentit son cœur s'emballer. Ses lèvres tremblèrent légèrement lorsqu'il tenta de joindre sa voix à celle des chantres. Il referma doucement ses doigts sur la main de Zia. Sa paume était chaude, solide, une ancre dans le tourbillon de sentiments qui l'assaillait.
Autour d'eux, les voix de la famille Mendoza, de Sancho, de Pedro et de toute l'assemblée se mêlaient au chœur, créant une vague sonore protectrice. Même Pichu s'était calmé, revenu se poser doucement sur l'épaule de Tao, lissant ses plumes au rythme du chant sacré, comme apaisé par la ferveur qui habitait l'église. Dans ce face-à-face silencieux, bercés par le
Veni Creator, Esteban et Zia comprirent que leur histoire, commencée dans la cale de l'Esperanza, atteignait enfin son port d'attache.
À suivre...
*
*Chaises: À partir du XVIème siècle sont mis à la disposition, selon un ordre fixé par le coutumier, des bancs ou chaises en bois loués au fermier adjudicataire de la "ferme des chaises" ou au marguillier, les prix fixes (majorés lors de messes solennelles) étant perçus par le chaisier ou la chaisière. Avant cela, on assistait aux offices de la paroisse debout.
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